Trump ou la nuit des sorcières de l’Amérique

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Trump n’a pas eu besoin de faire campagne sur un programme: il a libéré une puissance sauvage et indistincte. Et il l’a fait à sa manière, cynique et caricaturale. Il s’est jeté sur ces foules envahies par le ressentiment et le désir de revanche, et il les a excitées. Tendant un miroir déformant aux électeurs fanatisées, il a fait de la haine une bannière et de la peur une marque qui porte son nom.

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On fait campagne en poésie mais on gouverne en prose, disait l’ancien gouverneur de New York, Mario Cuomo. Donald Trump n’a fait campagne ni en poésie ni en prose mais, comme tous les dirigeants fascistes, en argot, en inventant son propre sociolecte, qu’on pourrait appeler l'« argotrump », un mélange de grimaces et de grommellements, de slogans et d’anathèmes. Les longs discours de Barack Obama qui enthousiasmaient les foules semblent appartenir à une autre civilisation. Et c’est sans doute vrai. L’« argotrump » ne connaît pas les longues phrases, les articulations logiques. Dans l'« argotrump », la grammaire et le lexique sont réduits au strict minimum. David Denby, critique de cinéma du New Yorker, a prélevé dans le corpus de ses discours un échantillon : « La peur, le danger, la stupidité. Stupidité ! Le sort de la nation est en jeu. La sécurité personnelle du peuple est en jeu. Quelque chose de “terrible” se passe. Nous ne pouvons pas vivre comme ça. Ça va empirer. Vous allez avoir de nouveaux World Trade Center. Ça va empirer. Nous ne pouvons être politiquement corrects, et nous ne pouvons être stupides, et ça va empirer. »

Inutile de construire des phrases. Ses discours n’ont ni début, ni fin, écrit le critique, aucune forme, aucun point culminant, aucune tension narrative. Trump porte le langage à son plus bas niveau d’intensité. Dans les années 1960, les discours de Barry Goldwater étaient taxés de fascistes par Norman Mailer et d'autres, mais ils apparaissent aujourd’hui équilibrés, comparés au déluge trumpiste qui emporte tout sur son passage. L'antisémitisme et l'anticommunisme des années 1930 ont cédé la place à la xénophobie, à l’homophobie et à la misogynie. L’ennemi, c’est l’autre – bien plus que Wall Street ou Washington avec lesquels il sera toujours possible de passer des deals le moment venu. C’est le divers, pas le capital, qui est menacé dans le monde de Trump. Le candidat monosyllabique communique par signaux verbaux, éclairs, coups de tonnerre. Son avion à peine posé, il brandit devant les foules massées sur le tarmac le talisman de la haine, un amalgame de slogans et d’insultes brandis comme une arme massive de délégitimation des étrangers, des femmes, des immigrés, des homosexuels, des Arabes, des musulmans… Puis l’avion de Trump s’envole vers un autre État comme le foyer d’un ouragan, laissant derrière lui une zone de langage effondré.

L’hyperbole vraie

Trump en meeting en Caroline du Nord, sur le tarmac de l'aéroport de Kinston, le 26 octobre 2016. © REUTERS. Trump en meeting en Caroline du Nord, sur le tarmac de l'aéroport de Kinston, le 26 octobre 2016. © REUTERS.
La liste est longue de ses mises à l’index et de ses calomnies… Le New York Times en a fait l’inventaire dans une pleine page : il en a recensé pas moins de 282 ! Un matériau indispensable pour les futurs Viktor Klemperer de la LTI, La Langue du Trumpisme Ignorant. « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre, écrivait Victor Klemperer, à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » Trump fait preuve d’une véritable créativité dans l’insulte et l’outrage, souligne le quotidien, en variant les registres et en modulant ses effets conformément à une sorte de spirale de la calomnie. On aurait tort d’y voir de simples dérapages, il s’agit d’un usage stratégique du mensonge. « Il ment stratégiquement, a déclaré Tony Schwartz, le ghost writer de Trump, au New Yorker. Il manque totalement de scrupule là-dessus. La vérité est contraignante pour la plupart des gens. Cela lui donne un étrange avantage. »

Les médias américains ont forgé l’expression « post truth politics », une « politique d’après vérité » pour désigner cet usage politique du mensonge. Les réseaux sociaux auraient créé un nouveau contexte et un nouveau régime de vérité caractérisé par l’apparition de bulles informationnelles indépendantes les unes des autres, des silos d’informations comme Facebook. Désormais, les individus peuvent choisir leur source d’information en fonction de leurs opinions et de leurs préjugés sans craindre la contradiction dans une sorte de huis clos informationnel, propice aux rumeurs les plus folles, au complotisme et au mensonge. Et inaccessible au fact checking des médias.  

