International Entretien

Pascal Lamy: l'ouverture des échanges est aussi une réponse à la crise alimentaire

Moteur de la croissance mondiale, le développement régulé des échanges commerciaux fournit une partie de la réponse à la flambée des prix alimentaires. C'est aussi un amortisseur de la crise financière. Directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy explique à Mediapart qu'un accord sur le cycle de Doha est à portée de main et s'impose d'autant plus dans cette période de turbulences. Une réunion en mai à Genève peut être décisive. Lire également : enquête sur une crise qui déstabilise la planète.

Philippe Riès et Pierre Puchot

14 avril 2008 à 08h35

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Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), pense que la flambée des prix des denrées alimentaires dans le monde a une dimension durable. Le commerce est la courroie de transmission qui permettra d'adapter l'offre à une demande mondiale en hausse. Conclure enfin le cycle de négociations commerciales multilatérales lancé en 2001 à Doha s'impose comme une évidence. Pascal Lamy estime que 75 à 80% du chemin a été parcouru. Une réunion en mai à Genève peut «mettre à l'équerre» les trois piliers d'un accord. Il revient sur la crise financière mondiale et souligne le contraste entre la régulation commerciale, un «bâtiment en dur», et la régulation financière, qui souffre d'un manque de volonté politique.

La flambée des cours des matières premières agricoles est-elle un phénomène conjoncturel passager ou une situation durable ? (La retransription de l'entretien figure en intégralité sous les vidéos.)

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P. Lamy : Personne n'a la réponse précise à cette question. Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans les évolutions actuelles des prix alimentaires des éléments de court terme et des éléments de long terme. Nous sommes dans une conjoncture historiquement creuse pour la production de céréales, les stocks sont au niveau le plus bas de ces 25 dernières années, essentiellement en raison d'aléas climatiques récents. Par conséquent, du côté de l'offre, c'est plutôt conjoncturel.
Mais s'agissant de la demande, il y a un facteur structurel de long terme avec l'augmentation de la consommation alimentaire des pays en développement, au fur et à mesure qu'ils se développent. Quand on y mange un kilo de viande, on consomme 5 kilos de céréales. Entre ces deux extrémités, il y a une augmentation des coûts de production agricole qui sont liés à la hausse des prix de l'énergie. Il y a enfin la concurrence avec les biocarburants qui est très forte, notamment sur le marché américain, où l'usage du maïs à cette fin est passé en quelques années de 15 millions à 80/90 millions de tonnes.
Cette envolée des prix de denrées de première nécessité, comme le blé, le riz ou l'huile de palme, a provoqué des tensions sociales, voire des «émeutes de la faim», poussant les gouvernements à prendre des mesures, comme des restrictions à l'exportation, qui perturbent les échanges mondiaux. Que peut faire l'OMC ?

P. Lamy : A court terme, il est vrai qu'on assiste à la multiplication de mesures, soit de restriction à l'exportation, soit des mesures pour faciliter des importations pour essayer de peser sur les prix. Les restrictions sous forme de taxes à l'exportation ne sont pas réglementées par l'OMC. Dans la négociation actuelle, il n'y a eu aucun consensus pour s'en saisir. L'OMC n'offre pas de solution à court terme. Entre le début d'un cycle et la fin de sa mise en œuvre, il faut compter de 10 à 15 ans. Ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de conclure la partie de la négociation sur la réduction des obstacles aux échanges agricoles, qu'il s'agisse de subventions ou d'obstacles tarifaires à l'importation. Il y a aujourd'hui sur la table un paquet qui est tout à fait consistant, et nous approchons du moment où nous allons pouvoir le boucler.
Vous y croyez toujours, en dépit du retard accumulé et des échéances manquées ?

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P. Lamy : Si on considère les éléments de long terme, la question centrale est de savoir si l'offre agricole va s'ajuster. Il y a des raisons qui font que l'ajustement de l'offre à la demande en matière agricole est plus lent que dans d'autres domaines. La disponibilité du principal facteur de production, la terre, n'est pas d'une grande élasticité, surtout avec la concurrence de l'urbanisation dans des pays comme l'Inde ou la Chine. Par contre, il y a d'énormes réserves de productivité dans les modes de production agricoles, engrais, mécanisation, irrigation, OGM, infrastructures comme les routes, ports, chaînes du froid. L'augmentation des prix, qui est une très mauvaise nouvelle à court terme, surtout pour les pays pauvres, peut devenir une bonne nouvelle à long terme, puisque c'est dans ce secteur que les pays en développement bénéficient d'avantages comparatifs. Il faut s'assurer que ces signaux émanant de la demande se répercutent sur l'offre. Comment la courroie de transmission de la demande à l'offre peut-elle fonctionner mieux et plus rapidement ? Cette courroie, cela s'appelle le commerce. Si, il y a six ans, quand nous avons lancé le cycle de Doha, on n'avait pas assez bien compris pourquoi l'agriculture avait une certaine priorité, cela paraît assez évident au moment où nous approchons de la conclusion. Du point de vue de l'OMC, la meilleure manière d'investir dans le futur, c'est de mettre le plus d'huile possible dans les échanges.

Cycle de Doha: l'équilibre de l'accord peut être trouvé en mai à Genève

Dans le passé, vous avez utilisé des pourcentages pour mesurer les progrès du cycle. Que diriez-vous aujourd'hui ?

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P. Lamy : Nous sommes entre 75 et 80%. Nous sommes sans doute assez proches d'un accord agricole encore que la précaution d'usage s'impose. L'accord n'est acquis que quand il est signé. Nous ne sommes pas encore à l'équilibre nécessaire entre les trois piliers, tarifs agricoles, subventions agricoles et tarifs industriels.

Il se dit beaucoup que la peur de la concurrence chinoise empêche certains pays émergents et en développement de faire les concessions nécessaires sur les tarifs industriels pour permettre un accord équilibré ?

P. Lamy : Il est vrai qu'en matière de tarifs industriels, la compétitivité chinoise pose un problème sud/sud, comme elle pose un problème nord/sud. Cela dit, il y a des flexibilités, comme en matière de tarifs agricoles, qui permettent d'amortir la réduction des tarifs sur les produits sensibles. Les pays développés n'auront pas de flexibilité dans la réduction de leurs tarifs ligne par ligne. Par contre les pays en développement ont une certaine flexibilité, comme pour les pays développés s'agissant des tarifs agricoles. A quel niveau exactement se situera-t-elle? L'ajustement, c'est précisément l'objet de la fin de la négociation. Il faut que trois piliers soient d'équerre. Nous n'en sommes pas très loin.

Confirmez-vous la réunion fin mai à Genève d'une «mini-ministériellle» de l'OMC, avec le format qui avait permis l'accord-cadre agricole de juillet 2004 ?

P. Lamy : La substance de la négociation prime sur le calendrier mais il y a aujourd'hui un bon degré de probabilité pour que l'équilibre entre ces trois piliers soit tenté en mai. Nous parlerons aussi à cette occasion d'autres éléments, comme les services ou les indications géographiques. Nous ferons le point, ne serait-ce que pour organiser la fin de la négociation.

Comme souvent quand une nouvelle échéance se profile à l'OMC, la France manifeste une certaine nervosité.


P. Lamy : Dans cette affaire, je parle à l'Union européenne et c'est la Commission européenne qui négocie. C'est au commissaire européen Peter Mandelson de vérifier qu'il a la confiance de la majorité du conseil des ministres, comme Mme Schwab (représentante américaine pour le commerce) doit s'assurer du soutien du Congrès.

Si nous nous projetons au-delà du cycle de Doha, est-ce que la nouvelle donne agricole mondiale peut peser sur la future réforme de la Politique agricole commune ?

P. Lamy : La question de savoir ce qui est durable et pas durable dans la flambée des prix alimentaires est assez fondamentale pour l'analyse de l'évolution des politiques agricoles, notamment du côté de l'offre. Mais, depuis des millénaires, la psychologie agricole est marquée par la notion de cycles. Si la hausse devait perdurer, cela placerait les producteurs de tous les pays en condition d'avoir de meilleurs prix et donc moins besoin de subventions, dès lors qu'il s'agit de maintenir le revenu. Cela ne change pas le fait qu'il y a des différentiels de compétitivité entre pays et régions du monde. Le grand débat à l'OMC sur le fait de savoir s'il faut traiter les produits agro-alimentaires comme les produits industriels ne sera pas évacué. Au souhait des Européens d'avoir des fermes dans les montagnes, les autres répondront toujours que ce n'est pas à eux de payer pour ça. Le problème de la répartition des subventions entre grandes et petites exploitations est une question interne aux Européens. J'ai sur ce sujet un point de vue de citoyen, pas de directeur général de l'OMC.

