L'Afrique au centre (5) - «La réponse des pays du Nord aux Chinois doit être de faire davantage pour l'Afrique»

Cinquième volet de notre série sur «l'Afrique au centre» : que font la France et l'Union européenne face à la montée en puissance des grands pays émergents sur le continent ? Pour Pierre Jacquet, chef économiste à l'Agence française de développement (AFD), rien ne sert de crier au loup. La seule voie possible, selon lui, est celle du réalisme : les Occidentaux doivent augmenter leur aide à l'Afrique et envisager des partenariats avec le géant chinois.

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Pierre Jacquet est chef économiste à l'Agence française de développement (AFD). Dans un entretien à Mediapart, il défend une position réaliste face à la montée en puissance de la Chine et de l'Inde en Afrique. «Il ne faut pas être naïf : nouer des partenariats avec la Chine ne va pas se faire facilement», reconnaît-il.

Est-ce le déclin des positions françaises en Afrique qui permet la montée en puissance de la Chine ?
Je ne suis pas tenté par ce type d'analyse. Le développement de la France et de la Chine en Afrique n'obéit pas à un principe de vases communicants. L'Inde, la Chine et le Brésil voient leur poids dans l'économie mondiale augmenter rapidement, du fait de leur croissance économique très rapide. Ce phénomène va se poursuivre et s'amplifier dans les années à venir. La physionomie du monde change. Logiquement, l'aide au développement de ces pays émergents va jouer un rôle important dans la politique étrangère, comme elle l'a joué pour la France à partir des années 50-60.

On a l'impression que les Européens ont été pris de vitesse par l'arrivée des Chinois et des Indiens sur le continent, et sont aujourd'hui complètement dépassés.
Il faut regarder la Chine comme un concurrent certes, mais aussi comme un marché. Si l'on analyse les choses comme un jeu à somme nulle avec des gagnants et des perdants, la concurrence internationale fait que les Français et les Britanniques vont perdre des intérêts en Afrique. Mais ce n'est pas un jeu à somme nulle. La taille des marchés s'accroît. La croissance chinoise est une bonne nouvelle parce qu'elle crée de nouveaux marchés. Et les entreprises françaises peuvent elles aussi bénéficier de ces nouveaux marchés. Le défi à présent, c'est que cette croissance chinoise soit durable.

Comment réagir face à l'arrivée des grands pays émergents en Afrique ?
La réponse de Pierre Jacquet, dans cette vidéo de 1 minute et 11 secondes : «Il faut, non pas s'opposer à la Chine, mais faire davantage pour l'Afrique».

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Le Japon a organisé fin mai un sommet sur le développement de l'Afrique et promis le doublement de son aide, sur cinq ans, à quatre milliards de dollars. La présence de la Chine en Afrique sera l'un des sujets âprement discutés lors du prochain G8, qui se tiendra sur l'île d'Hokkaido du 7 au 9 juillet. Concrètement, que font Bruxelles et Paris ?

Côté français, le président de la République, lors de sa visite en Afrique du Sud en février dernier, a annoncé des mesures importantes visant à favoriser le développement du secteur privé africain : création d'un fonds d'investissement africain de 250 millions d'euros à destination des PME du continent, mise en place d'un fonds de garanties de 250 millions d'euros avec de forts effets de levier, et enfin, doublement de l'aide que l'AFD consent au secteur africain, qui passe de un à deux milliards d'euros sur cinq ans.

Plus généralement, la communauté internationale a pris des engagements importants en terme d'accroissement de l'aide au développement, au sommet du Millénaire des Nations unies d'abord (2000), au sommet de Monterrey ensuite (2002), et au fil des réunions du G8. Reste à savoir si ces promesses vont être tenues.

«La concurrence venant de la Chine peut devenir une opportunité»

La Chine inciterait certains des pays les plus pauvres d'Afrique à s'endetter à nouveau. Les mêmes qui venaient de sortir la tête de l'eau en bénéficiant d'annulations de dette de la part des Occidentaux. Vous partagez cette critique (lire ici) ?
La Chine devient un acteur important du financement de l'Afrique. Cela pose en effet des problèmes de gestion de l'endettement. Il nous faut donc rechercher avec la Chine des modes de partenariat.

Nous avons mis des années à construire au sein de l'OCDE une coordination entre bailleurs de fonds, qui a abouti à la définition de règles du jeu et de «bonnes pratiques». Plus récemment, nous avons contribué à l'excès d'endettement des pays pauvres et nous avons cherché des réponses à cet excès, en annulant une bonne partie de leur dette. Je crois qu'il faut à présent étendre cette coordination à la Chine.

Il ne faut pas être naïf : cela ne va pas se faire facilement. Mais il n'y a pas d'alternative. Nous avons besoin d'un monde qui reste gouverné par une idée de l'action collective. On n'y arrivera pas en disant que la Chine se comporte mal ou qu'elle est une menace. Il y a urgence à multiplier les instances de dialogue et de négociation avec elle. On ne parle pas que d'aide au développement. On parle de la gouvernance mondiale, de la place et de la représentation des grands émergents dans les systèmes de gouvernance internationaux.

Dans une vidéo de 1 minute et 35 secondes, Pierre Jacquet poursuit : «L'approche chinoise n'est pas compatible avec la pratique de coordination, de respect des bonnes pratiques mise en place par les bailleurs de fonds occidentaux

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Y a-t-il vraiment une volonté politique au sein des pays du G8 pour dialoguer avec la Chine ?
Disons que tout le monde est un peu ambivalent sur ce sujet. On pourrait faire le parallèle avec les Etats-Unis et l'Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Etats-Unis ont beaucoup contribué à la reconstruction de l'Europe et à son développement économique, mais ils se sont, dans le même temps, montrés inquiets face à la montée en puissance de ce nouveau concurrent. Nous sommes aujourd'hui un peu dans la même situation. Nous devons comprendre que cette concurrence nouvelle venant de la Chine et de l'Inde n'est pas une menace et peut devenir une opportunité.

Ludovic Lamant

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