Algérie 2012: à Oran, elles se battent contre l'oubli

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C’est l’envers du décor de la décennie Bouteflika : derrière la réconciliation nationale, se cache l’oubli des victimes du terrorisme, et le traumatisme perdure. Rencontre avec trois militantes oranaises qui tentent de réanimer la société civile. De notre envoyé spécial en Algérie.

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De notre envoyé spécial en Algérie

C’est l’envers du décor de la décennie Bouteflika : derrière la réconciliation nationale, se cache l’oubli des victimes du terrorisme, et le traumatisme perdure. À l’heure où la société algérienne se complexifie, où le retour du fait religieux est contredit par les bouleversements sociaux et économiques, rencontre avec trois militantes oranaises, qui tentent de réanimer la société civile.

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1.- Rihab Alloula, fille d'un dramaturge assassinée

« Je m’appelle Rihab Alloula, je suis née à Oran il y a 28 ans. Mon père était un dramaturge algérien, metteur en scène, comédien, un homme de théâtre… » Difficile, lorsqu’on fait face à la jeune femme, d’aborder son histoire familiale. Le souvenir est encore si proche, si brut. « J’avais 10 ans lorsqu’il a été tué. Mais nous n’étions pas dans une dynamique de se laisser faire. Et j’ai perdu mon père comme on perd un martyr. »

Le jeudi 10 mars1994, au cœur de la décennie noire du terrorisme qui a tué plus de 100.000 Algériens, Abdelkader Alloula est assassiné à Oran, à deux pas de son domicile. En deuil, l’Algérie perd l’un de ses metteurs en scène et dramaturges phare. « Quelques jours après sa mort, il y a eu une grande marche, raconte sa fille, Rihab. Les rues d’Oran étaient noires de monde, il y avait des portraits de lui partout, pour dire qu’il était toujours là, avec les gens d’Oran. C’est ce qui m’a sans doute le plus aidée, le fait qu’Alloula, même s’il est mon père, ne m’appartienne pas. C’est le papa, le frère, et le fils de toute l’Algérie. Le fait de partager cela m’a permis aussi de partager la douleur. »

Rihab Alloula © P.Puchot Rihab Alloula © P.Puchot

En 2005, le président Abdelaziz Bouteflika impose une réconciliation nationale  – qu'il fait adopter par référendum pour « restaurer la paix civile en Algérie » –,  et fait table rase de la décennie noire. En prononçantl’amnistie générale pour les terroristes qui descendent du maquis, le président algérien laisse toute une génération d'Algériens face à leurs souvenirs, leurs douleurs, leurs doutes.

La jeune Rihab se construit contre cette amnésie étatique, contre ce statut de victime du terrorisme, qu'elle rejette : « Être victime, c’est rester dans son coin, c’est une soumission, juge-t-elle. Les gens qui sont morts, se sont donnés à l’Algérie, ils ne sont pas partis, ils n’ont pas fui, ils ne se sont pas cachés. Mon père savait qu’il allait y passer. »

« Personne n’a encore dit son dernier mot, insiste la jeune femme. Ce président est vénéré par une partie de la population parce qu’il a soi-disant arrêté le bain de sang en Algérie. Mais le prix que l’on paye est immense. Les gens qui sont morts n’auraient pas voulu ça, et moi, jusqu’à aujourd’hui, je suis torturée. Le devoir de mémoire, on est encore là pour le faire. Des amis qui habitent en France (le collectif Ajouad Algérie mémoire) veulent faire du 22 mars une journée contre l’oubli. Ici, la parole des familles n’a jamais été entendue. Moi, je veux demander justice. Et l’on devrait tous faire comme le fils de Mohammed Boudiaf, qui demande qu’enfin, le meurtre de son père soit élucidé. »

Face à ces enjeux, l’évocation du cinquantenaire de l’indépendance de l'Algérie ne fait naître qu’une légère moue : « Franchement, je m’en fiche complètement, souffle-t-elle. Est-ce qu’on a encore mal des 132 ans de colonisation ? Non, certainement pas. C’est quoi, le mal algérien, il est où ? Il n’est pas là, arrêtons avec cette comédie. Dépenser 2 milliards de dinars (20 millions d’euros – ndlr) par ville pour faire des activités officielles, des comédies musicales, ce n’est pas possible. »

