Srecko Horvat: «L’Europe a besoin d’une nouvelle Constituante»

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Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a tenu ce mercredi son « discours sur l'état de l'Union ». Entretien avec Srecko Horvat, philosophe croate qui fait partie des figures de DiEM25, le mouvement européen créé par Yanis Varoufakis.

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Faillite grecque, réfugiés, Brexit, déficit démocratique, dérives autoritaires… L'Union européenne n'en finit pas d'être en crise. Le président de la Commission Jean-Claude Juncker a tenu ce mercredi son « discours sur l'état de l'Union », pour tenter de répondre à la crise européenne. Mais comment est-elles vue depuis un « nouveau » pays membre ? Rencontre avec Srecko Horvat, philosophe croate et membre de DiEM25, le Mouvement pour la démocratie en Europe lancé entre autres par Yanis Varoufakis, en février 2016.

Tout le monde partage ce constat : le fonctionnement actuel des institutions européennes n’est pas démocratique. Mais quelles réformes pourrait-on engager pour les améliorer ?

Srecko Horvat : Étant donné les développements de ces dernières années, en particulier depuis ce que l’on a appelé le printemps d’Athènes en 2015 et la tentative du gouvernement grec de renégocier sa dette publique avec l’Union européenne, mais aussi la crise des réfugiés, l’annonce du plan de Jean-Claude Juncker au moment du 60e anniversaire du traité de Rome, en mars de cette année, et enfin le débat actuel sur l’Europe à plusieurs vitesses entre principalement la France – avec Emmanuel Macron –, et l’Allemagne – avec les idées de Wolfgang Schäuble –, je dirais que les réformes ne sont pas suffisantes pour rendre l’Union européenne plus démocratique. Ce dont nous avons besoin, je pense, et c’est beaucoup plus radical que des réformes, c’est un nouveau processus constituant. C’est-à-dire un processus auquel tous les citoyens, de toute l’Union européenne – y compris ceux des États membres déjà en marge dans cette Europe à plusieurs vitesses – pourraient participer.

2019, avec les élections européennes, sera une année cruciale pour ce processus. Non pas comme un objectif en soi, mais comme un moyen parmi d’autres de démocratiser l’UE. Ce que nous devons faire, c’est lutter tout autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des institutions, simultanément aux niveaux local, national et transnational.

Srecko Horvat © Oliver Abraham Srecko Horvat © Oliver Abraham

Concrètement, comment pourrait-on organiser cette participation des citoyens ?

Il est évident que le Parlement européen n’a pas une fonction de Parlement. La Commission européenne, l’Eurogroupe et l’Ecofin ont beaucoup plus de pouvoir que le Parlement. Il me semble toutefois important de se focaliser sur 2019 parce que les élections européennes sont encore le seul scrutin transeuropéen en Europe. Nous devons utiliser cette occasion pour lancer un processus constituant qui va prendre certainement plusieurs années, mais qui représente le seul espoir pour l’Europe aujourd’hui.

Dans cette perspective, je trouve intéressante l’option d’Emmanuel Macron – que je ne soutiens pas cependant dans de nombreux autres domaines : je suis favorable à sa décision de soutenir la proposition italienne pour des listes transnationales lors des prochaines élections européennes. Cela pourrait être une bonne étape vers une politique réellement transnationale au niveau européen.

Ce qui manque aujourd’hui – et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE n’est pas démocratique –, c’est que cela ne fonctionne pas du tout de manière transnationale. Le processus de décision et la manière de faire de la politique n’ont rien de transnational.

Vous êtes membre du mouvement européen DiEM25 (Mouvement pour la démocratie en Europe), aux côtés de Yanis Varoufakis. Comment votre mouvement entend-il changer cette Union européenne qui aujourd’hui ne vous satisfait pas ?

Notre proposition principale est un « New Deal européen ». Il s’agit d’un ensemble d’idées [synthétisé en français ici] qui comprend une plateforme publique de paiements pour mettre fin au monopole des banques, un moratoire sur les expulsions, un dividende de base universel au lieu d’un revenu de base universel (qui serait donc financé par des produits du capital), des investissements verts et, au lieu de réformes des institutions, un processus constituant.