Trump a su pendant sa campagne s’adresser par l'intermédiaire de Twitter et Facebook à ses petites républiques du ressentiment et à les fédérer en une vague survoltée. Mais il n’a pas attendu l’explosion des réseaux sociaux pour théoriser l’usage stratégique du mensonge. Dans son livre The Art of the Deal publié en 1987, il expliquait : « Je joue avec l’imagination des gens… Les gens veulent croire que quelque chose est le plus gros, le plus grand et le plus spectaculaire. J’appelle ça l’Hyperbole vraie. C’est une exagération innocente et c’est une forme efficace de promotion. » Tony Schwartz, l’auteur de cette formule, l’a reniée depuis dans un long entretien avec le New Yorker : « “Truthful hyperbole”, c’est une contradiction dans les termes. C’est une manière de dire “C’est un mensonge mais on s’en fout”. » 

« Tous les marketeurs sont des menteurs », affirmait en 2007 le gourou du marketing, Seth Godin, dans son best-seller homonyme. Son livre en donne de nombreux exemples : « Il y a les mères qui croient que le bonheur viendra du prochain produit éducatif qu’elles offriront à leur bébé. Il y a les haltérophiles qui caressent l’espoir que le prochain supplément alimentaire leur donnera le corps parfait. Il y a les écologistes qui prédisent que la prochaine innovation scientifique sera l’ultime folie de l’espèce humaine et les xénophobes qui jurent que les “hélicoptères noirs” des Nations unies sont sur le point de débarquer aux États-Unis. Tous ces groupes veulent entendre des histoires qui valident leur vision du monde. Tous ces groupes […] se croient au cœur et non aux marges de la société et souhaitent passionnément que l’on s’occupe d’eux. » Toutes sortes d’oxymores deviennent dès lors envisageables, se réjouit Godin : « société philanthropique sans don », « investissement social à long terme », « rendement sur activités philanthropiques », « dividendes de capital social », ou encore investissement éthique… : « En fusionnant deux idées apparemment conflictuelles, vous ouvrez la voie à une histoire à laquelle de nombreux consommateurs prêteront l’oreille parce qu’ils ont des aspirations contradictoires. » Trump a fait tout au long de sa carrière un usage systématique de la figure de la « Truthful hyperbole » qu’il cite souvent comme preuve de son génie rhétorique alors qu'Hanna Arendt considérait la confusion du vrai et du faux, du réel et de la fiction, comme la définition même de l’entreprise totalitaire : « Le sujet idéal du règne totalitaire, écrivait-elle, n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. » 

À l’école de Fox News

Trump n’a pourtant rien inventé et il a même bénéficié d’un patronage célèbre, celui de Roger Ailes, un des premiers spin doctors de Ronald Reagan et le fondateur de Fox News, qui le conseilla lors de son débat télévisé avec Hillary Clinton, le 26 septembre sur la chaîne NBC. Roger Ailes est un faiseur de rois chez les républicains, c’est aussi un redoutable manipulateur : il provoqua une vive polémique en mars 2007, en confondant intentionnellement Barack Obama, le candidat aux primaires démocrates, avec Oussama Ben Laden. Il avait conseillé Rudy Giuliani pour sa candidature à la mairie de New York. À la tête de Fox News, il a joué un rôle important pour faire de Trump une voix politique écoutée, très souvent invitée sur la chaîne. Ami de longue date de Trump, Ailes a été un conseiller informel de la campagne de Trump après sa récente éviction de Fox pour harcèlement sexuel.

