Israël et Gaza: quatre questions sur un conflit

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Quelle est la proportion de victimes civiles et de militants du Hamas ? Comment fonctionne Iron Dome, le système antimissile israélien ? Le Djihad islamique est-il un véritable concurrent pour le Hamas ? Une trêve est-elle possible à court terme ? Explications.

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Au cinquième jour de l’offensive israélienne «Haie de protection », le nombre de victimes était de 102 morts et plus de 500 blessés côté palestinien, et de 3 blessés côté israélien. La confrontation menace de s'élargir sur le front nord d'Israël, après un tir de roquette depuis le Liban, qui n'a pas fait de victime. L'ONU s'inquiète désormais d'une possible violation des lois de la guerre par Israël. « Nous avons reçu des rapports troublants sur le fait que nombre de victimes civiles, y compris des enfants, sont le résultat de frappes sur des maisons », a déclaré la porte-parole du Haut Commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies, Ravina Shamdasani. Selon elle, « ces rapports appellent à des doutes sur le fait que ces frappes sont conformes aux lois humanitaires internationales et aux lois internationales sur les droits humains ».

Dans la ville de Gaza, le 9 juillet  © Reuters Dans la ville de Gaza, le 9 juillet © Reuters

Ces déclarations remettent en cause toute la rhétorique israélienne, efficace si l’on en croit le communiqué publié mercredi soir par l’Élysée et François Hollande, qui a pris à son compte la version israélienne, avant de téléphoner jeudi soir au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et de « déplorer que les opérations militaires en cours aient déjà fait de nombreuses victimes palestiniennes ». Mais sur le terrain, qu'en est-il 

  • 1. Quelle est la proportion de victimes civiles et de militants du Hamas ?    

Depuis le début du conflit, l’armée israélienne ne cesse de communiquer sur le fait qu’elle s’efforce de limiter les victimes civiles et concentre son feu sur les militants du Hamas. Vendredi, un porte-parole militaire a indiqué que l'aviation israélienne a mené 210 raids en 24 heures dans la bande de Gaza, dont 50 durant la nuit de jeudi à vendredi, contre des objectifs liés au Hamas. Vingt et une maisons ou bâtiments abritant des cadres du Hamas ont été détruits, toujours selon ce porte-parole, qui a souligné que les habitants avaient reçu un ordre d'évacuation des lieux avant les frappes.

D'autres chiffres démentent la communication d’Israël : selon l’ONU, 58 civils ont péri, sur 102 victimes, dont 11 femmes et 21 enfants. Une majorité des victimes des raids israéliens sont donc des victimes civiles.

En 2012 déjà, le nombre de victimes variait selon les évaluations, mais le Centre palestinien pour les droits de l'Homme estimait le bilan de l'offensive israélienne « Pilier de défense » à 105 tués palestiniens, dont 70 civils, ainsi que 805 blessés. Six Israéliens, quatre soldats et deux civils avaient dans le même temps été tués par des tirs de roquette. En 2008/2009, date de la dernière opération terrestre israélienne, plus de 700 civils, femmes et enfants, sur un total de 1 400 victimes palestiniennes, avaient péri dans l’offensive « Plomb durci ».

La nécessaire distinction combattants du Hamas/civils palestiniens n’est d’ailleurs pas partagée par l’ensemble de l’exécutif israélien. Jeudi, le ministre des affaires étrangères, Avigdor Liberman, et le directeur du comité de défense, Ze'ev Elkin, ont ainsi proposé qu’Israël « coupe l’eau et l’électricité » de la bande de Gaza. Solution que le premier ministre a, pour l’heure, écartée.

  • Comment fonctionne Iron Dome, le système antimissile israélien ?

C’est la fierté de l’armée israélienne, qui communique en toute occasion sur son système unique au monde, destiné à sanctuariser le sol israélien depuis sa mise en service en 2011. Concrètement, comment ça marche ? L’armée israélienne positionne plusieurs batteries de missiles soit à distance des points de départ potentiels des roquettes (Gaza, la frontière libanaise), soit à proximité des objectifs à protéger, comme les grandes agglomérations ou la centrale nucléaire de Dimona. Le système détecte les tirs dans un rayon de 4 à 70 km grâce à un radar mobile. Il identifie le type de missile et analyse sa trajectoire, puis calcule le point d'impact.

Chaque missile permettant de détruire les engins en vol coûte entre 40 000 et 50 000 dollars, et l’armée est parfois contrainte d’en tirer plusieurs pour anéantir la menace adverse. Le coût d’installation, qui n’a pas été rendu public, a été largement couvert par les trois milliards de dollars de subventions annuels venus des États-Unis.

L'armée évoque par ailleurs un taux de réussite des interceptions entre 75 % et 90 %, mais la réalité est plus complexe. « Tsahal ne fait pas feu sur tous les missiles tirés depuis Gaza, explique Pierre Razoux, directeur de recherche à l’Irsem et auteur en 2013 d’une note intitulé « Tsahal sur tous les fronts », que l’on pourra consulter ici. L’armée ne cible qu’une proportion relativement faible des missiles, en fonction de ceux qu’elle peut atteindre et qui représentent un danger certain. Sur ces tirs, un taux de réussite de 70 % paraît beaucoup plus proche de la vérité que 90 %. »

Preuve que cela ne fonctionne pas toujours : l’explosion ce vendredi d'une roquette tirée de la bande de Gaza sur une station-service de la ville d'Ashdod dans le sud d'Israël, qui a fait 3 blessés selon la radio publique israélienne.

