Frappes en Syrie: un avertissement pour Damas

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Les frappes menées contre les installations syriennes vont réduire la capacité du régime Assad à mener d’autres attaques chimiques contre les dernières poches qui lui résistent, en particulier la grande province d’Idlib. Elles pourraient conduire à une reprise des négociations en vue d’une solution politique. 

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Après les frappes américaines, françaises et britanniques, les premières images de la télévision syrienne sont étonnantes : elles montrent Bachar al-Assad traversant en diagonale et en silence l’immense salle de l’un de ses palais. Même si ce n’était évidemment pas leur but, elles révèlent à leur façon l’isolement du dictateur, qui ne doit sa survie qu’au soutien de Moscou, du régime iranien, du Hezbollah libanais et de quelques groupes chiites affidés.

Sans doute le cours de la guerre en Syrie ne va-t-il pas en être changé – avec la prise de la totalité de la Ghouta, Bachar al-Assad et, surtout, ses alliés l’ont gagnée militairement. Mais les frappes constituent néanmoins une étape importante en ce sens qu’elles vont réduire la capacité du régime à mener d’autres attaques chimiques contre les dernières poches qui lui résistent, en particulier la grande province d’Idlib.

Une grave attaque chimique avait d’ailleurs déjà eu lieu, le 4 avril 2017, contre Khan Cheikhoun, une localité de cette province, qui avait fait 84 morts, provoqué la fuite de tous ses habitants et déclenché, pour la première fois, une riposte américaine – 59 missiles de croisière Tomahawk avaient été alors tirés contre la base d’Al-Chaayrate, d’où avaient décollé les avions syriens. 

Des tirs antiaériens sont observés au-dessus de Damas, en Syrie, samedi 14 avril 2018. © REUTERS/Feras Makdesi Des tirs antiaériens sont observés au-dessus de Damas, en Syrie, samedi 14 avril 2018. © REUTERS/Feras Makdesi

Le message politique principal de l’opération occidentale survenue dans la nuit du 13 au 14 avril est donc d’abord de dissuader le régime syrien – il s’adresse aussi à d’autres pays susceptibles d’y avoir recours –  d’employer à nouveau l’arme chimique. « Sur la question de l’arme chimique, il y a une ligne rouge qu'il ne faut pas franchir et si d’aventure elle était refranchie, il y aurait une autre intervention », a bien pris soin de préciser Jean-Yves Le Drian, le ministre français des affaires étrangères. Il a même ajouté : « Mais je pense que la leçon sera comprise. » Donald Trump et James Mattis, son secrétaire d’État à la défense, ont de leur côté précisé dans leurs discours respectifs que Bachar al-Assad n’avait pas compris le message lors des précédentes frappes, et qu’il y en aurait encore d’autres s’il utilisait à nouveau les armes chimiques. Si Mattis a admis qu’il était impossible d’être sûr que ces nouvelles frappes allaient être en mesure de le dissuader, il demeure que la punition semble plus dure que celle de l’an dernier.

Dès lors, les frappes ont été clairement limitées à cet aspect. Deux centres de stockage à Homs, la « capitale militaire » du régime, un autre de production et de recherches, à Damas, dans le quartier de Barzeh (nord-est de la ville), ont ainsi été pris pour cibles. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), « plusieurs bases militaires », dont semble-t-il deux aéroports, et des locaux de la Garde républicaine, la garde prétorienne du régime, la seule en capacité d’utiliser des armes de destruction massive, ont également été visés dans la capitale syrienne et ses environs. En revanche, aucun centre de commandement de l’armée n’a été attaqué. Il s’agit donc d’une attaque a minima.