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas le souvenir de la France, mais celui de la décennie noire qui hante les familles, et celle de Rihab : « Avec une infime partie de cet argent, on pourrait bâtir un grand mémorial, avec les noms des victimes du terrorisme. Pourquoi n’avons-nous même pas cela ? Juste pour que nos enfants aient au moins une matière pour se souvenir, et lutter eux aussi contre cet oubli qui envahit tout, cette amnésie qui pénètre partout, ici en Algérie. En grandissant, j’ai refusé de faire le deuil, et je ne suis pas la seule dans ce cas. Faire le deuil, c’est dire que nous sommes d’accord avec ce qui s’est passé, avec l’histoire récente de l’Algérie. »

Près de vingt ans ont passé depuis la disparition du dramaturge. Le théâtre d’Oran porte aujourd’hui son nom. A côté de ses études de traduction – arabe/anglais/français, à l’université d’Oran –, Rihab suit les traces de son père : «Lorsqu’on naît dans un environnement artistique, c’est difficile d’en sortir, explique la jeune femme. Quand j’étais petite, j’assistais aux répétitions, aux lectures de mon père. J’étais imprégné du son, des phrases de ses textes, de son style d’écriture. A 9 ans, j’avais déjà envie de faire du théâtre. Mon père était autodidacte, il a tout appris tout seul, il a écrit sa première pièce à 30 ans, une adaptation libre du Journal d’un fou de Gogol. Il m’a poussée à étudier, parce pour lui, c’était une manière d’être dans la recherche, ce qui était l’essentiel dans le genre de théâtre qu’il proposait.»

La base du travail d’Alloula est de produire un théâtre ouvert au public algérien, en arabe dialectal, en prise avec la réalité sociale de ses concitoyens. « Mon père ne proposait pas un idéal de vie, mais un théâtre de critique sociale. Il disait aux gens : "Voilà ce que nous vivons, voilà où nous sommes, et voilà ce que l’on peut faire." Il croyait beaucoup dans les capacités de l’être humain, qu’il jugeait capable de se sortir de situations inextricables. Le théâtre, c'est grâce à ça que l’on tient debout. Car avec le temps, la douleur ne se dissout pas.»

La dialectique de l'âne et du roi

Avec sa troupe de théâtre, Rihab Alloula tente d’apporter sa contribution à l’activité culturelle algérienne, en travaillant sur les textes de son père, mais aussi sur Grotowski, Brook ou Stanislavski. «La dernière pièce d'Alloula que l’on a montée, basée sur deux textes, Le Devoir national (que le lecteur peut lire en intégralité sous l'onglet Prolonger) et La Médaille, a reçu un écho formidable», glisse Rihab Alloula.

La Médaille met en scène un roi qui décide, pour distraire son peuple de la famine dont il souffre, d’organiser de grandes fêtes, et de distribuer des médailles. Le stratagème produit son effet : la population se réjouit, reçoit les distinctions, oublie un temps sa faim. Au Palais, arrive cependant une vache, qui réclame elle aussi sa médaille : « Vous buvez mon lait, mangez ma chair, utilisez mon cuir. » Le roi lui concède une breloque. Apprenant cela, le mulet se rend lui aussi chez le roi : « Moi aussi, je mérite une médaille : je porte toutes vos affaires, par tous les temps. » Il reçoit sa médaille. Sur le chemin du retour, il rencontre l’âne. Jaloux, l’animal se rend à son tour chez le roi, qui proteste. « Qu’as-tu fait, toi, l’âne, pour prétendre à une médaille ? » lui demande-t-il. « Mais, sire, répond l’âne, si je n’existais pas, jamais tu n’aurais pu rester sur le trône aussi longtemps… »

A Oran, le théatre Abdelkader Alloula © P.Puchot A Oran, le théatre Abdelkader Alloula © P.Puchot

« Je crois que le public se retrouve dans le texte, explique Rihab, mais aussi la mise en scène. On joue à l’économie, pleins feux si on est dans un théâtre, et souvent en extérieur. C’était ça aussi la démarche de mon père, ne pas mettre de barrière entre le texte, les comédiens et le public. C’est d’autant plus important que le public algérien a été coupé du théâtre depuis la décennie noire. »

Une fois montées, les pièces choisies par la troupe sont programmées aux quatre coins de l'Algérie, dans les maisons de la culture, ouvertes aux jeunes et gérées par les Wilayas (préfectures), plutôt que dans les théâtres, qui relèvent du ministère. Et en extérieur de préférence, pour tenter de résorber la rupture qui subsiste entre le public algérien, sevré de pièces depuis vingt ans, et son théâtre.

