Brésil: deux anciens policiers arrêtés dans l’enquête sur le meurtre de Marielle Franco

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Fortement engagée dans la lutte pour les droits des minorités, la conseillère municipale de Rio de Janeiro a été tuée le 14 mars 2018. L’enquête avance mais la question de savoir qui a commandité l’assassinat est toujours en suspens.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant. – À 4 heures ce mardi matin, les policiers pénètrent dans un lotissement de luxe du quartier chic de Barra de Tijuca, zone ouest de Rio de Janeiro au Brésil. Ronnie Lessa, un ancien sergent de police de 48 ans, connu pour ses talents de tueur mais qui n'avait jamais fait l'objet d'une enquête, est arrêté alors qu'il se prépare à fuir. Selon les procureurs chargés de l'affaire, il avait été prévenu de son arrestation imminente. Suspecté d'être l'auteur des tirs fatals à la conseillère municipale Marielle Franco, et à son chauffeur Anderson Gomes un an plus tôt, il n'oppose aucune résistance.

Une murale commémorant Marielle Franco a été réalisée près du lieu de son assassinat, à Rio de Janeiro. © Reuters Une murale commémorant Marielle Franco a été réalisée près du lieu de son assassinat, à Rio de Janeiro. © Reuters
Malgré les précautions du suspect, les enquêteurs ont pu démontrer qu'il avait méticuleusement préparé l'assassinat pendant plus de trois mois. Sans accès à l'arme du crime ou au véhicule utilisé pour l'embuscade, tous deux jamais retrouvés, les enquêteurs ont analysé l'ensemble des téléphones qui se trouvaient sur le trajet emprunté par Marielle Franco le soir de son assassinat. Un travail de fourmi qui a permis au bout du compte de lier Ronnie Lessa au crime.

Elcio Queiroz, ancien policier de 46 ans expulsé de la corporation en 2011 pour ses liens avec le monde du crime, est aussi arrêté à 15 km de là. Lui est accusé d'avoir dirigé la voiture grise utilisée lors de l'embuscade.

Trente-quatre autres mandats de perquisition ont été menés dans le cadre de « l'opération Lume », en référence à la place où Marielle Franco venait rendre des comptes publics à ses électeurs. Pas moins de 117 fusils M-16, qui peuvent coûter jusqu'à 9 000 € sur le marché noir, ont été trouvés chez un proche de Ronnie Lessa dans ce qui constitue la plus grosse appréhension d'armes de l'histoire de Rio. Après un an d'investigation, les enquêteurs ont voulu montrer des résultats tangibles.

Car depuis l'assassinat de Marielle Franco, l'enquête semblait piétiner. « Les munitions utilisées provenaient de stock de la police détournés, des témoins de la scène n'ont pas été écoutés, cinq des onze caméras de surveillance se trouvant sur le trajet de Marielle Franco ont été désactivées dans les deux jours précédant le crime… Chaque nouvelle révélation de la presse livrait son lot de nouvelles questions sans que les autorités n'apportent de réponse », explique Jurema Werneck, directrice d'Amnesty International Brésil.

Régulièrement, différents responsables ont assuré que l'enquête touchait au but, mais certaines informations faisaient craindre qu'elle ne soit enterrée ou bâclée. « La scène du crime n'a pas été préservée et le véhicule de Marielle n'a pas été conservé dans de bonnes conditions », dénonce notamment Jurema Werneck. Pour elle, la pression de la société est encore fondamentale. « Le Brésil est le pays qui tue le plus de défenseurs des droits de l'homme, mais l'impunité règne. Sans la mobilisation nationale et internationale, le cas de Marielle aurait pu tomber dans l'oubli. »

Orlando Curicica, un milicien incarcéré depuis 2017 suspecté de douze homicides, a notamment dénoncé dans une interview à un journal local que certains membres de la division des homicides recevaient 50 000 € par mois pour ne pas enquêter sur des meurtres impliquant des miliciens.

Les milices, des groupes paramilitaires formés par des policiers et agents de sécurité, se sont créées à l'origine pour lutter contre les trafiquants, mais sont vite devenues des organisations criminelles pratiquant racket, assassinats et trafic de drogue. Accusé en mai 2018 par une source anonyme d'être l'un des commanditaires de l'assassinat de Marielle, Orlando Curicica a toujours nié toute responsabilité dans l'attentat. Selon un journaliste de la revue Piauí, la source anonyme a probablement été envoyée par les frères Brazão, des adversaires de l'allié de Curicica, le conseiller municipal Marcello Siciliano, pour l'empêcher d'être candidat au poste de député fédéral. Les frères Brazão, soupçonnés de liens avec des miliciens, auraient souhaité multiplier leur chance de faire élire l'un d’entre eux comme député en délégitimant Marcello Siciliano qui chasse les votes dans les mêmes bastions électoraux.