De nombreux politiques européens ont déjà repris cette proposition de New Deal européen, en particulier les Linke de Katja Kipping en Allemagne [relire notre entretien avec elle au moment du lancement de DiEM25 en 2016 – ndlr], L’Alternative au Danemark et Razem en Pologne. Donc il y a une chance pour que ce programme soit de plus en plus repris dans la perspective des élections de 2019.

La Troïka à Paris

Qu’en est-il des autres propositions d’Emmanuel Macron ? Un parlement pour la zone euro, un ministre pour la zone euro… Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas d’accord avec ces propositions. Macron a été élu en étant pleinement conscient du plan de Wolfgang Schäuble [le ministre allemand des finances – ndlr] pour l’Europe. Sa contre-proposition était de faire un deal avec Merkel : un marché du travail français germanisé en échange de sa version allégée d’une fédération européenne incluant un modeste budget commun, à hauteur de 1 % du PIB de la zone euro, des obligations européennes, le financement de projets d’investissements fédéraux et possiblement une assurance-chômage européenne.

DiEM25 a critiqué ce deal comme un pacte faustien. Nous sommes convaincus que, même si la germanisation du marché français du travail est réalisée, Merkel ne donnerait pas son accord pour la version allégée de fédération proposée par Emmanuel Macron. Elle fera des promesses mais ne les tiendra pas. Et même si elle cède au bout du compte, le résultat sera que le président français aura gaspillé tout son capital politique pour réaliser une fédération qui est en réalité insignifiante sur les plans macroéconomique et social. Lorsque les citoyens auront réalisé cela, il sera grillé.

Les choses ont d’ailleurs déjà tourné bien pire que ce que nous avions imaginé. Merkel, Schäuble, mais aussi Schulz ont rejeté la version de fédération allégée proposée par Macron. À la place, ils proposent que le Mécanisme européen de stabilité (MES) soit transformé en un fonds monétaire européen, c’est-à-dire en un fonds de sauvetage, comme le FMI, avec une capacité additionnelle de prêter de l’argent pour des investissements ou des indemnités chômage. Pour certains, cette proposition ressemble à l’idée de Macron : un fonds commun pour les États membres de la zone euro, qui financerait investissements et assurance-chômage. Mais ce n’est pas le cas. Le MES a en effet la même structure que l’Eurogroupe. Ses décideurs sont les membres de l’Eurogroupe. De plus, chaque euro dépensé pour un pays se ferait à la condition que cette dépense soit supervisée, comme l’a fait la Troïka [Commission européenne, BCE, FMI – ndlr] en Grèce. Autrement dit, pour que la France ou l’Italie, par exemple, bénéficient de ce fonds réformé, elles devraient se soumettre elles-mêmes… à la Troïka. C’est ce qu’a toujours voulu Schäuble : la Troïka à Paris. C’est son plan depuis la crise grecque. Une orientation qui entraînera un pouvoir encore plus grand de l’Allemagne dans l’Union européenne.

À quoi est lié, selon vous, l’ensemble des crises que traverse l’Union européenne ces dernières années ? Crise de l’euro, incapacité de gérer l’arrivée de réfugiés, Brexit, dérives autoritaires en Europe centrale… Faut-il y voir l’échec de l’élargissement de 2004 – poursuivi avec l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, puis celle de la Croatie en 2013 ?

La Croatie est en effet le dernier pays à avoir rejoint l’Union européenne. Si vous me demandez si l’Union européenne est dans une situation pire depuis l’intégration de la Croatie, je dirai certainement non. Mais si vous me demandez si la Croatie est dans une situation pire, économiquement et socialement, depuis qu’elle a rejoint l’Union, là, je réponds oui, assurément. Y compris sur le plan politique : on assiste à une résurgence du révisionnisme historique, et de la même manière qu’en Hongrie et en Pologne, l’Union européenne est incapable d’y faire quoi que ce soit. Je vous donne un exemple : dans l’un des anciens camps de concentration, à Jasenovac, il y avait jusqu’à peu un panneau sur lequel on pouvait lire « Za dom spremni ! », l’équivalent croate du salut nazi « Sieg Heil ! ». Le gouvernement actuel a retiré ce panneau il y a seulement cette semaine après un long débat public. Imaginez que l’on puisse avoir un débat sur la présence d’une inscription « Sieg Heil ! » à Auschwitz ! Dans le même temps, dans une importante ancienne carrière de Zagreb, le nom de Tito a été retiré. Vous voyez que cela prend la même direction que la Pologne et la Hongrie, et l’Union européenne ne fait rien. Et lorsqu’elle réagit, comme récemment la Cour de justice européenne, qui a rejeté le recours de la Hongrie et de la Slovaquie pour ne pas accueillir de réfugiés, ces pays ignorent tout simplement les décisions !

