Ces autocrates qui organisent leur présidence à vie

Par

Depuis une quinzaine d’années, sur tous les continents, des chefs d’État autoritaires font sauter les verrous de la limitation des mandats. Dernier en date, le Chinois Xi Jinping vient d’obtenir l’aval du Parlement chinois. Face à ces « coups constitutionnels », les démocraties affaiblies se taisent.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Même si personne n’a jamais pris la Chine pour une démocratie progressiste, les institutions bâties par les successeurs de Mao Zedong à partir de 1976 garantissaient un minimum de compétition au sein du Parti communiste chinois (PCC), qui s’exprimait dans le renouvellement régulier des dirigeants. Mais voilà que le président de la République populaire Xi Jinping (également secrétaire général et président de la commission militaire du PCC), vient de faire sauter ce verrou en proposant, fin février 2018, d’abolir les limites constitutionnelles restreignant son mandat à cinq années renouvelables une fois. En validant la proposition ce dimanche 11 mars, l’Assemblée nationale populaire autorise incidemment Xi Jinping à devenir « président à vie ».

Il ne sera bien entendu ni le premier dirigeant communiste, ni même le premier président élu selon les règles à se forger un trône (potentiellement) éternel : au contraire, il est le dernier en date d’une longue série de chefs d’État qui, depuis une quinzaine d’années, de l’Afrique à l’Amérique latine, en passant par l’Asie et même l’Europe, reviennent sur les acquis démocratiques de la limitation des mandats. Mais le fait que cela se produise en Chine, pays le plus peuplé et deuxième économie au monde, et que cela ait lieu dans l’indifférence générale, voire avec l’assentiment des démocraties établies, illustre une nouvelle fois l’emprise vacillante des idées démocratiques et le retour en force des autoritarismes de tout poil.

Même l'ancien président d'une « vieille démocratie » comme la France se permet désormais de faire l’éloge des hommes forts. Ainsi Nicolas Sarkozy, lors d’une conférence à Abou Dhabi samedi 3 mars, a expliqué : « Le président Xi considère que deux mandats de cinq ans, dix ans, c’est pas assez. Il a raison ! Le mandat du président américain, en vérité c’est pas quatre ans, c’est deux ans : un an pour apprendre le job, un an pour préparer la réélection. Donc vous comparez le président chinois qui a une vision pour son pays et qui dit : “Dix ans, c’est pas assez”, au président américain qui a en vérité deux ans. »

Hormis ces déclarations (confidences ?) d’un chef d’État écarté par ses concitoyens au bout d’un mandat, le silence qui a accueilli la modification constitutionnelle chinoise a été proprement assourdissant, pour employer un lieu commun journalistique. En France, aucune réaction du Quai d’Orsay ni de l’Élysée. Rien non plus au niveau du Parlement ou de la Commission européenne. Seule la Maison Blanche a réagi d’une manière qui en dit long sur les États-Unis à la mode Donald Trump. Sa porte-parole a annoncé de manière penaude : « Je pense que c’est une décision qui appartient à la Chine. » Avant que le président lui-même ne se prenne les pieds dans le tapis sur le ton de la blague : « [Xi Jinping] est président à vie. Président à vie ! C’est génial. Peut-être faudrait-il qu’on essaie cela à notre tour un de ces quatre. »

Vladimir Poutine et Xi Jinping, deux présidents “providentiels” qui jouent la même partition © Reuters Vladimir Poutine et Xi Jinping, deux présidents “providentiels” qui jouent la même partition © Reuters

Les seuls qui ont tenté de critiquer cette modification constitutionnelle sont les activistes chinois, ou de simples citoyens qui craignent le retour du culte de la personnalité de l’ère Mao et une dictature encore plus écrasante. Même si les délégués du PCC s’apprêtent à valider cette réforme, elle embarrasse les hauts dirigeants chinois qui se sont empressés de censurer certains mots-clés sur Internet comme : « empereur », « à vie », « réélection présidentielle » et même la lettre d’alphabet latin « N » puisque des internautes avaient entrepris de faire référence à la formule mathématique « N>2 » pour évoquer la révocation de la limite des deux mandats.