L'ONU, Washington, l'Egypte poussent à une trêve

  • Le Djihad islamique est-il un véritable concurrent pour le Hamas ?

Autrefois organisation groupusculaire, le Djihad islamique est aujourd’hui le deuxième groupe de la mouvance islamique palestinienne. Il a revendiqué lundi le premier tir de roquette sur Tel Aviv de ce conflit. Sa branche armée est estimée, selon plusieurs sources proches du groupe lui-même, à 10 000 combattants mobilisables, principalement dans la bande de Gaza, dont un millier d'officiers ont bénéficié d'un entraînement poussé en Iran. L’appareil civil et politique (ligue étudiante, mouvement féminin combattant...) regrouperait 20 000 personnes, selon ces mêmes sources.

Le Djihad islamique reste cependant loin derrière le Hamas en termes de force de frappe. Le Hamas qui, comme le Fatah, se confond parfois avec les appareils pléthoriques de l'Autorité palestinienne qu'ils dirigent respectivement en Cisjordanie et à Gaza, s’appuie sur les réseaux sociaux de charité considérablement développés au cours des années 1960 et 1970 (al mujamaa' al islami, le complexe islamique) dans le sillage des Frères musulmans. Le Djihad islamique n'apparaît que tardivement, et se pense davantage comme une organisation avant-gardiste.

Contrairement au Hamas, le cœur de cette organisation est constitué par sa branche militaire. Créé dans la bande de Gaza, le Djihad islamique recrute de plus en plus, et ses capacités militaires se sont largement renforcées depuis 2009 et l'offensive israélienne « Plomb durci ». Comme tous les groupes concurrents du Hamas à Gaza, le Djihad apparaît cependant gagnant à chaque intervention israélienne. Cela conforte son discours d'opposition à toute participation gouvernementale, sa critique de l'Autorité palestinienne, ou même du gouvernement d'union nationale palestinien Hamas-Fatah, formé après l'accord d'avril, qui pour lui n'ont aucune conséquence sur la situation des Palestiniens sur le terrain. (Pour prolonger sur le Djihad islamique, on consultera cet entretien paru récemment dans Religionscope.)

© Jon Williams

  • Une trêve est-elle possible à court terme ?

Oui. Débutée le 14 novembre 2012, l’offensive israélienne « Pilier de défense » s’était achevée le 21 novembre. Une opération de ce type est nécessairement courte, ne serait-ce que parce que le coût politique vis-à-vis de l’opinion publique israélienne, qui subit les tirs de roquette, peut s’avérer important si la population a l’impression que l’armée n’obtient aucun résultat significatif et que le Hamas résiste et lance toujours plus de roquettes, ce qu'il a les moyens de faire. Trois options vont être envisagées par Israël durant ce week-end : des incursions terrestres type « hit and run » (des opérations commandos ponctuelles pour éliminer un quartier général ou un centre de lancement de missiles) ; une opération terrestre de grande ampleur ; une solution politique avec la négociation d’un cessez-le-feu. 

Jeudi, Benjamin Netanyahou a affirmé que le temps du cessez-le-feu n’était pas venu, et qu’il songeait au contraire à accroître le nombre de raids aériens sur Gaza. Jeudi soir, devant le conseil de sécurité, l’ambassadeur israélien a affirmé que l’objectif d’Israël n’était pas la recherche d'une trêve, mais le démantèlement du Hamas.

Mais l’offre des États-Unis, qui émane directement d’Obama, peut changer la donne. Après une tribune publiée dans le quotidien israélien Haaretz, le président des États-Unis s'est entretenu avec le premier ministre Benjamin Netanyahou. Contrairement à François Hollande, Obama a alors « exprimé sa crainte d'une escalade et souligné la nécessité pour toutes les parties de faire leur possible pour protéger les civils » et rétablir le calme. « Les États-Unis restent prêts à faciliter une cessation des hostilités, y compris le retour à l'accord de cessez-le-feu de novembre 2012 », a précisé la Maison-Blanche.

Un autre homme s’active depuis mardi pour tenter d'obtenir un cessez-le-feu : il s’agit de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. Depuis mardi, il multiplie les contacts pour sauver un accord interpalestinien qui l’avantage en tentant par tous les moyens de convaincre Sissi, le président égyptien, qu’il est de son intérêt d’intervenir comme l’Égypte l’avait fait en 2012 pour négocier un cessez-le-feu. L’Égypte, qui dispose d’un traité de paix avec Israël signé en 1979, a de son côté fustigé vendredi la « politique de punition collective » d'Israël à Gaza, appelant la communauté internationale à mettre fin rapidement au conflit.

Vendredi, 33 000 réservistes étaient mobilisés selon l’armée israélienne pour remplacer les soldats du contingent dans les régions militaires Nord et Centre et pouvoir ainsi les redéployer près de la bande de Gaza. Mais les données peuvent évoluer très rapidement. Israël peut tout à fait accepter de laisser le Hamas revendiquer la victoire en lançant la dernière roquette, comme il l’avait fait en 2012. Et à moins d’une catastrophe – une roquette faisant plusieurs victimes israéliennes, il est peu probable qu’Israël s’engage dans une offensive terrestre ces prochains jours. De son côté, le Hamas ne veut pas se laisser déborder par les groupes radicaux, et pourrait tout à fait reprendre langue avec Israël.

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