L’élargissement en tant que tel n’est pas le plus gros problème pour l’Union européenne. L’UE, du point de vue de l’UE actuelle – pas de mon point de vue, car je ne crois pas en cette forme de l’UE –, a même besoin de davantage d’élargissement. Je dis cela en tant que personne originaire de Croatie et d’ex-Yougoslavie, c’est-à-dire des Balkans : d’autres pays de la région sont déjà dans le processus de négociation d’adhésion – Serbie, Kosovo, Macédoine, Albanie et Monténégro. Si vous regardez ces États dans une perspective géopolitique d’influence de l’Union européenne, cette dernière a tout intérêt à les intégrer. Regardez la Serbie. Les Émirats arabes unis sont littéralement en train de construire un nouveau Dubaï à Belgrade, un projet de plusieurs milliards de dollars… Dans le même temps, les Chinois développent avec le premier ministre hongrois et le président serbe le projet « one belt one road », un projet de liaison ferroviaire entre la Chine et l’Europe, et il y a par ailleurs une influence russe énorme en Serbie. Si vous regardez la Bosnie, vous verrez des capitaux arabes et une influence turque… D’un point de vue géopolitique, l’UE n’a pas du tout intérêt à laisser ces pays hors de son influence.

L’une des conséquences de la politique d’austérité européenne actuelle est que l’un des ports les plus importants de Grèce et de Méditerranée est maintenant la propriété des Chinois : c’est l’entreprise Cosco qui a acheté la plus grande partie du Pirée. Des capitaux turcs, russes, arabes, chinois s’installent de plus en plus profondément en Europe. Pour Pékin, l’Europe est déjà devenue une péninsule chinoise : en janvier de cette année, le premier train direct de Chine est arrivé à Londres…

Processus de normalisation

On voit bien là comment les politiques nationales sont liées à un niveau macroéconomique géopolitique. L’Union européenne est non seulement en train d’imploser en raison de politiques étrangères qui ont échoué – davantage de guerres, crise des réfugiés, expansion du terrorisme… –, mais elle est aussi en train de se désagréger en raison de politiques économiques qui ont échoué. L’Europe du XXIe siècle a perdu sa position clef d’acteur géopolitique sur la scène mondiale.

Si l’on revient à la question de l’élargissement… Conduit-il aujourd’hui à une impasse, une impossibilité de réformer l’Union européenne du fait de la multiplication des voix ?

Le problème n’est pas la multiplication des voix mais l’architecture elle-même de l’Union européenne – que l’on pourrait d’ailleurs appeler UEA, Union européenne allemande. Cela dit, on voit aussi que même cette Union européenne allemande n’a plus de contrôle et de pouvoir.

À la suite de la crise des réfugiés, on assiste aujourd’hui à l’érection de nouveaux murs, à des changements substantiels à l’intérieur de l’espace Schengen, et on a des pays comme la Pologne et la Hongrie qui agissent de manière autonome. Dans ce sens, il faut effectivement se poser la question de la manière de poursuivre l’élargissement. Surtout, si l’Union européenne exige de hauts standards en matière de droits de l’homme, de système juridique et d’économie pour pouvoir y entrer, l’Union européenne devrait d’abord appliquer ces standards à elle-même.

Quand la Croatie était sur le point d’accéder à l’UE en 2013, les libéraux croates ne tarissaient pas d’éloges sur l’Union ; ils se félicitaient que l’on quitte enfin les Balkans, cette région « violente », « instable » et « corrompue »… Mais regardez l’Europe aujourd’hui, en 2017. C’est l’Europe qui est de plus en plus corrompue et instable ! Le scandale Volkswagen en Allemagne, ce qui s’est passé pendant le G20 à Hambourg, les attaques terroristes à Paris, à Munich, à Nice, à Berlin, à Londres et récemment à Barcelone… Donc, pour quelqu’un de Croatie comme moi qui a réellement participé au débat sur les aspirations européennes des Croates, tout ce discours comme quoi nous rejoignons enfin une Europe « civilisée », « stable » et « non corrompue » est irrecevable. L’Union européenne elle-même ne remplirait pas aujourd’hui les critères d’adhésion si elle devait rejoindre l’UE !