Selon un spécialiste de la Chine qui, parce qu’il continue de travailler dans le pays, préfère rester anonyme : « La démarche de Xi Jinping est parfaitement cohérente avec tout ce qu’il fait depuis sa prise de pouvoir : il assoit un régime de plus en plus répressif, autoritaire, et personnel. Il le fait en suivant sa “pensée politique” qu’il a fait inscrire, comme Mao et Deng Xiaoping avant lui, dans la charte du PCC : “diriger selon la Loi”. Il entend codifier cette dictature personnelle quand Deng Xiaoping se contentait de gouverner le pays sans avoir de statut officiel. Ce faisant, il complique la tâche de tous les “constitutionnalistes”, c’est-à-dire ceux qui se servaient du droit chinois pour contrer les abus du Parti. Cela va être de plus en plus difficile pour eux. Le but des dirigeants communistes a toujours été de maintenir le Parti au pouvoir. Mais ce que fait Xi Jinping, c’est qu’il fusionne sa propre personne au Parti. Désormais, maintenir l’un revient à maintenir l’autre. »

Xi Jinping avait pris soin de baliser le terrain depuis plusieurs années : culte de la personnalité croissant (voir ici et ) et surtout une ambition sur le long terme avec un programme de développement de 2020 à 2035 pour parvenir à « une société complètement moderne ». En associant les deux termes de l’équation, l’égo et l’intérêt national, le président chinois suit les traces d’autres chefs d’État qui ont joué la même partition ces dernières années : le Rwandais Paul Kagamé, les Vénézuéliens Hugo Chavez puis Nicolás Maduro, le Bolivien Evo Morales, le Turc Recep Tayyip Erdogan, parmi les plus notables.

Certes, on pourrait clamer qu’il n’y a rien de nouveau sous les soleils autocratiques puisque les frères Castro à Cuba, la famille Kim en Corée du Nord et nombre de pays africains opèrent de manière similaire depuis des décennies. Mais il y a pourtant une nouveauté : depuis la fin de la guerre froide, accompagnée des chutes des dictatures de droite sud-américaines et suivie du discours de La Baule de François Mitterrand, la démocratie et les engagements constitutionnels avaient partout gagné du terrain. Sans forcément souscrire à l’optimisme forcené de Francis Fukuyama et de sa théorie hégélienne de « fin de l’Histoire », il est impossible de contester qu’un vent de progrès démocratique a soufflé dans les années 1990, et au début des années 2000, partout sur la planète, et qu’il est aujourd’hui en train de retomber. Et contrairement aux coups d’État du passé, cela se produit aujourd’hui de plus en plus souvent de manière légale et constitutionnelle.

En Afrique, l’ère des libérateurs (à vie) a cédé la place à celle des présidents élus (à vie)

Dans un ouvrage satirique, le Manuel du dictateur, Randall Wood et Carmine DeLuca consacrent un chapitre à la manière de s’affranchir des limites temporelles du pouvoir : « Votre règne éternel pourrait bien être contrarié par une Constitution qui impose un nombre restreint de mandats (probablement deux, rarement trois). Ce genre de barrière a été rédigé par des juristes myopes qui n’avaient pas envisagé un dirigeant comme vous. La limitation des mandats risque d’interrompre le flot de bonté émanant de votre sagesse dirigeante, privant votre peuple du talent auquel il aspire. Si vous vous retrouvez entravé par une barrière constitutionnelle, soyez assuré que vous n’êtes pas le seul. Vos prédécesseurs vous ont légué un riche menu de stratégies pour contourner ces lois agaçantes. (…) N’acceptez pas le fait que votre loi fondamentale est une vache sacrée : elle est certainement imparfaite, par conséquent vous devriez pouvoir la modifier à votre guise, surtout si elle s’oppose à la perpétuation de votre règne. En tant que bon autocrate, vous savez que l’esprit des gens peut être guidé ou influencé par les (fausses) informations que vous leur fournissez. »

Dans de nombreux pays d’Afrique, l’ère des libérateurs postcoloniaux (à vie) a cédé la place à celle des présidents élus (à vie). Depuis le début des années 1990, au moins vingt-quatre chefs d’État ont tenté de modifier les Constitutions afin de se maintenir au pouvoir au-delà de leur double mandat. Selon Anneke Van Woudenberg, de l’ONG Human Rights Watch, cette voie “légaliste” est « la conséquence du fait que l’Union africaine a décidé de ne plus reconnaître les gouvernements qui parviennent au pouvoir à l’issue d’un coup d’État militaire. Nous assistons désormais à des coups d’État constitutionnels, qui s’accompagnent bien souvent d’une répression contre ceux qui s’y opposent ».

Car pour un Paul Kagamé qui a mené sa réforme constitutionnelle dans le calme et qui, malgré des abus en matière de droits humains, peut être considéré comme un autocrate relativement éclairé au service du pays qu’il dirige depuis vingt-quatre ans, combien de satrapes corrompus et incompétents ? Du Congolais Denis Sassou-Nguesso au Guinéen Teodoro Obiang, en passant par le Burundais Pierre Nkurunziza ou l’Ougandais Yoweri Museveni, ils sont au moins deux dizaines à avoir prolongé leurs présidences de manière “légale”, dans des pays appauvris, en réprimant et en emprisonnant au passage ceux qui contestaient ces réformes.