« Sachant qu’il n’existe pas d’organe d’information entièrement dépourvu de parti pris, explique Seth Godin, Fox News a décidé d’en finir une fois pour toutes avec ce problème inévitable en cadrant ses informations en fonction de la vision du monde de son auditoire cible… » Cette vision du monde, Godin la définit à partir de trois critères : 1) le désir d’écouter une histoire cohérente ; 2) un point de vue qui privilégie la responsabilité personnelle, les valeurs conservatrices et la politique républicaine ; 3) une apparente impartialité par opposition à une évidente démagogie… Pour Ron Kaufman, l’animateur du site TurnOffYourTV.com (éteignez votre téléviseur), qui rapporte cette déclaration, « la chaîne Fox News est si loin de la réalité que cela en est risible. […] Les reportages sont si biaisés et déformés que c’est un défi d’essayer d’y trouver une information réelle ». La création de Fox News constitue bien une mutation dans l’histoire des médias : « Au lieu de combiner de manière aléatoire de multiples préjugés individuels, affirme Seth Godin, Fox News a décidé de créer un mensonge que tous ses téléspectateurs pouvaient choisir de croire. » Jusque-là, ceux-ci « se sentaient méprisés par les médias établis. Et voilà qu’un réseau diffusait enfin des nouvelles avec lesquelles ces gens étaient d’accord ! Plus encore, ce réseau leur disait qu’ils représentaient la majorité ». Trump a retenu la leçon.

L’industrie du mensonge

Le succès de Fox News et de son pseudo-journalisme va faire école à la Maison Blanche. Le gouvernement Bush ne se contentera plus d’influencer les médias ou de faire pression sur eux, il va créer une véritable structure souterraine, employant sur les fonds publics de faux journalistes chargés de produire et de diffuser de fausses nouvelles, comptes rendus, reportages et enquêtes, comme l’expliquait en mai 2004 John S. Carroll, le rédacteur en chef du Los Angeles Times, au cours d’une conférence sur l’éthique du journalisme à l’université d’Oregon : « Partout en Amérique, il y a des bureaux qui ressemblent à des salles de presse ; et dans ces bureaux, il y a des gens qui ressemblent à des journalistes, mais ils ne sont pas engagés dans le journalisme. Ce qu’ils font, ce n’est pas du journalisme, parce qu’ils ne considèrent pas le lecteur – ou, dans le cas de la télévision, le téléspectateur – comme un maître que l’on doit servir. Ils considèrent leur public avec un cynisme froid : au royaume du pseudo-journalisme, le public est quelque chose à manipuler. »

Le gouvernement Bush a su brillamment tirer parti du succès de Fox News. « La chronique d’un gouvernement qui raconte et vend son histoire, constate Frank Rich, un ex-éditorialiste du New York Timesest aussi, inévitablement, une chronique d’une culture américaine caractérisée par son goût des balivernes. La synergie et l’interaction entre cette culture et le récit du gouvernement Bush est une pièce significative du puzzle. Seule une culture de l’infotainment qui fonctionne 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, et qui a rendu triviale jusqu’à l’idée de la réalité (et avec elle ce que l’on considérait autrefois comme des informations) a pu être manipulée avec autant de succès par les gens au pouvoir. »

Une vérité qui dérange, un mensonge qui plaît

Le 14 mars 2004, un journaliste du New York Times découvrit que le ministère de la santé avait employé deux faux reporteurs pour défendre sa politique dans des spots télévisés, une campagne promotionnelle qui coûta 124 millions de dollars sans qu’apparaisse à aucun moment le commanditaire de ces prétendus reportages. Un porte-parole du gouvernement justifia ainsi ces fausses informations (« fake news ») : « Quiconque se pose des questions sur ces pratiques devrait mieux se renseigner sur les moyens de communication modernes… »

Plus grave, rapporte Frank Rich, le GAO (chargé du contrôle des comptes publics aux États-Unis) a révélé en 2006 que, « à la NASA et au National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), des pseudo-journalistes corrigeaient ou censuraient les documents publics et les communiqués de ces agences qui contenaient des informations scientifiques sur la pollution et le réchauffement climatique contredisant la politique du gouvernement dans ces domaines. L’un d’entre eux fit même disparaître toute référence à la théorie du Big Bang dans les documents de la NASA, conformément au rejet par la droite chrétienne des sciences de l’évolution ». Il dut démissionner après que la presse eut découvert que son diplôme de journaliste était un faux. Dans son film sur le réchauffement de la planète, Une vérité qui dérange (2006), Al Gore cite plusieurs exemples de ces travestissements de la vérité scientifique au profit d’un obscurantisme d’un autre âge.

