Italie: le quotidien en quarantaine

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Confinement, contrôles routiers, distance de sécurité, mais aussi appel à chanter tous à la même heure… Depuis lundi 9 mars, l’Italie est placée en quarantaine. Cette mesure drastique vise à endiguer la propagation de l’épidémie de Covid-19.

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Palerme (Italie), de notre correspondante.– Rendez-vous est pris à 18 heures. Des balcons, des fenêtres ouvertes, des immeubles s’élèvent les premières notes de l’hymne italien. Jouées, chantées, crachées depuis des enceintes grésillantes, peu importe. Au-dessus des places vides, des rues désertées, flotte une mélodie qui couvre le silence pesant d’un pays en quarantaine. Ce vendredi, les Italiens ont répondu en musique au confinement qui leur est imposé depuis lundi soir. Le flash mob (mobilisation éclair), largement relayé sur les réseaux sociaux, a suscité son lot de vidéos d’habitants penchés à leur fenêtre, nez dehors ou dansant sur les balcons.

14 mars 2020. À Rome, de jeunes gens sur leur balcon applaudissent en chantant. Un appel lancé sur les réseaux sociaux a suggéré aux Italiens de chanter tous à la même heure pour sortir de l’isolement lié aux précautions face au Covid-19. © Andreas Solaro / AFP 14 mars 2020. À Rome, de jeunes gens sur leur balcon applaudissent en chantant. Un appel lancé sur les réseaux sociaux a suggéré aux Italiens de chanter tous à la même heure pour sortir de l’isolement lié aux précautions face au Covid-19. © Andreas Solaro / AFP
Le programme est déjà établi pour le week-end : Adriano Celentano samedi, Rino Gaetano dimanche. Deux légendes de la musique italienne dont les titres seront entonnés depuis l’intérieur des maisons, à 18 heures, toujours, précisément à l’heure où, à Rome, commence la désormais rituelle conférence de presse de la Protection civile.

Lors de son bilan du vendredi, le chef de la Protection civile, Angelo Borelli a, lui, récité une partition moins légère. L’Italie a enregistré un nombre record de 250 morts en 24 heures. Au total, 17 760 personnes ont été testées positives au Covid-19 dans le pays : 1 266 personnes sont décédées et 1 328 personnes accueillies en soins intensifs, dont près de la moitié en Lombardie.

« Il faut vraisemblablement s’attendre ce week-end à des cas dus aux comportements du week-end dernier. L’incubation dure entre quatre et sept jours : nous avons vu des foules amassées à la mer, dans des stations de ski ou à d’énormes apéritifs, des endroits où le virus a probablement circulé. Au cours des prochains jours, une partie de ces personnes montrera sûrement les premiers symptômes. C’est une hypothèse, nous verrons les courbes et espérons être démentis par les faits », a ajouté, lors de la même conférence, Silvio Brusaferro, de l’Institut supérieur de la santé. La plupart de ces cas devraient toucher le centre et le sud du pays.

Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, avant que la Lombardie ne devienne « zone rouge », des milliers d’Italiens originaires des régions du centre et du sud y sont rentrés, prenant le risque d’étendre la contagion à ces zones jusque-là peu touchées. « J’étais à Milan pour le week-end. On venait de m’annuler deux semaines de travail car notre invité, qui venait de New York, n’a pas pu arriver », raconte Alessio Fornasiero, un ingénieur du son qui travaille pour la télévision. « Étant résident en Ligurie, j’ai pu rentrer chez moi. J’ai dû me signaler aux autorités sanitaires, poursuit ce Génois. Maintenant je suis confiné. Dans certaines communes alentour, les voitures de police patrouillent avec un mégaphone et déconseillent aux habitants de sortir. »

