La Bosnie-Herzégovine, cul-de-sac européen sur la route des exils

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L’Union européenne a exprimé son « indignation » face aux images de centaines de réfugiés ballottés d’un bout à l’autre de la Bosnie-Herzégovine. Ce sont pourtant les politiques européennes qui ont fait de ce pays une « nasse » où s’entassent les exilés. 

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Zagreb (Croatie).– Ils sont revenus sur le terrain détrempé et boueux de Lipa, à quelques kilomètres de la frontière croate et à une vingtaine de la ville de Bihać, à la pointe nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine. Ils sont 700 au moins, des jeunes hommes majoritairement originaires d’Afghanistan et du Pakistan, à tenter de survivre, sans abri, sous la pluie et la neige qui tombe sur la région.

L’armée de Bosnie-Herzégovine a dressé quelques barnums, bien insuffisants pour abriter tout le monde. Le 23 décembre, les tentes du camp de Lipa installées à la hâte au printemps dernier ont brûlé, un incendie probablement allumé par des réfugiés eux-mêmes pour protester contre leurs indignes conditions de vie.

Velika Kladusa, Bosnie, décembre 2020. Dans une usine abandonnée du centre-ville, ces jeunes hommes d’origine algérienne expliquent avoir choisi la voie terrestre, ou « route des chameaux », pour rejoindre la France. Un chemin plus long mais beaucoup moins dangereux que la traversée de la Méditerranée. © Ljubisa Danilovic/Tendance Floue Velika Kladusa, Bosnie, décembre 2020. Dans une usine abandonnée du centre-ville, ces jeunes hommes d’origine algérienne expliquent avoir choisi la voie terrestre, ou « route des chameaux », pour rejoindre la France. Un chemin plus long mais beaucoup moins dangereux que la traversée de la Méditerranée. © Ljubisa Danilovic/Tendance Floue

Après avoir traversé la Macédoine du Nord et la Serbie, ou bien l’Albanie et le Monténégro, les réfugiés cherchent tous à gagner la région de Bihać, la plus proche de la Croatie, mais aussi de la Slovénie et de l’Italie. Les candidats à l’exil sont pourtant confrontés à la complexité des institutions de la Bosnie-Herzégovine : la Republika Srpska, l’entité serbe de ce pays divisé, leur ferme ses frontières, tandis qu’en Fédération croato-bosniaque l’essentiel des compétences de police appartient aux dix cantons.

Après de longs mois d’affrontement avec les autorités centrales, le canton d’Una-Sana, dont dépend Bihać, a obtenu, en septembre 2020, la fermeture du grand centre d’accueil de Bira, géré par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont la plupart des anciens résidents doivent aujourd’hui survivre sans aucune aide. Et, depuis, les autorités cantonales restent sourdes à toutes les sommations, nationales ou internationales.

L’itinéraire bosnien n’a cessé de monter en puissance depuis la fermeture des frontières serbo-hongroises puis serbo-croates. Les chiffres communiqués par la mission européenne Frontex en novembre 2020 confirment, en outre, que jamais la route des Balkans n’a été autant empruntée depuis 2016 que l’an dernier. Aujourd’hui, près de 8 000 personnes sont bloquées en Bosnie-Herzégovine, près de la moitié d’entre elles dans des squats de fortune, qui se multiplient aux abords de Bihać et de Velika Kladuša.

Violences policières

Le game, le « jeu », qui consiste à franchir les frontières croates, est devenu très risqué et les violences systématiques de la police sont, hélas, bien documentées. Fin octobre, le Danish Refugee Council (DRC) publiait ainsi un nouveau rapport sur les violences commises lors d’expulsions par la police croate durant les semaines précédentes. « Les témoignages collectés sont atroces. En à peine une semaine, plus de 75 personnes nous ont raconté avoir subi des traitements inhumains, des ratonnades brutales et même des agressions sexuelles », expliquait alors au Guardian Charlotte Slente, la secrétaire générale du DRC. Ces témoignages très étayés ont fini par faire réagir la Commission européenne, jusque-là très laxiste.