Selon le député fédéral (Psol), Marcelo Freixo, ami et mentor de Marielle Franco, cité dans l'article de Piauí, « ce témoignage n'avait pour but que de fuiter dans la presse, cela n'avait rien avoir avec l'investigation ». Après l'arrestation en juillet de deux de ses alliés dans le cadre de l'enquête sur Marielle Franco, Curicica décide de contre-attaquer en dénonçant la probable implication du « bureau du crime », un groupe de tueurs issu de la milice basée dans la favela de Rio das Pedras.

Le 21 janvier 2019, la police lance une vaste opération contre cette milice, dont certains membres feraient partie du « bureau du crime ». Le créateur de ce groupe, l'ancien capitaine de l'unité d'élite du Bope, Adriano Magalhães da Nóbrega, aujourd'hui en cavale, fait aussi partie des suspects de l'assassinat de Marielle Franco. Un mois après l'opération, en février, le domicile d'un des frères Brazão a été perquisitionné dans le cadre d'une enquête de la police fédérale visant à déterminer si l'enquête concernant Marielle Franco a été délibérément sabotée.
Le potentiel scandale de corruption impliquant Flávio Bolsonaro a attiré l'attention sur ses liens avec les milices et notamment le chef du « bureau du crime ».

Depuis mardi matin, de nouvelles révélations sont venues confirmer les liens de la famille Bolsonaro avec des miliciens. Ronnie Lessa habite dans le même lotissement de luxe que Jair Bolsonaro et l'un de ses fils, Carlos, a entretenu une relation avec la fille de Ronnie Lessa. Jair Bolsonaro apparaît sur une photo au côté d'Elcio Queiroz, l'autre suspect arrêté aujourd'hui.

Ces faits ne constituent en aucun cas une preuve de l'implication du président dans le meurtre de la conseillère : les enquêteurs parlent de « coïncidence », assurent que la relation entre les enfants des deux voisins « n'entre pas dans le cadre de l'investigation ». Mais « la multiplication des coïncidences semble surnaturelle », ironise Mônica Francisco (Psol), ancienne attachée de Marielle Franco, récemment élue députée de l'État de Rio de Janeiro. Pour Esther Solano, professeur à l'Université de São Paulo (USP), « tous ces faits isolés pourraient être secondaires mais ils forment un ensemble très inquiétant illustrant les liens entre une organisation mafieuse et le plus haut sommet de l'État ».

« Cet assassinat représente un attentat contre la démocratie »

« Ces arrestations ne sont pas un soulagement. C'est une avancée, mais le plus important est de savoir qui a commandité cet assassinat et pourquoi ? Trop de questions restent sans réponse ! », lâche Mônica Francisco. Un enquêteur a assuré mardi 12 mars en conférence de presse que le crime semble avoir été motivé par la haine que le suspect éprouvait envers les thèmes défendus par Marielle Franco. Une explication totalement sans fondement pour Marcelo Freixo. « Impossible de penser que le suspect ait agi dans son coin. C'est un crime trop sophistiqué, avec une planification immense. C'est inacceptable d'attendre un an pour avoir ce type de réponse », a-t-il déclaré dans une interview au site UOL. Les promoteurs n'ont cependant pas écarté la thèse du commanditaire.

La question de savoir qui a commandité l'assassinat de Marielle Franco hante une partie des Brésiliens. Car depuis sa mort, la jeune femme politique est devenue une icône. L'école de samba de Mangueira, vainqueur du défilé du carnaval de cette année, lui a rendu un hommage vibrant devant les caméras du monde entier. Quelques jours après, à l'occasion de la journée du 8 mars, les références à Marielle Franco se sont à nouveau multipliées dans les rues du Brésil. Pourtant, une autre partie du pays lui voue une haine féroce : « Elle représente tout ce que déteste l'extrême droite. Militante des droits de l'homme, noire, homosexuelle, d'origine pauvre… Son corps représentait un symbole de la lutte progressiste », analyse Esther Solano.