Au sujet de la Pologne : pensez-vous que la réaction de la Commission européenne, en plaçant le pays sous surveillance, soit la bonne ? Comment doit-on réagir à cette dérive autoritaire, ces écarts pris par le pouvoir polonais face à l’État de droit ?

La Pologne, tout comme la Hongrie et aujourd’hui la Croatie, qui va dans la même direction, n’est pas vraiment dans une dérive, selon moi. Car l’Union européenne elle-même a déjà cette dérive en elle. C’est précisément l’impuissance de l’UE, en matière économique, sociale et de politique étrangère, qui nous conduit à ce que vous appelez une dérive. Pour parler de dérive, il faut avoir un système stable, sans contradiction, etc. Or l’architecture actuelle de l’Union européenne est pleine de contradictions. Mon avis est que l’Europe va voir de plus en plus de pays évoluer comme la Pologne et la Hongrie.

Mais ce qui m’inquiète est l’Europe à multiples vitesses, car cela signifie la fin de l’Europe. Cette Europe à plusieurs vitesses permet en effet à des États comme la Pologne, la Hongrie et la Croatie de remettre en cause les droits de l’homme. Cela va légitimer d’autres pays à le faire.

Il faut voir par ailleurs comment la dérive a été créée. On peut toujours se dire : ah, il n’y a pas de démocratie dans ces pays, ils sont nationalistes, ils ne veulent pas de réfugiés…. On peut bien sûr jouer ce jeu et les blâmer. Mais on peut aussi se poser la question de savoir comment le problème de la crise des réfugiés a été créé. Or il y a une responsabilité européenne là-dedans, il y a une responsabilité française, en particulier quand on regarde ce qui s’est passé avec la guerre en Libye. Et il y a évidemment une responsabilité européenne pour ce qui se passe aujourd’hui en Méditerranée, où des milliers de personnes ont trouvé la mort, de même qu’en Libye, où il y a aujourd’hui des camps de concentration. Des documents ont également récemment révélé que l’Union européenne préparait un plan pour retenir les migrants au Niger. C’est une délocalisation du problème des réfugiés dans des pays qui ont déjà énormément de problèmes, dont une partie, comme en Libye, ont été créés par l’UE elle-même.

Si l’on ne fait aucune réforme institutionnelle, comme voyez-vous l’avenir de l’Union européenne ? Même si cela peut ressembler à de la science-fiction, pouvez-vous imaginer à quoi conduira l’Europe à plusieurs vitesses ? Est-ce qu’on connaîtra d’autres sorties comme le Brexit ?

Je crois que ce n’est plus de la science-fiction. Nous sommes déjà dedans. Tout ce à quoi nous assistons aujourd’hui va se poursuivre. Nous allons connaître de nouvelles situations comme Hambourg : ce ne sera plus une exception mais la règle. Vous connaissez déjà cela en France, où l’état d’exception est installé maintenant depuis deux ans. Nous sommes dans un processus de normalisation.

La meilleure description de cette normalisation se trouve dans le livre Être sans destin de Imre Kertész, quand il écrit, dans le dernier chapitre de ce roman, que les camps de concentration se font pas à pas. Il déconstruit complètement l’idée que cela résulte d’une grande catastrophe, que personne ne pouvait le prédire. Ce qui arrive en Europe aujourd’hui est précisément cette sorte de processus de normalisation où nous prenons, pas à pas, les décisions. D’abord, nous érigeons les murs en Hongrie, ensuite nous mettons en place des systèmes de surveillance plus sophistiqués contre les réfugiés, comme à Calais, ensuite le terrorisme se répand en Europe… Pas besoin d’imaginer l’Europe en 2025. On peut imaginer l’Europe dans un an. Bientôt, nous ne serons plus capables de la reconnaître. Tout ce qui nous paraissait anormal va devenir normal. C’est cela qui m’inquiète le plus. De plus en plus, on va nous présenter comme naturel de déporter les réfugiés, de mener des guerres, de libéraliser le marché du travail. C’est le plus grand danger : de percevoir ces développements politiques et historiques comme des phénomènes naturels.

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