Rihab Alloula, Oran, mars 2012. © P.Puchot Rihab Alloula, Oran, mars 2012. © P.Puchot
«Une fois, dans une ville du sud, Méchria, on était invités à jouer à la maison de la culture "Frantz Fanon", un endroit sinistre, raconte Rihab Alloula. Du coup, on s’est mis dans la rue, pieds nus au milieu des voitures. Cinq minutes après notre arrivée, la population a coupé la rue, on était enfermés dans un cercle, toutes les convenances étaient tombées… Il y avait même un gars qui en profitait pour vendre son shit, et qui traversait la "scène" avec sa moto. Le spectateur en tant qu’agent participant à la représentation, c’est ce que cherchait Alloula. »

C’est aussi par le théâtre que l’on débusque cette dictature algérienne insidieuse, qui ne dit pas son nom. « Lorsque nous sommes partis à Boumerdès pour jouer le spectacle Les Pommes, texte qui évoque sans détour la question démocratique, nous souhaitions jouer sur la place publique, où il n’y a que des cafés, et des hommes assis devant les tables. Le directeur de la maison de la culture était enchanté. Mais à moins d’une heure de la représentation, il nous explique que ce ne sera pas possible, qu’il a reçu des consignes de la part de la sûreté de la ville, que "la pièce était un petit peu épicée". Finalement, le spectacle a été annulé, et une pancarte a été apposée sur la place par les autorités : "spectacle annulé en raison des conditions climatiques"… »

Au printemps 2011, Rihab a mis un pied dans la politique à proprement parler. Après une première manifestation spontanée début janvier – « nous étions vingt jeunes, les policiers nous ont tout pris, menacés et dispersés en 5 minutes » – en écho aux émeutes qui éclatent dans les quartiers populaires d’Oran, et d’autres villes en Algérie, une partie de la troupe de Rihab se joint à la toute nouvelle coordination nationale pour le changement démocratique (CNCD) qui compte aussi une branche à Alger. «Nous voulions unir nos forces, il y avait même Amazigh Kateb, le chanteur et musicien fils du dramaturge Kateb Yacine, qui s’était joint à nous.» 

En proie à des divergences de vue – trop de discours en meeting et trop peu de manifestations de rue, selon Rihab –, la CNCD d'Oran disparaît dès la fin du printemps. Faute de cadres, aussi, selon la jeune femme.  «Ces hommes, ces femmes, économistes, dramaturges, comme mon père, qui ont été assassinés, faisaient le lien avec le peuple, estime-t-elle. C’est ce lien qui manque. Aujourd’hui, on parle beaucoup du manque de société civile, et eux tendaient vers cela. On ne m’enlèvera pas de l’esprit que c’est pour cette raison qu’ils ont été éliminés.» De ce combat pour la démocratie en Algérie, dans la dynamique du printemps arabe, la jeune Nabila en était aussi. C’est avec elle quenous en découvrons les ressorts, les inventions et les limites.

2.- Nabila Guermesli, militante associative

Des Oranais, les Algériens vantent le sens de la fête, le sourire, l’humeur moins ombrageuse qu’ailleurs. Mais sur la corniche d'Oran, Alger paraît tout près : même circulation impossible, même décrépitude des immeubles, lente mais certaine, partout. Parfois, une anomalie ; au détour d’un carrefour, blottie contre un immeuble art déco, une mosquée vieille de trois siècles, au teint rose, en pleine forme : «C’est mon aïeul, l’un des beys d’Oran, qui l’a construite du temps des Turcs, bien avant que les Français n’arrivent…»

Nabila Guermesli, 28 ans, est issue d’une vieille famille oranaise, dans la région depuis huit générations. Un master en littérature maghrébine d’expression française (sur le travail de Mustapha Benfodil, que nos lecteurs connaissent bien), un peu de théâtre, une mère cadre syndicale au sein de l’Union générale des travailleurs algériens… La présence de Nabila dans la première manifestation spontanée du printemps oranais, un jour de janvier 2011, relève de tout, sauf du hasard : «Nous sommes sortis un samedi, pour dire que les émeutes qui se déroulaient alors n’étaient pas le fait de délinquants, mais d’une jeunesse qui étouffe, dont la rage ne trouve plus à s’exprimer nulle part. Ce chaos-là, nous, jeunes cadres associatifs, nous le ressentons aussi, nous le subissons.»