Deux mois plus tard, le Spiegel apportait de nouvelles révélations. S’appuyant sur les documents filmés collectés par les réseaux d’entraides et une vidéo tournée fin mars 2020 par des réfugiés pakistanais, l’hebdomadaire allemand décortiquait les méthodes d’intimidation de la police croate pour tenter de dissuader les réfugiés d’entrer sur son sol. Les militants du Border Violence Monitoring Network ont reconstitué tout le contexte de ces expulsions (vidéo ci-dessous).

La commissaire européenne aux affaires intérieures, Ylva Johansson, a fini par qualifier de « graves » les abus commis à la frontière croato-bosnienne, promettant une « discussion approfondie » avec les autorités de Zagreb. La Commission européenne était restée jusqu’alors silencieuse sur ces violences, la Croatie faisant figure de « bon gardien » des frontières européennes.

Entre 2015 et 2019, elle a reçu plus de 130 millions d’euros, 40 millions au titre des fonds Asile, migration et intégration et 91 millions au titre de la sécurité intérieure (bilan en PDF). Cet argent a notamment servi à acquérir de nombreux équipements de sécurité, dont des caméras thermiques et des drones, destinés à faciliter le repérage et l’interception des migrants irréguliers.

De la sorte, Zagreb a pu renforcer son dispositif policier aux abords de la frontière, conçue du reste comme une zone très large : les témoignages font très souvent état d’arrestations qui surviennent à l’intérieur du pays. Pour optimiser la traque des candidats à l’exil, la Croatie a mis en place une unité secrète, placée sous l’autorité directe du ministère de l’intérieur, mais échappant à tout autre contrôle parlementaire et répondant au nom de code Koridor.

Aucune information officielle n’a jamais filtré sur cette mission et l’opinion publique croate a découvert son existence dans la presse, grâce à deux témoignages anonymes. Un troisième témoignage a été envoyé à la médiatrice de la République, Lora Vidović, qui a demandé l’ouverture d’une enquête sur ces agissements. Les policiers impliqués dans Koridor seraient parmi les principaux responsables des mauvais traitements infligés aux exilés interceptés sans papiers sur le sol croate.

Velika Kladusa, Bosnie, décembre 2020. Les migrants partagent entre eux les photos, prises par les ONG qui leur viennent en aide, des violences subies lors des passages à tabac par les forces croates. © Ljubisa Danilovic/Tendance Floue Velika Kladusa, Bosnie, décembre 2020. Les migrants partagent entre eux les photos, prises par les ONG qui leur viennent en aide, des violences subies lors des passages à tabac par les forces croates. © Ljubisa Danilovic/Tendance Floue
Leur base se trouve dans un vieil hôtel de style socialiste de Topusko, une station thermale proche de la frontière bosnienne. « On constate une présence policière massive dans la station, ainsi que dans le village de Donji Lapac, plus au sud », explique Maja Osmančević, de l’initiative Dobrodošli (« Bienvenue »). Tous les policiers impliqués dans Koridor seraient volontaires et ils agiraient sans uniforme, en treillis, sans insignes, le visage masqué. Leur mission est non seulement de renvoyer les exilés en Bosnie-Herzégovine sans leur laisser la possibilité de demander l’asile en Croatie – ce que l’on appelle pudiquement une « réadmission sans procédure » –, mais aussi de perpétrer des violences, souvent de véritables actes de torture, susceptibles de décourager les candidats au game.

« La Croatie cherche à intégrer l’espace Schengen, voilà pourquoi elle joue si bien les chiens de garde des frontières extérieures de l’UE », rappelle Karolina Rugle de Are You Syrious ?, une organisation de volontaires déployés tout le long de la route migratoire des Balkans. Pour elle, l’Union européenne est au minimum complice des violations manifestes des droits humains commises par la police croate : « S’il y avait une réelle volonté politique, les violences auraient cessé depuis longtemps : Bruxelles a suffisamment de pouvoir pour contraindre n’importe quel État membre, surtout la Croatie. »

En 2018, plus de 6,5 millions d’euros ont bien été alloués à la Croatie par la Commission européenne avec l’objectif explicite de mettre en place un mécanisme de contrôle des activités de la police contre les exilés, mais cet argent a été utilisé « pour renforcer encore la sécurité de la frontière ». Or, « faute d’organisme de surveillance au sein du MUP [ministère de l’intérieur serbe – ndlr], la police croate peut continuer à user de violences sans être inquiétée », déplore Ana Ćuća, du Centre pour les études de la paix, une ONG qui offre une aide juridique aux exilés. « Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les hommes qui sont victimes de ces bavures, les femmes et les mineurs ont droit aux mêmes mauvais traitements, poursuit-elle. Des adolescents nous ont même rapporté que les policiers leur avaient lancé : “OK, vous êtes mineurs, eh bien, on va vous frapper encore plus fort.” »

