Iran : scrutin verrouillé, campagne morose, surprise possible

Par

Six candidats se disputent, vendredi 14 juin, le vote de 50 millions d’électeurs pour succéder à Mahmoud Ahmadinejad. Avec la disqualification préventive du candidat réformateur, le scrutin ressemble à une volonté de consolider le régime. Sauf si…

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

La campagne pour les élections présidentielles iraniennes, dont le premier tour se déroule vendredi 14 juin, a été terne, surtout après la disqualification, le 21 mai dernier, du candidat « réformateur », Hachemi Rafsandjani, et du protégé du sortant Mahmoud Ahmadinejad, Rahim Mashaïe.

Mais elle s’est accélérée ces derniers jours, avec la montée en puissance du mollah Hassan Rohani. Le candidat modéré, qui affronte cinq autres candidats, tous conservateurs et plus ou moins belliqueux, a en effet endossé plusieurs des thèmes portés par les réformateurs et obtenu le soutien de plusieurs personnalités venues de ce camp, dont Hachemi Rafsandjani, qui a annoncé publiquement, mardi 11 juin, se rallier à Rohani.

Des électeurs attendent pour voter à Qom, vendredi 14 juin © Reuters Des électeurs attendent pour voter à Qom, vendredi 14 juin © Reuters

Même si le processus politique demeure verrouillé par le Guide suprême, Ali Khamenei, ce scrutin demeure donc important, ne serait-ce que parce qu’il marque la sortie de scène de Mahmoud Ahmadinejad. Au terme de ses deux mandats de quatre ans, le président sortant a en effet plongé son pays dans le marasme économique et l’isolement international le plus complet. Au point de devenir ingérable, y compris pour le Guide suprême, qui s’est arrangé pour limiter ses capacités de nuisance en invalidant la candidature de son poulain.

 

  • Quel est l’enjeu des élections présidentielles en Iran ?

« Même si c’est une élection verrouillée, elle possède de nombreux enjeux à la fois sur le plan intérieur, car elle traduit les rapports de force ; sur le plan régional, en raison de la guerre en Syrie ; et sur le plan international, avec la question du nucléaire », juge ainsi Azadeh Kian, professeur de science politique à l’université Paris VII et auteur de L’Iran, un mouvement sans révolution. « Un belliqueux comme Saïd Jalili ou un modéré comme Hassan Rohani ne mèneront pas la même politique. »

Le contexte de la guerre en Syrie, d’autant plus avec l’implication croissante du Hezbollah libanais, rend extrêmement important le fait de savoir qui l’emportera. « La Syrie est le seul allié fiable de l’Iran dans la région, explique Farhad Khosrokhavar, directeur de recherche à l’EHESS. Si le régime syrien tombe, l’Iran sera très affaibli et on peut imaginer qu’une partie de la jeunesse iranienne pourrait se soulever. »

Or, pour Ahmad Salamatian, homme politique iranien exilé en France, les jeux ne sont pas faits : « Cette élection change de visage d’heure en heure. Les candidats conservateurs s’entredéchirent et la dynamique est en faveur de Rohani. S’il gagne, on peut imaginer un nouveau putsch électoral comme en 2009. »

Le mollah Hassan Rohani n’appartient pas au camp réformateur mais il a fait une campagne endossant certains thèmes réformistes, comme l’impératif de l’égalité entre hommes et femmes ou la normalisation de la politique internationale, qui lui ont valu un soutien étendu et la possibilité d’être présent au second tour.