En juillet 2007, le témoignage devant la Chambre des représentants d’un ancien secrétaire à la santé de George W. Bush est venu corroborer cette analyse. L’affaire a d’ailleurs fait la une de la presse américaine : ce jour-là, rapporte le New York Times, Richard Carmona a accusé le gouvernement Bush de ne pas prendre en compte les critères scientifiques dans les décisions de santé publique. « Le gouvernement ne lui a pas permis de s’exprimer sur des thèmes comme les cellules souches, la contraception, l’éducation sexuelle, la santé mentale dans les prisons et d’autres questions de santé publique. » Pour Richard Carmona, selon Le Monde« tout ce qui ne rentre pas dans le cadre du programme idéologique, religieux ou politique des responsables au pouvoir est ignoré, marginalisé ou tout simplement enterré ».

Créer sa réalité

Dans un article du New York Times publié quelques jours avant l’élection présidentielle de 2004, Ron Suskind, qui fut de 1993 à 2000 éditorialiste au Wall Street Journal et auteur de plusieurs enquêtes sur la communication de la Maison Blanche depuis 2000, révéla les termes d’une conversation qu’il avait eue, au cours de l’été 2002, avec un conseiller de George W. Bush.

Celui-ci, mécontent d’un article que Suskind venait de publier dans le magazine Esquire, le prit à partie d’une manière inattendue : « Il m’a dit que les gens comme moi faisaient partie de ces types “appartenant à ce que nous appelons la communauté réalité” [the reality-based community] : “Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les principes des Lumières et l’empirisme. Il me coupa : “Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, poursuivit-il, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’Histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons.” »

Ces propos, tenus par un responsable politique américain de haut niveau (sans doute Karl Rove), affichent une nouvelle conception des rapports entre la politique et la réalité : les dirigeants de la première puissance mondiale se détournent non seulement de la realpolitik, mais du simple réalisme, pour devenir créateurs de leur propre réalité, maîtres des apparences, revendiquant ce qu’on pourrait appeler une realpolitik de la fiction. Une autre leçon bien comprise par Donald Trump.

 © Thomas Haley © Thomas Haley

« Depuis le début de l’aventure en Irak, expliquait Jay Rosen, professeur de journalisme à l’université de New York, les Américains ont assisté à des échecs spectaculaires du renseignement, des effondrements spectaculaires dans la presse, une faillite spectaculaire des dispositifs publics de contrôle des actions du gouvernement, comme la disparition de la surveillance du Congrès et le court-circuitage du Conseil national de sécurité, qui ont été mis en place précisément pour éviter ces événements. En parlant de “défaite de l’empirisme”, Suskind a mis le doigt sur l’essence de ce processus, consistant à limiter la délibération, le contrôle, la recherche des faits, l’enquête de terrain. […] Ron Suskind observait que ces pratiques constituaient une rupture avec une “longue tradition” de la presse indépendante et du journalisme d’investigation. Il dénonçait une campagne puissante et diversifiée, coordonnée nationalement, visant à discréditer la presse. À un journaliste qui lui demandait s’il pensait que de telles attaques visaient à en finir avec le journalisme d’investigation, Suskind répondit : Absolument ! C’est bien là l’objectif, que la communauté des journalistes honnêtes en Amérique disparaisse, qu’ils soient républicains ou démocrates, ou membres de la grande presse. […] Il ne nous restera plus ainsi qu’une culture et un débat public fondés sur l’affirmation plutôt que sur la vérité, sur les opinions et non sur les faits. »