Mi-décembre, le Border Violence Monitoring Network a fait paraître un Livre noir des refoulements illégaux sur la route des Balkans, 1 500 pages de témoignages qui détaillent 900 cas pour 12 600 personnes concernées. Cette accumulation de récits accablants ressemble à un réquisitoire sans appel contre le Pacte sur la migration et l’asile que l’UE tente de faire voter pour mieux bloquer les candidats à l’exil à ses portes. Les refoulements illégaux ne semblent pourtant pas près de s’arrêter sur la route des Balkans, alors même qu’un rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE souligne que les plaintes pour mauvais traitements aux frontières sont très rarement instruites.

Hypocrite « indignation » européenne

L’Union européenne a fini par réagir à la dramatique situation qui prévaut en Bosnie-Herzégovine. Le 2 janvier, les ambassadeurs européens ont formellement pressé les autorités de prendre des mesures, tandis que Josep Borrell dénonçait une situation « intolérable ». Même Clément Beaune, le secrétaire d’État français aux affaires européennes, a cru bon de relayer le message Twitter du haut représentant pour la politique extérieure de l’Union.

Le tweet de Clément Beaune, secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes. © @CBeaune Le tweet de Clément Beaune, secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes. © @CBeaune

Le lendemain, la Commission débloquait en urgence 3,5 millions d’euros pour « améliorer les conditions de vie des réfugiés dans le canton d’Una-Sana ». Une aide explicitement destinée aux 700 réfugiés de Lipa et à ceux qui survivent dans les squats, faute de place dans les camps : l’Union veut, en effet, éviter une « catastrophe humanitaire », ainsi que les images peu amènes de centaines d’hommes en train de mourir de froid à ses frontières… Or, cette politique compassionnelle va de pair avec la plus extrême rigueur dans la défense des frontières.

En réalité, le « cul-de-sac » bosnien s’est précisément formé à cause des politiques européennes. Fin décembre, la direction de la police de Trieste, dans le nord-est de l’Italie, annonçait ainsi le renvoi en Slovénie « d’au moins 4 400 » personnes en 2020, dans le cadre de « réadmissions sans procédure », explicitement prévues par un accord bilatéral remontant aux années 1990. Ces 4 400 personnes étaient certainement presque toutes passées par la région de Bihać, et elles y sont revenues, renvoyées de Slovénie en Croatie, puis de Croatie en Bosnie-Herzégovine.

C’est, en effet, un cruel jeu de l’oie qui se joue d’Autriche jusqu’en Grèce, chaque État refoulant les sans-papiers interceptés dans le pays situé en amont. Mais à force d’avancer de deux cases et de reculer de trois, les exilés finissent par perdre littéralement la tête. « L’état de santé mentale des personnes que nous suivons ne cesse de se dégrader », déplore Juliette Delescluse, coordinatrice de Médecins du monde pour la zone Croatie - Bosnie-Herzégovine. « Certains sont en errance depuis bientôt cinq ans. Ils sont renvoyés d’un pays à l’autre sans jamais pouvoir se poser, sans aucune perspective d’avenir et on observe de plus en plus de dépressions, de personnes en état de stress post-traumatique. »

Les Balkans sont donc passés du statut de sas vers l’Europe occidentale à celui de nasse. La fonction dévolue aux pays de la région consiste à bloquer les candidats à l’exil, l’UE étant naturellement prête à mettre la main à la poche pour leur assurer des conditions de vie relativement « décentes ». Cette politique d’« encampement » à l’extérieur du territoire communautaire suppose une bonne coopération avec les autorités locales, ce qui est déjà le cas en Serbie, qui a bien compris l’intérêt économique qu’elle pouvait tirer de l’hébergement « correct » de quelques milliers de réfugiés, tandis qu’en Bosnie-Herzégovine les rivalités politiques ne permettent pas encore aux potentats locaux de savoir faire fructifier cette « manne ».

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