Nabila, sur les hauteurs d'Oran © P.Puchot Nabila, sur les hauteurs d'Oran © P.Puchot

Ce jour, la jonction se fait entre la poignée de jeunes militants associatifs et la CNCD, embryonnaire à Oran après être née à Alger quelques semaines plus tôt. «C’était des intellectuels, des professeurs d’université que nous connaissions bien, explique Nabila. Nous nous retrouvions sur la nécessité d’un changement global, en dehors d’un système politique qui sécrète sa propre opposition, et qui ne nous a jamais représentés. C’était ça, l’équation de départ.» Ce qui enthousiasme la cinquantaine d’Oranais qui se réunissent chaque semaine dès la fin janvier, c’est aussi le principe d’une coordination où chacun laisse son appartenance partisane (associations, partis, syndicats) à la porte. Une première en Algérie depuis la fin des années 1980.

« A la différence de ce qui se passait à Alger, où la coordination a été immédiatement noyautée par les partis, la CNCD était un mouvement citoyen, nous avions réussi à préserver cela, glisse Nabila. On laissait sa casquette dehors. L’acte fondateur, finalement, c’était ça, dire en se réunissant que nous ne faisions plus confiance aux partis politiques. Tous les Algériens ont compris que l’activité partisane en Algérie se fait dans le giron du FLN. C’est cela qui nous entrave, et que l'on rejette.»

Au printemps 2011, les marches agrègent de 300 à 500 personnes. Une goutte d’eau, quand l’agglomération d'Oran dépasse le million d’habitants. Mais un premier pas, dans un pays où l’espace public, vidé par la décennie noire puis la dictature, est à reconquérir. C’est la mémoire de ces années-là que la génération de Nabila a en tête, c’est avec ce souvenir qu’elle regarde les révolutions tunisienne et égyptienne : «En 1991, quand le Front islamique du salut (FIS) a gagné les élections, que le processus électoral a été arrêté, que le pays a sombré dans le terrorisme, le pays a été peu à peu stérilisé, explique Nabila. J’ai grandi là-dedans, et qu’on le veuille ou non, nous sommes encore là-dedans. L’Etat nous fait toujours peur, le ministre de l’intérieur envoie des textos pour nous dire d’être vigilants, que "nos frères meurent sous les attaques des terroristes". Du point de vue de l’activisme militant, il y a absolument tout à reconstruire. La CNCD fut un bon début. Mais lorsqu’on sort pour manifester, on a du mal à attirer les citoyens. Le pays demeure traumatisé.» 

Non agréée par les autorités, la CNCD trouve asile dans le local de la ligue de droits de l’homme en février 2011, puis organise des meetings par rapprocher l'activitépolitique du citoyen, sur la base d’un changement radical, sans tabou : « Nos libertés publiques sont bafouées, on ne peut pas se rassembler sans être harcelés, dans la rue, et même au téléphone, scande Nabila. Et l'on ne parle pas de la décennie noire dans nos manuels scolaires… Les hommes d’Etat veulent à tout prix que les gens oublient et restent cloîtrés. C’est ça le principe qui guide leur politique. Il fait bien comprendre ça : l’Algérie, c’est un tout, un système global, qui nous emprisonne à l’intérieur de nous-mêmes, et qui pousse les jeunes à prendre des barques pour partir ailleurs et espérer voir au-delà de leur fenêtre. Dans les années 1980, ça bouillonnait en Algérie. Même en 1998, 1999, je suis partie jouer des spectacles dans des villes reculées de l’Algérie. Nous étions un pays vivant, de culture. C’est cela que nous voulons revivre.»

A Oran, un souvenir de plus entrave ce retour vers la rue, et l’expression publique d’une société civile endormie. En avril 2011, Ahmed Kerroumi, universitaire et militant de la CNCD d’Oran, est retrouvé mort dans le local du Mouvement démocratique et social (MDS, parti d’opposition). Ce meurtre, non élucidé par les autorités, que la rumeur associe à une affaire de mœurs, choque profondément les cadres de la cellule oranaise, comme aucune répression n’avait pu le faire.

Nabila en a encore les larmes aux yeux : «Cet assassinat nous a traumatisés, c’était comme une piqûre de rappel de ce qu’il se passait il y a dix ans, souffle-t-elle. C’était un militant exemplaire, sa mort nous a coupé les jambes. C’est cela qui nous a tués.» Un an après ses débuts, la CNCD est morte en ce printemps 2012. Mais des militantes oranaises continuent de se battre, malgré l’étau législatif qui se referme peu à peu sur les associations.