Un passage à la limite

L’élection de Donald Trump à la présidence des États Unis est à la fois l’aboutissement de cette évolution et une sorte de passage à la limite : c’est la clé de son succès contre le dernier représentant de la dynastie Bush. Trump a retrourné les techniques de manipulation mises en œuvre sous le gouvernement Bush contre le parti républicain et certains cercles de Fox News fortement engagés dans la voie du néoconservatisme et d’une mondialisation dans l’impasse. Contre le parti républicain associé à la crise de 2007, « Trump a endossé les habits d’un “archéo-républicanisme” qui tranche évidemment avec le républicanisme des ères Reagan et Bush Junior », écrit Romaric Godin dans La Tribune : plus question du projet de New American Century. « Les États-Unis veulent être grands pour eux-mêmes et non plus pour le monde, comme jadis. Ce développement en interne pour répondre à une stratégie de mondialisation qui a fragilisé une grande partie de la population ainsi que l'économie a naturellement séduit ceux qui regrettent le déclin étatsunien et ceux qui le subissent. » 

D’où ce visage de Janus de la candidature Trump, d’un côté une rhétorique et des techniques de communication héritées en grande partie des spins doctors (dont Roger Ailes est la figure centrale) qui ont fabriqué les présidents américains de Reagan à G. W. Bush, de l’autre une politique économique qui rompt avec le credo néolibéral républicain pour revenir aux doctrines protectionnistes qui étaient celles du vieux parti républicain de 1865 jusqu'à la crise de 1929. C’est ce visage de Janus du trumpisme qui a sans doute empêché les observateurs d’identifier et de prendre la mesure d’un mouvement qui venait d’aussi loin dans l’histoire politique américaine tout en revêtant le déguisement postmoderne du kitsch et de la téléréalité.

Puissance de la négation

« Faire le négatif nous est encore imposé. Le positif nous est déjà donné. » Cette citation de Kafka m’est revenue en mémoire dans la nuit de ce 9 novembre alors que se profilait la victoire de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Cela ne signifie pas que cette victoire puisse être qualifiée de « négative » au nom d’un jugement de valeur ou d’une idéologie, l’un et l’autre doivent être suspendus si l’on veut penser cette puissance de dénégation propre à l’événement, événement récalcitrant qui prend en défaut les sondages mais aussi tous les analyseurs institutionnels, politologues, éditorialistes, universitaires. Pour expliquer cet aveuglement systémique, je voudrais proposer une hypothèse qui ne s’appuie sur aucun sondage, aucune statistique mais qui relève d’une sorte de paradoxe du système sondagier.

Les sondages mesurent des valeurs positives : l’adhésion à un parti, un programme, le choix d’un homme ; et non pas des valeurs négatives : le rejet d’un homme et de son bilan, le non à un référendum. Les sondages sont aveugles à la dénégation.  Ce qu’ils ne voient pas venir dans leurs prévisions, c’est toujours la victoire du non : non français au référendum sur la Constitution européenne de 2005, non grec au plan européen de 2015, Brexit en 2016. « Inutile de solliciter les masses dans leur opinion positive ou dans leur volonté critique, écrivait le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel, car elles n'en ont pas : elles n'ont qu’une puissance indifférenciée, une puissance de rejet. Elles ne sont fortes que de ce qu'elles expulsent, de ce qu'elles nient… » Cette puissance performative de la négation (faire le négatif), nous serions bien naïfs d’attendre qu’elle s’exprime de manière rationnelle et disciplinée et conformément aux intentions et aux injonctions de vote. Elles sont insensibles à la culpabilisation qui leur est adressée par les éditorialistes les mieux intentionnés, car ces instances n’ont plus aucune légitimité à leurs yeux. Trump n’a pas eu besoin de faire campagne sur un programme, ni même sur des valeurs morales positives. Il a orchestré un ressentiment, réveillé les vieux démons sexistes et xénophobes, donné un visage et une voix, une visibilité, à une Amérique déclassée tout autant par la démographie et la sociologie que par la crise économique. Il a libéré une puissance sauvage et indistincte qui pourra désormais se donner libre cours dans la société…

Et il l’a fait à sa manière, cynique et caricaturale. Il s’est jeté sur ces foules envahies par le ressentiment et le désir de revanche, et il les a excitées. En utilisant les ficelles grossières d’une rhétorique mille fois expérimentée par le marketing depuis les années 1980. En appliquant les vieilles recettes reaganiennes de communication à peine adaptées à l’heure de Twitter et de Facebook. Tendant un miroir déformant aux foules fanatisées, il a fait de la haine une bannière et de la peur une marque qui porte son nom.

Aux lendemains de la victoire de Trump, la journaliste Masha Gessen écrivait dans The New York Review of Books : « Il est probablement le premier candidat dans l’Histoire à gagner l’élection présidentielle après qu’il a été démontré par les médias nationaux qu’il était un menteur chronique, un prédateur sexuel, un évadé fiscal et un batteleur raciste qui s’est attiré les faveurs du Ku Klux Klan. Plus important, il est le premier candidat dans l’Histoire qui a fait campagne non pour être président mais pour être autocrate. Et qui a gagné. » 

Lors de la convention républicaine à Cleveland (Ohio), le 18 juillet 2016. © REUTERS. Lors de la convention républicaine à Cleveland (Ohio), le 18 juillet 2016. © REUTERS.

Car Trump a gagné non seulement contre le vote populaire, mais contre la majorité sociologique de la population et à la faveur de la seule abstention. Comme le rappelle Eric Fassin« si le candidat républicain recule de plus d’un million de voix par rapport à 2012, sa rivale démocrate en perd près de six millions : les électeurs qui ne se sont pas déplacés sont ceux qui ont fait défaut à celle-ci, plus encore qu’à son adversaire ». Et Fassin d’en tirer une leçon politique « pro domo » : « Une politique de gauche ne saurait donc se donner pour objet premier de sauver les brebis égarées qui pourraient bien être des loups. Les électeurs d’extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter la souffrance. Ce sont des sujets politiques qu’il faut combattre en s’appuyant sur d’autres. »  

Le cow-boy, l’esclavagiste et le Ku Klux Klan…

Aux Blancs déclassés qui ont constitué le cœur de son électorat, Trump a offert une revanche symbolique, la restauration d’une supériorité blanche malmenée par l’essor des minorités dans une société de plus en plus multiculturelle. Remettre au centre de l’attention les populations blanches marginalisées. Restaurer la suprématie blanche sur l’Amérique. Redonner du crédit aux perdants non pas de la mondialisation, car Trump serait bien obligé d’y inclure des populations non blanches, mais à ceux qui ne se reconnaissent pas dans une société multicuturelle. Le racisme n’est pas un simple préjugé chez les trumpistes, un préjugé qu’il suffirait de corriger par un cours d’éducation civique, c’est une vision d’un monde dans lequel les Blancs et les non-Blancs (les Noirs, les Hispanos, les Jaunes…), les hommes et ceux qui ne le sont pas (les femmes, les homosexuels, les transgenres) sont remis à leur juste place. C’est contre le pays réel, divers et multiculturel, et non pas contre les élites, que Trump a canalisé la rage des “déclassés” et qu’il s’apprête à gouverner. Trump a mis à leur service sa success story et sa notoriété. Il leur a fait crédit et ils le lui ont rendu au centuple. C’est l’essence même de l’opération de spéculation qui consiste à accumuler du capital symbolique avec la fausse monnaie du ressentiment. Et il l’a fait en utilisant les recettes de la téléréalité, car seule la téléréalité satisfait ce besoin de représentation, bien connu des cliniciens, qui se nourrit de l'impuissance à vivre ; un besoin de représentation que Donald Trump a réussi à capter et qu’il a transformé en un capital politique. La téléréalité s’était cantonnée jusque-là dans le divertissement. Donald Trump en a fait un instrument de la conquête des cœurs et des esprits. Il a rendu possible la rencontre du protectionnisme archéorépublicain et de la téléréalité postmoderne, de l’isolationnisme et de l’illusionnisme, dans le contexte d’une crise aiguë de la mondialisation… Et cette rencontre a pris les traits d’un véritable sabbat de sorcières, une nuit de Walpurgis où l’on a vu resurgir sous les paillettes du Trump Circus les vieux démons de l’Amérique, le Cow-boy, l’Esclavagiste et le Ku Klux Klan…

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La citation de Kafka est extraite des aphorismes qu’il rédigea à Zürau, dans la campagne de Bohême, de septembre 1917 à avril 1918. Je dois cette traduction inédite à Laurent Margantin qui a entrepris de retraduire le Journal de Kafka.