Les documents Takieddine. Le marchand d'armes, le neveu Kadhafi et les prostituées tabassées à Londres

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Entre 2006 et 2008, le marchand d'armes Ziad Takieddine a placé sous sa triple protection ­– financière, juridique et immobilière – le neveu du dictateur libyen Mouammar Kadhafi (photo) à l'époque où il était accusé par la justice anglaise d'avoir tabassé deux prostituées à Londres, selon plusieurs documents recueillis par Mediapart. Dans le même temps, Ziad Takieddine négociait, avec le soutien du ministère de l'intérieur français puis de l'Elysée, de juteux marchés commerciaux en Libye.

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Il s'agissait d'une mission sordide et Ziad Takieddine, l'émissaire secret de Nicolas Sarkozy et Claude Guéant à Riyad, Tripoli et Damas, n'a pas hésité à la remplir. Entre 2006 et 2008, le marchand d'armes a placé sous sa triple protection ­– financière, juridique et immobilière – le neveu du dictateur libyen Mouammar Kadhafi à l'époque où il était accusé par la justice anglaise d'avoir tabassé deux prostituées à Londres, selon plusieurs documents recueillis par Mediapart.

Dans le même temps, il négociait, avec le soutien du ministère de l'intérieur français puis de l'Elysée, de juteux marchés commerciaux en Libye, comme nous l'avons déjà raconté.

Principal suspect du juge Van Ruymbeke dans le volet financier de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine a déboursé en 2007 plus d'un million d'euros en frais d'avocats, prestations de détectives privés, location immobilière, et de voyages en yacht ou en jet privé au bénéfice de Mohamed Senoussi, fils d'Abdallah Senoussi, le redoutable chef des services secrets libyens.

Ce dernier, qui a joué un rôle clé lors de la libération des infirmières bulgares et dans le rétablissement des relations franco-libyennes en 2007, a été lui-même condamné à perpétuité à Paris dans l'affaire de l'attentat contre le DC 10 d'UTA en 1999. Mediapart a déjà raconté ici les efforts du clan Sarkozy pour blanchir – ou à tout le moins offrir un nouveau procès – à Abdallah Senoussi.

Senoussi fils © (dr). Senoussi fils © (dr).
Beau-frère du despote libyen, dont il est devenu l'indéfectible bras droit, Abdallah Senoussi est aujourd'hui visé (tout comme Kadhafi et son fils Saïf al-Islam) par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour «crimes contre l'humanité» et «meurtre».

M. Takieddine, dont Mediapart dévoile depuis début juillet les liens incestueux qu'il entretient avec le premier cercle de Nicolas Sarkozy, serait même intervenu, au printemps 2007, auprès du gouvernement britannique pour lui demander de peser sur la procédure judiciaire entamée contre Senoussi fils, alors poursuivi pour avoir passé à tabac deux jeunes filles quelques mois plus tôt.

«Si Mohamed est condamné à une peine de prison, cela pourrait être un facteur d'inquiétude concernant les relations entre la Libye et le Royaume-Uni. Voilà pourquoi il est dans l'intérêt du Royaume-Uni de ne pas poursuivre la procédure», écrivait le 5 avril 2007 Ziad Takieddine dans un projet de lettre à remettre au ministre des affaires étrangères anglais – il s'agissait alors de la travailliste Margaret Beckett.

La précision est utile: en février dernier, la presse britannique a révélé que le gouvernement de Tony Blair (auquel appartenait Mrs Beckett) avait en effet œuvré en coulisses pour peser sur la procédure judiciaire engagée contre le neveu de Kadhafi. La raison ? Un procès de Mohamed Senoussi aurait compromis un faramineux projet pétrolier du groupe BP en Libye. Le sujet aurait même été abordé, en juin 2007, lors d'une rencontre entre le chef du gouvernement britannique et le colonel Kadhafi.

«Il y avait tellement de sang dans ma bouche que je ne pouvais plus respirer»

L'affaire, à l'époque, avait défrayé la chronique outre-Manche. Mais les manœuvres de Ziad Takieddine, dans l'ombre de ce fait divers diplomatiquement explosif, étaient demeurées jusqu'ici inconnues.

Tout commence le 17 novembre 2006. Ce jour-là, Mohamed Senoussi, 25 ans, étudiant à Londres, et un ami reçoivent dans une luxueuse maison du quartier de Chelsea deux escort girls d'origine brésilienne, Karen Etchebery et Patricia Bech. D'après le récit de la soirée que Karen Etchebery fera quelques années plus tard aux journaux anglais, aucune relation sexuelle ne sera consommée, l'une des deux filles, malade, demandant de quitter les lieux rapidement.

K. Etchebery K. Etchebery
Dans un témoignage livré en mars dernier au Daily Mail, Karen Etchebery a raconté qu'avant de les laisser partir, elle et son amie Patricia, Mohamed Senoussi aurait déclaré: «Vous ne quittez pas les lieux tant que vous ne m'avez pas rendu l'argent.» «Nous lui avons rendu l'argent, sans problème. Après quoi Patricia a commencé à partir et il l'a attrapée, puis l'a jetée. J'ai vu sa tête frapper le sol et rebondir trois fois comme un ballon de football», a expliqué Karen Etchebery.