3.- Fatma Boufnik, enseignante à l’université d’Oran

En 2012, la société algérienne est traversée par deux courants contradictoires : un retour vers la religion, et des difficultés économiques qui poussent les femmes à travailler plus nombreuses, à s’émanciper de la cellule familiale et se marier de plus en plus tard. C’est cette complexité que tente d'expliciter Fatma Boufnik, 53 ans, enseignante à l’université d’Oran :

« C'est l’ambivalence de la société algérienne, analyse-t-elle. Il y a aujourd’hui de moins en moins de femmes qui peuvent sortir seules, ou même accompagnées de leur mari, le soir à Oran. Le port du hijab est aussi devenu un outil pour contourner les pressions de la société. D’un autre côté, la sexualité avant le mariage est une réalité, et les jeunes femmes algériennes sont aujourd’hui plus libres de faire leurs propres expériences avant le mariage. Mais là encore, le sujet demeure tabou, davantage encore que par le passé. La société algérienne est devenue particulièrement compliquée de nos jours, les détours sont nombreux, la religion est souvent prise en otage pour imposer un conservatisme nouveau et des traditions rétrogrades.»

Fatma Boufnik, devant la gare d'Oran © P.Puchot Fatma Boufnik, devant la gare d'Oran © P.Puchot

Début mars, l’association FARD (pour « Femmes algériennes revendiquant leurs droits », FARD regroupe une trentaine de bénévoles et une psychologue salariée) de Fatma Boufnik a co-organisé un colloque consacré aux violences faites aux femmes en Algérie. Violences physiques, mais aussi psychologiques, sexuelles, juridiques et socio-économiques : « Souvent, explique-t-elle, lorsque les femmes travaillent, le revenu est confisqué par le mari, c’est encore une réalité aujourd’hui en Algérie... »

En Algérie, le code de la famille place la femme en situation d’inégalité vis-à-vis de l’homme, devant le mariage comme devant le divorce. Si la femme algérienne obtient de droit la garde des enfants en cas de séparation, elle demeure à la merci de son mari pour la demande de divorce. « Nous demandons l’abrogation de ce code », explique Fatma Boufnik.

Est-ce un objectif réaliste, dans l’Algérie de 2012 ? « C’est possible, mais cela n’arrivera pas du jour au lendemain, juge-t-elle. Quand il a été promulgué en 1984, à la faveur des progrès du courant conservateur et nationaliste en Algérie, je militais déjà pour sa non-promulgation. J’étais étudiante alors… Aujourd’hui, par rapport à la Tunisie, et même au Maroc, nous sommes en retard. Ce texte demeure très rétrograde, son abrogation est un travail de longue haleine, mais en parler permet de maintenir sur le devant de la scène l’anormalité de la condition de la femme en Algérie, ce que l’on a tendance à oublier de nos jours. Le principe d’égalité correspond pourtant aux aspirations des individus dans la société algérienne contemporaine.»

Pour élargir son terrain d'intervention, l’association FARD a créé un centre d’accompagnement juridique, psychologique et d’aide à l’insertion socio-économique des femmes. Dans le même temps, Fatma Boufnik tente de maintenir un travail de lobbying auprès des institutions officielles. Sa première cible, ce sont les conseillères religieuses formées par l’Etat, sensibles, selon la militante oranaise, au danger de l’instrumentalisation de la religion par les fondamentalistes. Formées par le ministère des affaires religieuses, ces conseillères prennent ensuite leurs fonctions au sein des mosquées, ou au sein même du ministère.

En ce printemps 2012, on l’aura compris, la menace pour la société civile algérienne ne vient pas seulement d'un retour vers l’islam rigoriste. Le gouvernement algérien a fait voter un ensemble de dispositions législatives pour durcir la possibilité de création d'associations. Il est désormais impossible de solliciter des financements internationaux – fût-ce d’ONG indépendantes, comme c’est le cas pour FARD – sans l’autorisation du ministère des affaires étrangères. Avec les autres membres de FARD, Fatma Boufnik cherche la parade. «Ce ne fut qu’en 1990, qu’un texte de loi a permis aux Algériens de s’organiser en association, rappelle Fatma Boufnik. Cette loi a été amendée en nombre 2011, dans une stratégie du pouvoir de verrouiller notre société civile. C’est son autonomie, et par là même, son existence qui est en jeu aujourd’hui en Algérie.»

Sous l'onglet "Prolonger", retrouvez l'essentiel de notre dossier sur l'Algérie

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Merci à Rihab Alloula pour son travail de traduction de la nouvelle Le Devoir national, que le lecteur peut lire en intégralité sous l'onglet Prolonger de cet article.