Régulation financière: la volonté politique fait défaut

Pour une part, difficile à chiffrer, la flambée des matières premières est une retombée spéculative de la crise financière mondiale. Vue du fauteuil du régulateur du commerce mondial, que vous inspire cette situation ?

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P. Lamy : L'OMC et le FMI sont nés de la même matrice conceptuelle : l'idée que, parmi les désordres qui ont contribué aux conflits du siècle dernier, il y avait à la fois le protectionnisme commercial et les mouvements erratiques de capitaux provenant des déséquilibres de changes et de balance des paiements.
A partir de cette matrice commune, le mouvement de la régulation a divergé. C'est assez frappant. Le FMI a démarré avec un concept institutionnel très sophistiqué et un concept opérationnel qui était la stabilité des taux de change. L'OMC, le GATT à l'époque, a démarré sur des bases infiniment moins sophistiquées, sans mécanisme institutionnel bien établi, négociant des réductions tarifaires dans un coin sans règles claires, avec un concept opérationnel assez fruste consistant à traiter les obstacles aux échanges un par un. Au départ, il y avait une très grande asymétrie. 60 ans après, l'approximation du GATT s'est développée dans un système de régulation extrêmement fort, avec des règles, un mécanisme de règlement des conflits. Nous avons construit un bâtiment en dur. Du côté régulation financière, il est clair qu'on en est pas là.

Pour quelles raisons, selon vous ?

P. Lamy : Le concept de base extrêmement élaboré, la stabilité des taux de change, a volé en éclat dans les années 70. Le diagnostic sur les déséquilibres de balance des paiements et les évolutions de taux de change a complètement changé. De la philosophie des taux de change fixes, avec pour référence un étalon or, qui impliquait des politiques appropriées pour corriger les déficits de balance des paiements, on est passé à un système dans lequel les déficits importent peu puisque, avec des taux de change flottants, ils finiront toujours par s'ajuster.
Par ailleurs, la régulation financière n'a jamais traité les flux de capitaux ou les obstacles à leur circulation dans le même détail que ce qui a été accompli pour les échanges de biens et de services. Il y a deux raisons à cela. Le concept d'ouverture progressive des échanges du GATT s'est avéré stable, fruste mais stable. Alors que celui de la stabilité des taux de change s'est avéré fragile. En second lieu, la matière première n'est pas la même. En finance, il y a une grande volatilité et on travaille sur des anticipations. En matière de commerce, il y a une grande viscosité et on travaille sur des éléments réels qui sont les écarts de productivité, de compétitivité et de technologies.

Mais, comme disent les anglophones, «where there is a will, there is a way». Autrement dit, c'est la volonté politique qui fait défaut.

P. Lamy : C'est exact. Il y a au sein de l'OMC un accord sur la nécessité de réguler les obstacles aux échanges, alors qu'au sein du système financier international, il n'y a pas ce consensus. Il y a conflit entre ceux qui veulent d'avantage de régulation et ceux qui s'y opposent, au nom de la créativité des instruments financiers. Il y a un embryon de gouvernance internationale dans le Forum de stabilité financière. Mais aujourd'hui, le problème n'est pas celui de la capacité de régulation financière, mais de la volonté de régulation. Dans tous les espaces où la régulation s'est développée, il y a toujours eu trois composantes : la volonté politique d'établir une règle, un concept clair et une machinerie institutionnelle pour décider et mettre en œuvre.

Redoutez-vous des effets négatifs, directs ou indirects, de la crise financière sur les échanges internationaux ?

P : Lamy : Les crises financières percolent dans l'économie réelle, mais à l'inverse, ce qui se passe dans l'économie réelle peut aider à stabiliser les situations financières, comme on l'a vu dans la crise financière asiatique des années 1990. C'est parce que le système économique international n'a pas réagi par la protection que la crise asiatique a pu être surmontée en quelques années. S'il n'y avait pas eu l'ancre du système OMC pour freiner et encadrer les tentations protectionnistes, les pays d'Asie orientale touchés par la crise n'auraient pas pu se redresser. Le système commercial a absorbé le choc financier. Ce ne serait d'ailleurs pas tout à fait un hasard si nous parvenions à conclure le cycle de Doha dans ce moment de désordre et de turbulences internationales.

Philippe Riès et Pierre Puchot


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