Dès l'annonce de son assassinat, la réputation de Marielle Franco a été massivement attaquée sur les réseaux d'extrême droite sur la base de fausses informations. Jair Bolsonaro a été le seul à candidat à la présidentielle à ne pas condamner l’assassinat affirmant que son opinion serait « trop polémique ». Ses soutiens continuent de minimiser l'assassinat d'une femme politique : pour eux, ce n'est qu'un meurtre parmi d'autres, dont « les gauchistes » veulent profiter politiquement. Pendant la campagne, un candidat aujourd'hui député pour le PSL (parti du gouvernement) a brisé une plaque de rue fictive rendant hommage à la conseillère municipale en déclarant : « On va balayer ces vagabonds. Finis le Psol, le PcdoB [parti communiste – ndrl], finies ces conneries. Maintenant c'est Bolsonaro, putain ! » Sur les 70 députés de l'État de Rio de Janeiro, seul Flávio Bolsonaro a voté contre la décoration posthume de la conseillère municipale.

Or l'atteinte à la réputation de Marielle Franco semble s'être systématisée, explique Esther Solano. « Bolsonaro rencontre de nombreux problèmes depuis le début de son mandat… Cette stratégie de la haine est ce qu'il réussit le mieux à promouvoir. Il ne va pas s'arrêter. » Le président dispose d'un immense réseau de soutiens sur Facebook, Instragram ou Whatsapp. Pendant la campagne présidentielle, des hordes de comptes se concentraient sur des adversaires du candidat d'extrême droite pour attenter à leur réputation ou les menacer. Or depuis le début du mandat, la pratique semble se perpétuer et les journalistes sont des cibles de choix.

Dimanche 10 mars, Jair Bolsonaro a cherché à discréditer le travail d'une journaliste de l'Estadão et de son père, en publiant sur Twitter de fausses révélations postées dans le « Club de Mediapart » (Lire notre réponse ici). En multipliant les attaques contre les journalistes, le camp de Bolsonaro espère décrédibiliser les révélations de la presse. Si la proximité de la famille Bolsonaro avec les milices choque une partie du pays, Esther Solano assure que cela affecte peu ses appuis grâce à ce travail constant. « L'idée que le président est victime de persécution systématique de la presse est très implantée chez ses militants. »

Parfois, ces réseaux sont utilisés pour régler des conflits internes. La chute du ministre Gustavo Bebianno le 18 février a été causée par une vague d'attaques initiée par Carlos Bolsonaro. Celui qui est surnommé le « bulldog » par son père va jusqu'à le conseiller sur l'utilisation des réseaux sociaux et, selon différents journalistes brésiliens, semble administrer avec une petite équipe différents comptes anonymes. Certains membres parmi les plus influents de cette « milice digitale » ont aujourd'hui été nommés à des postes au gouvernement ou auprès de parlementaires du PSL (le parti du gouvernement).

Avec la multiplication des menaces, cinq personnalités ont déjà choisi l'exil dont le député à peine réélu, Jean Willys (Psol). L'assassinat de Marielle Franco a servi de message : si une conseillère municipale en pleine ascension peut être assassinée, tout le monde peut être visé. Mônica Francisco rappelle d'ailleurs l'importance de cette enquête : « Tant que cette affaire ne sera pas résolue, on vivra dans la peur et l'insécurité. Cet assassinat représente un attentat contre la démocratie. »

Interrogé à propos de l'arrestation des deux anciens policiers, le président a déclaré hier : « Je voudrais, moi, savoir qui a envoyé quelqu'un me tuer », en référence à l'attaque au couteau dont il a été victime pendant la campagne. Après deux enquêtes de la police fédérale concluant que son assaillant avait agi seul, le président insiste et propage une théorie complotiste très populaire chez ses soutiens qui accusent le Psol d'avoir organisé l'attaque.

Malgré ce climat délétère, l'assassinat de la conseillère municipale a engendré un effet inattendu, analyse Esther Solano : « Depuis les grandes journées de 2013, la société s'est fortement politisée et un assassinat comme celui-là ne fait plus aussi peur qu'auparavant. » Personne, pas même les tueurs, n'avait anticipé la vague de manifestations en hommage à Marielle Franco. Pour la chercheuse, l'assassinat de Marielle Franco a contribué à politiser encore davantage la société brésilienne. L'assassinat a aussi poussé de nombreuses femmes noires, marginalisées dans le monde politique, à se porter candidates lors des élections législatives de 2018. Sept proches de Marielle Franco ont été élues à l'assemblée nationale et dans les différentes assemblées locales. Ici elles sont surnommées « les graines de Marielle ».

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