Vu des médias arabes. De drôles d'intellectuels arabes...

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Les révolutions démocratiques ne sont pas unanimement soutenues. Des réserves inquiètes, comme celles exprimées par le grand poète syrien Adonis, peuvent être comprises. Les aveuglements courtisans de Tahar Ben Jelloun ou de Yasmina Khadra, les engagements extravagants d'un BHL et de ses amis disent tout autre chose. Une chronique de Tewfik Hakem.
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Cela fait trois mois que le poète libano-syrien Adonis désespérait les intellectuels en refusant de dénoncer explicitement le régime dictatorial de Damas. Dans diverses tribunes publiées par Al Hayat (quotidien panarabe imprimé à Londres) et Essafir (Beyrouth), le plus grand poète arabe encore en vie préférait appeler de ses vœux «la révolution des esprits».

Adonis. © (dr) Adonis. © (dr)
Adonis soutenait en substance qu'il ne suffisait pas de changer de régime, aussi pourri soit-il, pour accéder automatiquement à la démocratie: «Il nous faut aussi accepter l'autre et vivre avec.» Position délicate: au lieu de demander la fin des dictatures arabes, Adonis préférait dire qu'il se méfiait des révolutions radicales et de leurs lendemains incertains.

Pour l'intelligentsia arabe, c'était plié: Adonis n'est pas «un révolutionnaire» et sa position «ni avec l'un ni avec l'autre», inacceptable, arrange plus le régime de Damas que ceux qui le combattent.

On peut comprendre la déception des intellectuels arabes, mais on doit défendre Adonis. D'abord parce que le poète âgé de 78 ans a vécu quelques «belles» révolutions arabes qui ont donné plus de malheur que de bonheur à leurs peuples. Ensuite parce qu'Adonis, contrairement à beaucoup d'intellectuels du monde, refuse d'oublier Bagdad. Qu'est devenu l'Irak une fois débarrassé de son dictateur sanguinaire par la force militaire de l'hyperpuissance américaine et de ses alliés?

En guise de réponse à ses détracteurs arabes, Adonis vient de publier dans le quotidien italien La Repubblica, une lettre au président Bachar Al-Assad l'invitant à écouter son peuple:

«La démocratie prévoit la séparation totale entre la religion d'une part, la politique, les questions sociales et la culture d'autre part. C'est précisément ce qu'a omis de respecter le parti socialiste arabe Baas. L'unique objectif que celui-ci a poursuivi était la préservation du pouvoir. Un pouvoir réactionnaire dont la chute ne nécessite aucune révolution, car il porte en lui les germes de l'échec», écrit-il.

«Monsieur le Président, vous êtes aujourd'hui appelé à mettre enfin un terme à la mise au pas de la Syrie par le parti arabe socialiste Baas (...). Les événements montrent que celui-ci a échoué sur toute la ligne. L'arrogance est inutile. La violence n'aura que l'effet inverse. Les prisons peuvent enfermer des individus, mais pas un peuple entier.»

Cette lettre publiée (à lire en intégralité ici) devrait arrêter le mauvais procès intenté à Adonis.

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Tewfik Hakem est un journaliste indépendant. Il anime une émission quotidienne sur France Culture consacrée à la littérature. Chaque semaine, il chronique pour Mediapart les débats dans les médias arabes. Retrouvez ses chroniques en cliquant ici.