« Lorsque tous ceux qui vivent dans le Nord sont rentrés, ils ont voulu fêter ça avec leurs amis et se sont réunis sur les places de la ville, parce que les bars étaient souvent fermés. Ils ont pris un risque énorme », raconte « Mimmo », le propriétaire du bar Zammù, dont la terrasse toise la fontaine de la Piazza Rivoluzione depuis dix ans. Il a fermé le 8 mars, le jour du décret officiel. Les bars et restaurants ont été les premiers à devoir baisser le rideau. « En réalité, ça faisait deux semaines que ça traînait. On a perdu deux tiers de la clientèle, explique-t-il. J’ai fait les pires recettes depuis l’ouverture, des soirs à 20 euros ! Et 100 euros vendredi dernier ! Mais c’est mieux comme ça, car la situation est critique. On a l’impression que c’est la guerre, sauf que ma mère me disait :“Pendant la guerre, les sirènes nous disaient quand faire attention”, là, on ne sait pas ; c’est un ennemi fantôme, un ennemi invisible, et ça crée la panique. »

Depuis que toute l’Italie s’est réveillée en « zone rouge », mardi matin, les règles sont drastiques. Les déplacements sont limités au strict minimum : aller chez le médecin, à la pharmacie et se ravitailler en nourriture. Tous les autres commerces doivent être fermés. La quasi-totalité des formalités administratives devraient été reportées sine die : contrôles automobiles, renouvellement des papiers d’identité, remises de diplômes, etc.

« J’habite à Castel di Lama, explique Adriana Mandozzi, originaire des Marches, l’une des régions les plus touchées, au centre du pays. Si je veux faire des achats à Ascoli Piceno, à moins de 20 kilomètres, j’ai besoin d’une autorisation. » 

C’est la fameuse auto-certification. Chaque Italien peut la télécharger sur le site du ministère de l’intérieur et doit la remplir pour justifier de ses déplacements. C’est ce que fait la fille d’Adriana Mandozzi, qui travaille dans une ville voisine. « Elle ne peut faire que ce déplacement et si elle est contrôlée, elle doit montrer le papier à la police », explique la sexagénaire. En l’absence de formulaire rempli, la police en fournit un aux personnes qu’elle arrête dans la rue.

25 milliards d’euros pour soutenir l’économie

Selon le ministère de l’intérieur, plus de 130 000 personnes ont déjà été contrôlées. 4 275 ont été signalées pour non-respect des mesures prises par les autorités, en vertu de l’article 650 du code pénal. Elles risquent une amende de 206 euros et jusqu’à trois mois de prison. 68 ont été signalées pour fausse attestation ou fausse identité déclarée à un représentant du ministère public. Elles encourent d’un à six ans de réclusion, selon les peines normalement prévues par l’article 495 du code pénal. Les sanctions sont encore plus sévères pour les personnes ayant des symptômes liés au Covid-19 ou testées positives qui brisent leur isolement. Elles devront répondre de mise en danger de la vie d’autrui et d’homicide volontaire si une personne avec qui elles ont été en contact et infectée décède des suites de la maladie. La jurisprudence sera, en théorie, la même que celle qui s’applique dans le cas d’un séropositif qui contamine son partenaire.

« Mon père m’a dit : “Les gens sont étranges. Pendant la guerre, ils craignaient d’être appelés au front et de devoir combattre ; là, les gens ont peur de devoir rester chez eux, sur leur canapé, pour rester en bonne santé” », commente « Mimmo », qui admet que parmi ses amis le confinement est loin de faire l’unanimité. « J’ai deux groupes sur WhatsApp, l’un avec une amie en quarantaine qui a 37,5° de fièvre depuis deux semaines et doit bientôt faire le test du coronavirus et un autre avec des amis qui se promenaient à vélo le long de la mer et ont essayé de me convaincre de descendre avec eux. »

« Les plus jeunes se sentaient invincibles, ils pensaient que ça ne touchait que les vieux. Depuis dimanche et le confinement de la Lombardie, tout le monde a compris qu’il ne fallait plus sous-évaluer la situation », explique Adriana Mandozzi. Durant l’entretien téléphonique, son interphone sonne. La factrice lui amène un colis. « Elle le laisse devant la porte de l’immeuble et quand elle sera partie, je descendrai le chercher », détaille la retraitée après avoir raccroché l’interphone. Dans cette commune d’Italie centrale, d’environ 8 600 habitants, la pharmacie a installé une vitre de sécurité entre les clients et les pharmaciens. Des marques rouges ont été dessinées au sol pour indiquer les distances conseillées entre un client et un autre. La règle est de maintenir un mètre de distance entre chaque personne. « Au supermarché, on prend un ticket et on attend notre tour dehors. Quand une personne sort, une autre entre, raconte-t-elle. À la pharmacie, on jette un coup d’œil à l’intérieur. S’il y a déjà quelqu’un, on n’entre pas. »

13 mars 2020. À Palerme (Italie), à la vitrine d'un magasin, une affiche explique les mesures prises pour éviter la propagation du Covid-19. © Francesco Militello Mirto / NurPhoto / AFP 13 mars 2020. À Palerme (Italie), à la vitrine d'un magasin, une affiche explique les mesures prises pour éviter la propagation du Covid-19. © Francesco Militello Mirto / NurPhoto / AFP
« Si possible, nous faisons entrer les gens avec des masques et des gants », complète Lino Pettazzi, le maire de Fubine, petite commune de près de 1 700 habitants, dans le Piémont, dans le nord du pays. Jeudi, un premier cas de personne testée positive au Covid-19 a été enregistré dans sa commune. « Les habitants ont appelé toute la journée, ils étaient inquiets. Cette patiente a été placée en isolement », explique le maire, qui est aussi entrepreneur. « On espère que ces mesures prendront fin le 3 avril. Toutes les usines de la région ont dû fermer, on ne pourra jamais compenser une telle perte », s’inquiète le patron de Pielle Astucci, une entreprise qui produit depuis 1989 des accessoires pour les bijouteries. Six des onze employés ont déjà été renvoyés chez eux. Ce lundi, toute l’usine sera fermée.

« Repousser les impôts, c’est une mesure qui peut aider mais ça ne suffira pas », affirme le chef d’entreprise. Ces derniers jours, la presse italienne a détaillé une série de mesures économiques qui devraient se retrouver dans ce qu’on appelle désormais le « décret pour sauver l’économie », sur lequel planche encore le gouvernement. La première tranche de mesures annoncées prévoit entre 12 et 15 milliards d’euros de dépenses. Un conseil des ministres exceptionnel aura lieu ce week-end pour l’adopter au plus vite.

Deux milliards d’euros sont destinés au système de santé et à la Protection civile, qui pourra réquisitionner des maisons, immeubles, y compris les hôtels si nécessaire. La quarantaine sera prise en compte comme une maladie, sur présentation d’un certificat médical. Un « pack famille » a également été annoncé : les parents d’enfants de moins de 12 ans bénéficieront de 15 jours de congés supplémentaires ou bien d’un chèque-service de 600 euros pour payer une baby-sitter. Cela pourrait concerner près d’un million de familles. Les factures de gaz et d’électricité pourraient être réduites, le paiement des loyers reporté, tout comme les échéances des prêts pour les ménages les plus pauvres.

L’ensemble de ces mesures doit être payé par l’État italien. Cela représente près de la moitié du déficit exceptionnel voté par le Parlement. À terme, 25 milliards d’euros pourraient être investis pour soutenir l’économie du pays pendant et après l’épidémie de Covid-19.

« C’est bien mais un jour il faudra bien rembourser ces nouvelles dettes, s’inquiète Adriana Mandozzi. En attendant, ça nous fait redécouvrir des valeurs de fraternité qu’on avait oubliées. » Au-delà des restrictions du confinement, ce qui inquiète les Italiens, c’est le jour d’après. Le jour où, la quarantaine étant levée, chacun se demandera comment reprendre sa vie d’avant et faire repartir l’économie du pays.

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