Selon son récit, alors qu'elle venait en aide à son amie blessée, la jeune femme a ensuite entendu les mots: «A toi.» «La chose suivante dont je me souviens est de m'être réveillée dans une pièce (de la maison, ndlr) avec du sang partout. Je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça (...). Il y avait tellement de sang dans ma bouche que je ne pouvais plus respirer.» Des photos prises à l'hôpital montrent le visage tuméfié de la jeune fille ; plusieurs os de son visage ont été brisés.

Arrêté, Mohamed Senoussi a été inculpé et relâché dans l'attente d'une première audience de comparution renvoyée à la date du 6 août 2007, devant la Blachfriars Crown Court.

Des éléments issus de la comptabilité de Ziad Takieddine montrent aujourd'hui qu'entre la date des faits (novembre 2006) et celle de l'audience d'août 2007 le marchand d'armes franco-libanais a multiplié les largesses en faveur du neveu de Kadhafi. Un état des dépenses pour «Mohamed», daté du 16 juillet 2007, fait ainsi état de versements pour 115.000 livres (130.000 euros) à différents cabinets d'avocats qui ont assuré la défense du fils Senoussi.

Des frais de détectives, à hauteur de 110.339 livres (125.600 euros), ont également été pris en charge par Ziad Takieddine.

«Ils sont même allés dans la maison de ma tante au Brésil»

Et ce n'est pas tout. La maison dans laquelle les prostituées disent avoir été tabassées était louée par le marchand d'armes, comme il l'indique lui-même dans un courrier du 13 mars 2007. «Je, soussigné Ziad Takieddine, confirme par la présente que la location de la maison sise au 12, Ovington Mews (...) est à mon nom, mais que la propriété est louée au bénéfice exclusif de M. Mohamed AM al Sanusi», peut-on lire dans la missive. Le marchand d'armes précise: «Je reçois les paiements de la location de son père et je paie en avance la location pour un an.»

Z.Takieddine © Mediapart Z.Takieddine © Mediapart
Les éléments comptables récupérés par Mediapart montrent que la maison a été louée au prix de 5.000 livres (5.700 euros) par semaine pendant 52 semaines. Plus des frais liés à l'embauche d'un majordome, un certain Paul, pour 20.000 livres (22.700 euros). En octobre 2007, l'agence immobilière Turnkey Estates fait part à M. Takieddine de plus de 43.000 livres (49.000 euros) de dégradations dans la maison... Qu'il va falloir rembourser.

La générosité de Ziad Takieddine semble avoir été sans limites. D'autres éléments comptables signalent en effet que des déplacements de Mohamed Senoussi en jet privé à Marbella ou en Egypte ont été assumés par le marchand d'armes. Sans compter des croisières sur des yachts (Bellissima ou Mangusta) qui ont coûté 110.000 euros par-ci, 135.000 euros par-là.

En septembre 2007, la procédure judiciaire engagée contre le protégé de Ziad Takieddine sera miraculeusement interrompue après le retrait surprise de la plainte des prostituées. Selon le quotidien The Independent, le juge en charge du dossier, David Martineau, a déclaré que Mohamed Senoussi pouvait s'estimer «très chanceux» au regard des charges qui pesaient sur lui.

L'une des accusatrices du fils Senoussi, Karen Etchebery, a récemment expliqué à la presse britannique qu'elle avait eu peur pour sa vie après avoir été la cible de plusieurs intimidations d'inconnus, au téléphone ou dans la rue, et a donc préféré lever sa plainte. «Ils sont même allés dans la maison de ma tante au Brésil !», s'est étranglée la jeune femme dans le Daily Mail. S'agissait-il des détectives privés payés par Ziad Takieddine ? L'histoire ne le dit pas.

Mais une chose est sûre : les largesses du marchand d'armes en faveur de Mohamed Senoussi ont continué de plus belle après l'extinction des poursuites. Un tableau d'une liste de dépenses pour «Moh» (comprendre Mohamed), daté du 18 avril 2008, fait ainsi état d'un solde de 596.000 euros. Là-dessus, un total de 130.000 euros aurait même été remis en espèces, les 8 et 14 mars 2008, au célèbre couturier libanais Elie Saab, puis «livré» à «Moh».

Interrogé par Mediapart, le porte-parole du styliste, Marwan Maatouk, a répondu qu'«il était possible que M. Ziad Takieddine ait été client de la marque», tout en évoquant des «informations erronées» s'agissant des espèces «livrées» à Mohamed Senoussi. Relancé, il a coupé court: «Veuillez noter que nous n'avons aucun commentaire supplémentaire à faire sur ce sujet.»

Les documents en notre possession ne permettent pas de savoir si Ziad Takieddine a informé les autorités françaises de ses diligences en faveur du fils d'Abdallah Senoussi.

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Après plusieurs semaines d'enquête, Mediapart continue la publication d'une série d'articles consacrés à l'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine.

Connu pour être le principal suspect du volet financier de l'affaire Karachi, Ziad Takieddine apparaît aujourd'hui, grâce aux documents que nous avons pu recueillir, comme le fil conducteur de la part d'ombre d'un clan: celui du chef de l'État.

Cet article est le neuvième de notre série, débutée le 10 juillet. Les précédents volets sont consultables dans la boîte “Lire aussi”.

Des analyses sur l'affaire Takieddine ont également été publiées, sur Mediapart, par Edwy Plenel (lire ici), François Bonnet (lire ici) ainsi que Fabrice Arfi et Karl Laske (lire là).