Ortega, Morales, Chavez et Correa en 2009, quatre dirigeants sud-américains qui ont prolongé leurs mandats constitutionnels Ortega, Morales, Chavez et Correa en 2009, quatre dirigeants sud-américains qui ont prolongé leurs mandats constitutionnels

On compte sur les doigts d’une main les échecs de ces tentatives de passage en force. Au Burkina Faso, Blaise Compaoré a dû s’enfuir en 2014 devant la rue qui n’acceptait pas qu’il effectue un cinquième mandat. En République démocratique du Congo, Joseph Kabila semble avoir reculé et devrait partir en 2018, même si rien n’est encore acquis. Au Zimbabwe, il a fallu un putsch militaire (sans victime) en novembre 2017 pour se débarrasser de Robert Mugabe après 37 années de présidence “démocratique”.

En Amérique du Sud, la problématique est un peu différente de celles des dictateurs qui se servent de tous les leviers, légaux ou non, pour se maintenir au sommet et perpétuer une présidence prédatrice. Les différentes instances de « coups constitutionnels » latino-américains de ces dernières années émanent pour la plupart de dirigeants de gauche, portés au pouvoir par une vague populaire et promoteurs d’un véritable agenda de réformes sociales.

Pour Olivier Dabène, professeur à Sciences-Po et président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes, « on assiste à un retour en arrière par rapport aux réformes constitutionnelles de l’époque des transitions démocratiques qui entendaient toutes mettre fin au “continuismo”. Tout cela possède un parfum de caudillisme, qui n’a jamais vraiment disparu en Amérique du Sud. La justification de ces gouvernants est qu’ils sont porteurs d’un agenda de réformes qui est long et compliqué à mettre en œuvre. Et on peut légitimement admettre, par exemple, que dans le contexte bolivien et considérant le passé de ce pays, Evo Morales est un bon président ».

Alors que, jusque dans les années 1990, le mandat unique était la norme, tous les pays d’Amérique latine aujourd’hui sauf le Mexique, le Guatemala, le Paraguay et le Honduras acceptent le renouvellement, et plusieurs ont fait sauter le verrou du double mandat, quitte à passer en force, comme au Venezuela, en Bolivie ou en Équateur ou au Nicaragua. Mais parmi ces quatre derniers cas, seul Evo Morales fait figure honorable. À Caracas, Nicolás Maduro, le successeur de Chavez, règne sur un pays divisé et agonisant. Le Nicaragua sandiniste de Daniel Ortega ressemble désormais à la dictature somoziste qu’il avait combattue. Quant à l’Équatorien Rafael Correa, qui avait tenté un gambit façon Poutine-Medvedev, sa manœuvre semble se retourner contre lui

Faiblesse des démocraties libérales contemporaines

Vladimir Poutine, justement, est-il le parrain de ces différents aménagements constitutionnels ? Juridiquement, non, puisque le président russe, élu une première fois en 2000, a habilement joué de la loi fondamentale qui interdit seulement trois mandats consécutifs. En intercalant le dévoué Dmitri Medvedev de 2008 à 2012, et en augmentant la durée du mandat présidentiel de 4 à 6 ans, Poutine peut normalement rester en place jusqu’en 2024 (s’il est réélu le 18 mars prochain, ce dont personne ne doute).

Le chef incontesté du Kremlin a donc scrupuleusement respecté la Constitution. Mais il a par ailleurs fait le vide parmi ses opposants, manipulé les scrutins, et raffiné à merveille l’image de l’homme providentiel dont la Russie ne peut se passer. Une partition qu’a jouée Hugo Chavez avant de décéder, que pratiquent aujourd’hui Kagamé, Erdogan et la plupart des autocrates africains, et qu’entreprennent de suivre Xi Jinping et peut-être bientôt l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

L’Union européenne semble pour le moment échapper à ce genre de pratique, même si l’autoritarisme gagne du terrain en Hongrie ou en Pologne, deux pays qui contestent certaines normes démocratiques de l’UE. Le cas de l’éminence grise du parti Droit et Justice polonais, Jarosław Kaczyński, dirigeant de facto du pays sans être élu, pourrait éventuellement s’en rapprocher, mais ce n’est pas encore le cas. Il n’en demeure pas moins qu’aucune règle parmi les différents traités de l’Union européenne ne mentionne ou n’interdit un « coup constitutionnel ».

Ben Ali, Saleh, Kadhafi, Moubarak, Compaoré en 2010. Quand les peuples se révoltent : une belle brochette de présidents “à vie” renversés. Ben Ali, Saleh, Kadhafi, Moubarak, Compaoré en 2010. Quand les peuples se révoltent : une belle brochette de présidents “à vie” renversés.

