En Colombie, des chiffons rouges dévoilent l’ampleur de la précarité

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« Il devient un symbole de protestation »

Les chiffons rouges révèlent la fragilité du système socioéconomique qui régit le pays. « Ils ont mis au jour l’ampleur à Bogotá de ce qu’on appelle la pauvreté cachée », estime Vladimir Rodriguez. Haut conseiller de la mairie pour la Paix et la réconciliation, il consacre la plupart de son temps à répartir les aides d’urgence débloquées par Claudia López. La maire de Bogotá, en fonctions depuis janvier, a pris le problème du coronavirus à bras-le-corps, devançant par de strictes mesures de confinement les décisions du président de droite Iván Duque. Une bonne partie des fonctionnaires municipaux sont affectés à la distribution des denrées alimentaires et des subsides monétaires aux 500 000 foyers ciblés comme étant les plus pauvres.

Mais la stratégie commence à être revue. De plus en plus de chiffons rouges s’affichent dans les quartiers des niveaux 3 et 4 où vivent les classes moyennes. Vladimir Rodriguez a été surpris d’en voir « dans certains quartiers résidentiels, là où les gens ont une voiture et un appartement avec tous les services de base ». Le phénomène démontre que « la pauvreté de la population dépasse largement celle que nous connaissions déjà. Avec la pandémie, les indicateurs classiques sont dépassés ». Le marché colombien du travail est sans filet, fortement précarisé. L’allocation chômage n’existe pas. Selon les syndicats, plus de 10 millions de travailleurs (soit 43 % de la population active) sont embauchés comme « prestataires de services », avec des contrats de courte durée sans congés payés ni cotisations sociales. « Il y a tout un groupe de population qui n’est pas défini comme étant pauvre, mais qui, s’il arrête de produire au jour le jour, n’a aucune garantie et peut devenir rapidement très vulnérable », analyse Vladimir Rodriguez.

Distribution dans le quartier de Soacha. © Nadège Mazars Distribution dans le quartier de Soacha. © Nadège Mazars

« Le chiffon rouge n’est pas seulement un appel à l’aide », selon Dario Sendoya, de l’association culturelle Casa B. « Il devient un symbole de protestation. De nombreuses familles l’utilisent pour dire : “Regardez, nous sommes là, nous voulons faire partie de cette cartographie de la pauvreté qu’élaborent les institutions.” C’est une revendication de visibilité. » Dans les quartiers périphériques et populaires, il s’agit d’une demande historique : ne plus être invisibles, être enfin pris en compte dans le débat public. « Ils savent que le phénomène des chiffons rouges a un écho dans les médias de masse et même jusqu’à l’étranger, ce qui rend cette revendication plus puissante », estime Dario Sendoya.

Le gouvernement d’Iván Duque a lancé un programme baptisé « revenu solidaire », visant à soulager 3 millions de familles vulnérables en leur versant un subside de 37 euros, 16 % du salaire minimum en Colombie. Un maigre palliatif, loin de couvrir l’ensemble des besoins. Toute une partie de la population se plaint de ne recevoir aucune aide. Selon Carlos Cortés, leader afro-colombien de la fondation Oruga, une organisation de jeunes de Soacha, « des aides alimentaires arrivent, mais elles proviennent surtout de dons de particuliers ». Elles sont redistribuées par des associations de quartier comme la sienne. « Les gens sont très en colère, aussi bien contre la mairie locale que contre le gouvernement. »

Dans les secteurs défavorisés, nombre d’habitants trouvent suspect ce « virus bourgeois », comme l’appellent certains. « On était dans notre meilleur moment en Amérique latine. Les gens commençaient à protester. Et puis arrive ce fichu virus, sorti de nulle part. Il arrange bien le gouvernement, pour qu’on ne parle plus des problèmes », comme les inégalités criantes ou les assassinats de leaders sociaux, s’insurge Carlos Cortés.

« Quand les gens ont faim, ils se révoltent plus facilement, surtout que beaucoup d’entre eux n’avaient jamais ressenti cela », analyse Daniel Aguilar. « En plus, en ce moment, il n’y a pas de football à la télévision pour distraire les gens et les telenovelas sont des rediffusions », ajoute le sociologue. Dans le sud de Bogotá, aux abords des quartiers populaires, les blocages de route deviennent fréquents. « Nous avons faim ! », crient des habitants, le ventre vide, à Soacha, Usme, Kennedy ou Ciudad Bolivar. Certains agitent même des chiffons rouges, décrochés des façades pour aller exprimer dans les rues une indignation croissante.

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