Même si seules les principales attaques ont été véritablement documentées, l’arme chimique a été constamment utilisée par le régime baasiste depuis le début de la guerre civile, à l’été 2011. Les experts estiment que celle-ci a été employée à environ 80 reprises – à noter, un cas d’utilisation de gaz ypérite imputé à l’État islamique. Selon un rapport d’évaluation émanant du Quai d’Orsay, Damas utilise l’arme chimique à la fois « pour punir les populations civiles présentes dans les zones tenues par des combattants opposés au régime » et pour « provoquer sur elles un effet de terreur et de panique incitant à la reddition ». « Alors que la guerre n’est pas terminée pour le régime, il s’agit, par des frappes indiscriminées, de démontrer que toute résistance est inutile et de préparer la réduction des dernières poches », ajoute le rapport diplomatique. 


Jusqu’aux frappes occidentales de la nuit contre le régime, les attaques chimiques étaient donc attendues contre la province d’Idlib, la dernière enclave rebelle importante que l’armée syrienne n’a pas encore reconquise et sans laquelle le régime syrien ne peut complètement crier victoire. D’où la nécessité d’une vaste offensive pour atteindre cet objectif. Or, celui-ci est autrement plus difficile que celui de la Ghouta orientale. D’une part, la province d’Idlib compte une population de près de trois millions de personnes – contre moins de 400 000 dans la Ghouta. D’autre part, sa frontière avec la Turquie permet l’acheminement régulier d’armes, de munitions et de volontaires au profit des rebelles, dont certains des groupes comptent parmi les plus radicalisés. Ankara s’est d’ailleurs félicité de l’attaque américano-franco-britannique qui, selon le ministère turc des affaires étrangères, « exprime la conscience de l’humanité tout entière face à l’attaque de Douma que tout porte à attribuer au régime » syrien.

Enfin, l’insurrection dans la province d’Idlib s’est encore renforcée ces derniers mois avec l’arrivée des combattants évacués ces dernières semaines de la Ghouta orientale, dans le cadre d’accords de reddition négociés. Près de 20 000 hommes aguerris, appartenant à Ahrar al-Cham, Faïlaq al-Rahmane et Jaïch al-Islam ont ainsi pu sortir de l’enclave dans le cadre de ces arrangements. Sans l’arme chimique, comment l’armée syrienne, très affaiblie – elle serait réduite à un tiers de ses effectifs par rapport à 2011 – et épuisée par sept années de guerre, pourra-t-elle repartir à l’assaut d’Idlib ?

L’offensive contre la Ghouta orientale a été à ce sujet éloquente. La localité de Douma, pourtant aux portes de Damas, n’a pu être reconquise qu’avec l’appoint de combattants russes et sans doute iraniens. Dès lors, si l’offensive contre Idlib n’est pas à la portée des forces loyalistes, l’attaque occidentale relance l’hypothèse d’une solution politique au conflit syrien. À une condition : est-ce que leurs frappes vont amener les Occidentaux, en particulier les États-Unis qui donnent pour le moment des indications contraires, à s’engager davantage en Syrie pour faire émerger une solution politique ? Sans cet engagement, elles n’auront qu’un effet limité sur la suite du conflit.

Pour le politologue et chercheur Ziad Majed, trois possibilités se dégagent : « Soit les Russes cherchent à se venger, en bombardant plus intensivement les zones rebelles pour montrer leur défiance, mais je doute fort qu’ils puissent lancer une grande offensive. Soit il y a une fermeté occidentale mettant fin à toute ambiguïté vis-à-vis du régime Assad et au rejet de toute normalisation avec lui, ce qui pourrait amener dans ce cas de nouvelles négociations à travers les processus de Genève ou d’Astana, sans grandes escalades sur le terrain ». Soit, enfin, conclut-il, « l’administration américaine ira plus loin et tentera, à travers des contacts, à causer des contradictions entre Russes et Iraniens en proposant aux premiers des arrangements et des solutions à condition qu’ils expulsent les Iraniens de Syrie – les Russes pourraient être tentés par cette solution à long terme mais, évidemment, les Iraniens ne sont prêts pas se laisser faire ».  Là, sont les véritables enjeux au lendemain du bombardement. 

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