Nicolas Sarkozy, qui n'a jamais été un grand théoricien, écarte lors de sa conférence à Abou Dhabi la question de l’autoritarisme pour ne voir que celle du temps court et cyclique de la démocratie : « Quels sont les grands leaders du monde aujourd’hui ? Le président Xi, le président Poutine, le grand prince Mohammed Ben Salmane. Quel est le problème des démocraties ? C’est que les démocraties ont pu devenir des démocraties avec de grands leaders : de Gaulle, Churchill… Mais les démocraties détruisent tous les leaderships. (...) Comment peut-on avoir une vision à dix, quinze ou vingt ans, et en même temps avoir un rythme électoral aux États-Unis tous les quatre ans ? Les démocraties sont devenues un champ de bataille, où chaque heure est utilisée par tout le monde, réseaux sociaux et autres, pour détruire celui qui est en place. Comment voulez-vous avoir une vision de long terme pour un pays ? C’est ce qui fait que, aujourd’hui, les grands leaders du monde sont issus de pays qui ne sont pas de grandes démocraties. »

On pourrait rêver, comme Sarkozy, comme au cinéma ou dans la littérature enfantine, de monarques ou de présidents à vie éclairés qui gouvernent leurs pays en toute probité, transparence et dans l’intérêt de leurs citoyens, mais en pratique cela n’existe pas. L’autoritarisme et la présidence perpétuelle avancent généralement main dans la main. Pour une bonne raison : se faire élire, réélire, ou gravir les échelons d’un système comme celui du PCC a rarement lieu dans l’harmonie et la bienveillance. Les ennemis et les dettes accumulées ne font que croître au fur et à mesure que le temps s’écoule. D’où le recours quasi systématique à la fraude, la répression et la corruption pour rester au sommet. Inévitablement, le maintien au pouvoir devient un but en soi, car l’alternative qui se dessine alors passe par le lynchage ou la cellule de prison.

Le silence ou les remarques timorées des vieilles nations démocratiques face aux initiatives de Xi Jinping, Poutine, Erdogan et compagnie mettent en évidence les faiblesses des démocraties libérales contemporaines. Leur pouvoir d’attraction, comparé à celui qu’elles pouvaient avoir durant la guerre froide, a diminué. Les pays membres de l’Union européenne, englués dans la bureaucratie bruxelloise, les politiques néolibérales imposées d’en haut et les soubresauts nationalistes/populistes/racistes ne font plus rêver. Les États-Unis connaissent autant sinon plus de “ratés” démocratiques que des pays découvrant les élections pour la première fois : de l’élection de Trump par trois millions de voix de moins que son adversaire en passant par la faible participation électorale, la paralysie du Congrès sur des sujets cruciaux et les “guerres secrètes” (drones, écoutes illégales, Guantanamo, etc.).

Des décennies de doubles discours en matière de droits humains ou de pratiques démocratiques de la part des États occidentaux (« Faites ce que je dis, pas ce que je fais »), de même que les compromissions géopolitiques avec certains tyrans, ont émoussé les leçons qu’ils pouvaient autrefois se permettre à l’attention des autocrates. Comme le fait remarquer Olivier Dabène, « les bases morales ou éthiques qu’avaient les démocraties libérales pour faire des remontrances se sont effritées. La qualité de la démocratie américaine est affaiblie, ainsi que les capacités multilatérales pour la défendre. Ces facteurs importants semblent désormais exonérer et libérer tous ceux qui se moquent des règles démocratiques auparavant acceptées ».

Plusieurs études récentes, dont celle du Pew Research Center, montrent une désaffection croissante à l’égard de la démocratie, en particulier chez les plus jeunes. Derrière de forts niveaux de soutien apparent aux systèmes représentatifs se cachent des tendances préoccupantes. L’insatisfaction quant à la manière dont fonctionnent les démocraties est flagrante (51 % des Américains, 65 % des Français, 74 % des Espagnols se disent insatisfaits). Et les soutiens aux régimes autocratiques et/ou militaires sont loin d’être négligeables. À la question « Que pensez-vous d’un régime dans lequel un dirigeant puissant peut prendre des décisions sans interférence du parlement ou des cours de justice ? », 29 % des Italiens, 24 % des Britanniques, 22 % des Américains et 12 % des Français (et 48 % des Russes) estiment que c’est une bonne chose. Un gouvernement militaire est également perçu d’un bon œil par 17 % des Américains, des Français ou des Italiens, 31 % des Sud-Américains, 41 % des Asiatiques et 46 % des Africains interrogés.

Face à des modèles démocratiques fragiles et parfois sclérosés, Xi Jinping, Poutine et consorts auraient tort de se priver. La seule pression qui peut in fine les faire reculer ou abandonner le pouvoir sera celle de leurs propres citoyens.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale