Iran : scrutin verrouillé, campagne morose, surprise possible

Par
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

  • Les sanctions internationales contre l’Iran ont-elles affaibli le régime ?

Pour Ahmad Salamatian, « elles n’ont fait que bloquer la situation et renforcer l’autoritarisme du pouvoir ». D’un point de vue politique, « c’est un échec, juge Thierry Coville. L’idée occidentale qu’en faisant pression sur l’économie de l’Iran, on va régler le problème du nucléaire est fausse ».

D’autant que, rappelle Serge Michel, « le régime iranien est un régime de combat, qui s’est affirmé dans la guerre contre l’Irak, à une époque où le monde entier soutenait l’Irak et lui livrait des armes, y compris chimiques. Ce genre de situation ne lui est donc pas nécessairement inconfortable, même s’il n’est pas certain que le régime ait encore des “troupes idéologiques” suffisamment larges et solides. La mise sous pression du régime peut aussi bien le fragiliser que lui permettre de se renforcer en désignant l’Occident comme l’ennemi éternel ».

Une possibilité d’autant plus forte que les sanctions internationales ont entraîné une forte baisse du pouvoir d’achat, une inflation galopante et une difficulté à obtenir certains produits. « Il faut rappeler que certaines personnes meurent aujourd’hui à Téhéran, faute d’accès aux médicaments, explique Serge Michel. Même si les médicaments ne sont pas directement concernés par les sanctions internationales, les restrictions des échanges bancaires compliquent l’importation de nombreux produits. »

L’ampleur des conséquences des sanctions internationales sur l’économie du pays et la vie quotidienne des Iraniens pourrait-elle produire des effets politiques ? L’OPEP estime que les recettes pétrolières de l’État iranien ont diminué de 50 % entre 2011 et 2012. Or, comme le souligne Azadeh Kian, « le cœur du système est touché par ces restrictions de budget, d’autant que les gardiens de la Révolution – le fer de lance du régime – avaient obtenu des concessions pour l’extraction du gaz et du pétrole. C’est pour cela que certains d’entre eux se sont récemment prononcés pour des négociations visant à lever les sanctions. »

Au-delà de la baisse des recettes pétrolières, les nombreuses restrictions peuvent attiser le mécontentement. « Les classes moyennes, qui avaient été jusque-là relativement épargnées, sont désormais touchées par la crise économique, poursuit Azadeh Kian. Le régime pouvait compter sur un soutien ou une neutralité de certaines catégories populaires et des fonctionnaires, qu’il pourrait perdre faute de pouvoir les aider ou les payer. » Mais, à suivre Serge Michel, « les sanctions seules ne suffiront pas. Il faudrait un renouvellement à la tête de l’État ou l’émergence d’un nouveau mouvement ».

  • Qu’est devenu le « mouvement vert » de 2009 ?

Le « mouvement vert » de 2009 semble aujourd’hui invisible, et les militants iraniens, qui avait pourtant paru donner le coup d’envoi des révoltes contre les autocraties du Proche et Moyen-Orient, ont dû retourner chez eux, contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte ou au Yémen, et n’ont pas pris les armes, à l’opposé de ce qui s’est produit en Libye ou en Syrie.

Des partisans de Moussavi défilent à Téhéran en décembre 2009 © Reuters Des partisans de Moussavi défilent à Téhéran en décembre 2009 © Reuters

Pour Azadeh Kian, qui a consacré un livre à la mobilisation iranienne de 2009, « le mouvement vert n’était pas un parti politique, mais un mouvement de la société civile. Sa présence est donc diffuse, mais peut encore se matérialiser comme par exemple la semaine dernière, à l’occasion des funérailles de l’ayatollah Taheri, à Ispahan, la troisième ville du pays. Des dizaines de milliers de personnes ont scandé des slogans très hostiles au régime. Je ne sais pas si tous les sympathisants du mouvement vert iront voter, mais la résistance de 2009 ne s’est pas évaporée complètement ».

Par ailleurs, l’Iran a déjà connu une révolution en 1979, suivie d’une guerre meurtrière avec l’Irak, ce qui peut expliquer, pour Azadeh Kian, « le rejet de la violence qui a longtemps étouffé la société iranienne, même parmi les opposants les plus déterminés au régime. Beaucoup d’Iraniens espèrent voir la situation changer graduellement en évitant toute effusion de sang ».

Ahmad Salamatian abonde dans le même sens : « Le mouvement vert était non violent parce que l’Iran est un pays qui a déjà fait une révolution et sait le coût que cela peut avoir. Il existe, dans ce pays, une société civile et une classe moyenne trop subtile pour laisser son destin entre les mains des plus radicaux. La situation n’a rien à voir avec la Tunisie ou l’Égypte, parce qu’en Iran, l’utopie islamiste portée par la révolution de 1979 est devenue un cauchemar pour la classe moyenne. Le mouvement vert de 2009 marquait la fin de l’idéologisation de l’islam et du moment où la société pensait que la religion pouvait être l’expression de ses contestations. Si, en Iran, des élections vraiment libres avaient lieu demain, je pense que les islamistes ne feraient pas plus de 10 %. À Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire, ils feraient beaucoup plus, parce que, dans ces pays, beaucoup croient encore aux vertus émancipatrices de la religion. »

L’échec du « mouvement vert » comparé à ce qui s’est passé dans d’autres pays de la région réside aussi dans des facteurs endogènes, touchant aussi bien à la nature de la contestation qu’aux pratiques du régime. Pour Farhad Khosrokhavar, « le mouvement vert a été prémonitoire de ce qui s’est passé en Tunisie ou en Égypte, parce qu’il était fondé sur des revendications de dignité, de citoyenneté et de démocratie. Mais, en Iran, les leaders de la contestation, comme Karoubi et Moussavi, étaient membres de l’élite dirigeante du pays, et la contestation s’est centrée sur les élections, alors que les mouvements égyptiens et tunisiens, sans leaders, ont remis en cause le système plus frontalement ».

En outre, précise Serge Michel, « le régime iranien a été très habile dans la répression. Certains généraux iraniens ont dû doucement rigoler en regardant les images du Caire ou de Tunis et considérer que la réponse à la rue était digne d’amateurs. Le système sécuritaire iranien a réussi à renvoyer tout le monde à la maison avec moins de 150 morts, parce que le système de répression est extrêmement rodé : mainmise sur les communications, surveillance massive, arrestations précoces… Mais, même si on ne voit plus beaucoup de cadres actifs du mouvement vert, parce qu’ils sont emprisonnés ou exilés, il reste une braise sous la cendre, qui peut se rallumer d’un jour à l’autre, même si ce ne sera pas nécessairement à l’occasion de ces élections ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous