Pascal Lamy: l'ouverture des échanges est aussi une réponse à la crise alimentaire

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Moteur de la croissance mondiale, le développement régulé des échanges commerciaux fournit une partie de la réponse à la flambée des prix alimentaires. C'est aussi un amortisseur de la crise financière. Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy explique à Mediapart qu'un accord sur le cycle de Doha est à portée de main et s'impose d'autant plus dans cette période de turbulences. Une réunion en mai à Genève peut être décisive. Lire également : enquête sur une crise qui déstabilise la planète.

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Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), pense que la flambée des prix des denrées alimentaires dans le monde a une dimension durable. Le commerce est la courroie de transmission qui permettra d'adapter l'offre à une demande mondiale en hausse. Conclure enfin le cycle de négociations commerciales multilatérales lancé en 2001 à Doha s'impose comme une évidence. Pascal Lamy estime que 75 à 80% du chemin a été parcouru. Une réunion en mai à Genève peut «mettre à l'équerre» les trois piliers d'un accord. Il revient sur la crise financière mondiale et souligne le contraste entre la régulation commerciale, un «bâtiment en dur», et la régulation financière, qui souffre d'un manque de volonté politique.

 

La flambée des cours des matières premières agricoles est-elle un phénomène conjoncturel passager ou une situation durable ? (La retransription de l'entretien figure en intégralité sous les vidéos.)

 


P. Lamy : Personne n'a la réponse précise à cette question. Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans les évolutions actuelles des prix alimentaires des éléments de court terme et des éléments de long terme. Nous sommes dans une conjoncture historiquement creuse pour la production de céréales, les stocks sont au niveau le plus bas de ces 25 dernières années, essentiellement en raison d'aléas climatiques récents. Par conséquent, du côté de l'offre, c'est plutôt conjoncturel.
Mais s'agissant de la demande, il y a un facteur structurel de long terme avec l'augmentation de la consommation alimentaire des pays en développement, au fur et à mesure qu'ils se développent. Quand on y mange un kilo de viande, on consomme 5 kilos de céréales. Entre ces deux extrémités, il y a une augmentation des coûts de production agricole qui sont liés à la hausse des prix de l'énergie. Il y a enfin la concurrence avec les biocarburants qui est très forte, notamment sur le marché américain, où l'usage du maïs à cette fin est passé en quelques années de 15 millions à 80/90 millions de tonnes.
Cette envolée des prix de denrées de première nécessité, comme le blé, le riz ou l'huile de palme, a provoqué des tensions sociales, voire des «émeutes de la faim», poussant les gouvernements à prendre des mesures, comme des restrictions à l'exportation, qui perturbent les échanges mondiaux. Que peut faire l'OMC ?

P. Lamy : A court terme, il est vrai qu'on assiste à la multiplication de mesures, soit de restriction à l'exportation, soit des mesures pour faciliter des importations pour essayer de peser sur les prix. Les restrictions sous forme de taxes à l'exportation ne sont pas réglementées par l'OMC. Dans la négociation actuelle, il n'y a eu aucun consensus pour s'en saisir. L'OMC n'offre pas de solution à court terme. Entre le début d'un cycle et la fin de sa mise en œuvre, il faut compter de 10 à 15 ans. Ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de conclure la partie de la négociation sur la réduction des obstacles aux échanges agricoles, qu'il s'agisse de subventions ou d'obstacles tarifaires à l'importation. Il y a aujourd'hui sur la table un paquet qui est tout à fait consistant, et nous approchons du moment où nous allons pouvoir le boucler.
Vous y croyez toujours, en dépit du retard accumulé et des échéances manquées ?

 


P. Lamy : Si on considère les éléments de long terme, la question centrale est de savoir si l'offre agricole va s'ajuster. Il y a des raisons qui font que l'ajustement de l'offre à la demande en matière agricole est plus lent que dans d'autres domaines. La disponibilité du principal facteur de production, la terre, n'est pas d'une grande élasticité, surtout avec la concurrence de l'urbanisation dans des pays comme l'Inde ou la Chine. Par contre, il y a d'énormes réserves de productivité dans les modes de production agricoles, engrais, mécanisation, irrigation, OGM, infrastructures comme les routes, ports, chaînes du froid. L'augmentation des prix, qui est une très mauvaise nouvelle à court terme, surtout pour les pays pauvres, peut devenir une bonne nouvelle à long terme, puisque c'est dans ce secteur que les pays en développement bénéficient d'avantages comparatifs. Il faut s'assurer que ces signaux émanant de la demande se répercutent sur l'offre. Comment la courroie de transmission de la demande à l'offre peut-elle fonctionner mieux et plus rapidement ? Cette courroie, cela s'appelle le commerce. Si, il y a six ans, quand nous avons lancé le cycle de Doha, on n'avait pas assez bien compris pourquoi l'agriculture avait une certaine priorité, cela paraît assez évident au moment où nous approchons de la conclusion. Du point de vue de l'OMC, la meilleure manière d'investir dans le futur, c'est de mettre le plus d'huile possible dans les échanges.

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