« La campagne de Rohani bouleverse le scénario pré-écrit, juge Thierry Coville, chercheur à l’Iris et professeur à Novencia. Alors que le régime a tout fait pour limiter l’enjeu de la compétition en présentant des candidats qui sont tous dans la ligne du guide, on a vu émerger des vrais débats qui montrent bien que le pouvoir iranien n’est pas monolithique. Tout cela reste plus vivant que ce qui se passe dans les autres pays de la région. Certes, il existe une répression féroce et des problèmes majeurs, mais je reste sidéré de l’aura du Qatar ou de l’Arabie saoudite, où il ne se passe jamais rien de tel, mais qu’on ne critique jamais, alors que l’Iran est systématiquement condamné pour son autoritarisme. »

Pour Serge Michel, auteur de Marche sur mes yeux – Portrait de l’Iran d’aujourd’hui et journaliste au Monde, « dans un système aussi verrouillé que celui de la République islamique, le seul moment où on ouvre les vannes, c’est celui de l’élection présidentielle. Cela crée presque toujours des surprises, que ce soit l’élection de Khatami en 1997, d’Ahmadinejad en 2005 ou le mouvement vert en 2009. Mais, cela dit, la mobilisation est faible et les candidats sont tous conservateurs, même si certains sont des durs et d’autres des modérés ».

Farhad Khosrokhavar est encore plus dubitatif sur ce scrutin : « Aucun des problèmes majeurs qu’affronte la société iranienne ne sont pris en compte par cette élection. Même si Rohani l’emportait, il n’aurait pas la marge d’action qu’avait Khatami lorsqu’il a accédé à la présidence, notamment sur le nucléaire, qui est devenu le domaine réservé du Guide. Ces élections sont une coquille vide, destinée à légitimer le régime, et qui permettent au passage de se débarrasser d’Ahmadinejad qui devenait incontrôlable. »

  • Les sanctions internationales contre l’Iran ont-elles affaibli le régime ?

Pour Ahmad Salamatian, « elles n’ont fait que bloquer la situation et renforcer l’autoritarisme du pouvoir ». D’un point de vue politique, « c’est un échec, juge Thierry Coville. L’idée occidentale qu’en faisant pression sur l’économie de l’Iran, on va régler le problème du nucléaire est fausse ».

D’autant que, rappelle Serge Michel, « le régime iranien est un régime de combat, qui s’est affirmé dans la guerre contre l’Irak, à une époque où le monde entier soutenait l’Irak et lui livrait des armes, y compris chimiques. Ce genre de situation ne lui est donc pas nécessairement inconfortable, même s’il n’est pas certain que le régime ait encore des “troupes idéologiques” suffisamment larges et solides. La mise sous pression du régime peut aussi bien le fragiliser que lui permettre de se renforcer en désignant l’Occident comme l’ennemi éternel ».

Une possibilité d’autant plus forte que les sanctions internationales ont entraîné une forte baisse du pouvoir d’achat, une inflation galopante et une difficulté à obtenir certains produits. « Il faut rappeler que certaines personnes meurent aujourd’hui à Téhéran, faute d’accès aux médicaments, explique Serge Michel. Même si les médicaments ne sont pas directement concernés par les sanctions internationales, les restrictions des échanges bancaires compliquent l’importation de nombreux produits. »

L’ampleur des conséquences des sanctions internationales sur l’économie du pays et la vie quotidienne des Iraniens pourrait-elle produire des effets politiques ? L’OPEP estime que les recettes pétrolières de l’État iranien ont diminué de 50 % entre 2011 et 2012. Or, comme le souligne Azadeh Kian, « le cœur du système est touché par ces restrictions de budget, d’autant que les gardiens de la Révolution – le fer de lance du régime – avaient obtenu des concessions pour l’extraction du gaz et du pétrole. C’est pour cela que certains d’entre eux se sont récemment prononcés pour des négociations visant à lever les sanctions. »

Au-delà de la baisse des recettes pétrolières, les nombreuses restrictions peuvent attiser le mécontentement. « Les classes moyennes, qui avaient été jusque-là relativement épargnées, sont désormais touchées par la crise économique, poursuit Azadeh Kian. Le régime pouvait compter sur un soutien ou une neutralité de certaines catégories populaires et des fonctionnaires, qu’il pourrait perdre faute de pouvoir les aider ou les payer. » Mais, à suivre Serge Michel, « les sanctions seules ne suffiront pas. Il faudrait un renouvellement à la tête de l’État ou l’émergence d’un nouveau mouvement ».

  • Qu’est devenu le « mouvement vert » de 2009 ?

Le « mouvement vert » de 2009 semble aujourd’hui invisible, et les militants iraniens, qui avait pourtant paru donner le coup d’envoi des révoltes contre les autocraties du Proche et Moyen-Orient, ont dû retourner chez eux, contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte ou au Yémen, et n’ont pas pris les armes, à l’opposé de ce qui s’est produit en Libye ou en Syrie.

Des partisans de Moussavi défilent à Téhéran en décembre 2009 © Reuters Des partisans de Moussavi défilent à Téhéran en décembre 2009 © Reuters

Pour Azadeh Kian, qui a consacré un livre à la mobilisation iranienne de 2009, « le mouvement vert n’était pas un parti politique, mais un mouvement de la société civile. Sa présence est donc diffuse, mais peut encore se matérialiser comme par exemple la semaine dernière, à l’occasion des funérailles de l’ayatollah Taheri, à Ispahan, la troisième ville du pays. Des dizaines de milliers de personnes ont scandé des slogans très hostiles au régime. Je ne sais pas si tous les sympathisants du mouvement vert iront voter, mais la résistance de 2009 ne s’est pas évaporée complètement ».

Par ailleurs, l’Iran a déjà connu une révolution en 1979, suivie d’une guerre meurtrière avec l’Irak, ce qui peut expliquer, pour Azadeh Kian, « le rejet de la violence qui a longtemps étouffé la société iranienne, même parmi les opposants les plus déterminés au régime. Beaucoup d’Iraniens espèrent voir la situation changer graduellement en évitant toute effusion de sang ».

Ahmad Salamatian abonde dans le même sens : « Le mouvement vert était non violent parce que l’Iran est un pays qui a déjà fait une révolution et sait le coût que cela peut avoir. Il existe, dans ce pays, une société civile et une classe moyenne trop subtile pour laisser son destin entre les mains des plus radicaux. La situation n’a rien à voir avec la Tunisie ou l’Égypte, parce qu’en Iran, l’utopie islamiste portée par la révolution de 1979 est devenue un cauchemar pour la classe moyenne. Le mouvement vert de 2009 marquait la fin de l’idéologisation de l’islam et du moment où la société pensait que la religion pouvait être l’expression de ses contestations. Si, en Iran, des élections vraiment libres avaient lieu demain, je pense que les islamistes ne feraient pas plus de 10 %. À Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire, ils feraient beaucoup plus, parce que, dans ces pays, beaucoup croient encore aux vertus émancipatrices de la religion. »

L’échec du « mouvement vert » comparé à ce qui s’est passé dans d’autres pays de la région réside aussi dans des facteurs endogènes, touchant aussi bien à la nature de la contestation qu’aux pratiques du régime. Pour Farhad Khosrokhavar, « le mouvement vert a été prémonitoire de ce qui s’est passé en Tunisie ou en Égypte, parce qu’il était fondé sur des revendications de dignité, de citoyenneté et de démocratie. Mais, en Iran, les leaders de la contestation, comme Karoubi et Moussavi, étaient membres de l’élite dirigeante du pays, et la contestation s’est centrée sur les élections, alors que les mouvements égyptiens et tunisiens, sans leaders, ont remis en cause le système plus frontalement ».

En outre, précise Serge Michel, « le régime iranien a été très habile dans la répression. Certains généraux iraniens ont dû doucement rigoler en regardant les images du Caire ou de Tunis et considérer que la réponse à la rue était digne d’amateurs. Le système sécuritaire iranien a réussi à renvoyer tout le monde à la maison avec moins de 150 morts, parce que le système de répression est extrêmement rodé : mainmise sur les communications, surveillance massive, arrestations précoces… Mais, même si on ne voit plus beaucoup de cadres actifs du mouvement vert, parce qu’ils sont emprisonnés ou exilés, il reste une braise sous la cendre, qui peut se rallumer d’un jour à l’autre, même si ce ne sera pas nécessairement à l’occasion de ces élections ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous