L’indépendance de l'Afrique vue par Achille Mbembe (1/3): La mémoire volée

Absence de libertés politiques, accaparement des richesses naturelles, néocolonialisme, étouffement des sociétés civiles... L'historien et politiste camerounais Achille Mbembe jette un regard très critique sur ce que les Etats africains ont fait de leur indépendance. Et il est tout aussi sévère à l'égard de la France. Entretien en trois volets.

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Amer bilan de cinquante ans d'indépendances africaines : absence de libertés politiques, accaparement des richesses naturelles, néocolonialisme, étouffement des sociétés civiles... L'historien et politiste camerounais Achille Mbembe jette un regard très critique sur ce que les Etats africains ont fait de leur indépendance. Il est tout aussi sévère à l'égard de la France qui, selon lui, n'a pas voulu s'auto-décoloniser et se retrouve aujourd'hui déchirée par un désir d'apartheid. A l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Sortir de la grande nuit (voir ici), Mediapart a longuement rencontré Achille Mbembe. Et publie cet entretien en trois volets. Première partie : La mémoire volée de l'indépendance.

Nous publions aussi l'enregistrement vidéo (réalisé par Aurélien Pic) de la rencontre entre Achille Mbembe et le cinéaste Abderrahmane Sissako que nous avons organisée le 18 octobre 2010 au théâtre de la Bastille, dans le cadre du festival de Mediapart:

Votre livre Sortir de la grande nuit s'ouvre sur un récit personnel. Vous parlez de votre enfance au Cameroun, du souvenir d'un oncle indépendantiste, tué pendant la guerre. Venez-vous d'une famille de militants politiques?
Achille Mbembe: Disons que le premier rapport avec l'indépendance, c'était avec ma grand-mère, Suzanne, qui venait nous rendre visite de temps à autre. Et je me souviens que je l'entendais chanter des chants de l'époque de la lutte anti-coloniale au Cameroun. Elle avait participé au mouvement d'indépendance. Elle avait été dans le maquis, où elle faisait fonction de devin. Les pratiques de divination faisaient partie de la lutte contre la France.

La colonisation française a trois lieux que l'on pourrait appeler «lieux de cristallisation». D'une part le Viêtnam, avec la défaite de Diên Biên Phù, et puis l'Algérie de l'autre côté. Et au milieu, il y a le Cameroun. Le Cameroun, c'est l'interface entre l'Algérie et le Viêtnam. C'est le seul pays en Afrique au sud du Sahara parmi les possessions coloniales françaises où l'indépendance a été précédée d'une lutte militaire de libération. Jusqu'à très récemment, cette lutte était très peu connue. Mais grâce à des travaux récents, et à l'action de chercheurs, documentalistes, on commence à lever le voile sur la guerre cachée au Cameroun (voir notamment ici, ndlr).

Cette guerre a été longue, et s'est soldée par la défaite du mouvement nationaliste, et l'instauration d'un des régimes parmi les plus dictatoriaux en Afrique francophone: le régime d'Ahmadou Ahidjo. Ma grand-mère a participé à cette lutte. C'est grâce à elle que j'ai découvert la figure de Ruben Um Nyobe, le leader de ce mouvement, assassiné par les forces françaises en 1958. Et parmi mes souvenirs les plus vivaces de mon enfance, figurent ces chants de ma grand-mère. Elle essayait de sauver de l'oubli quelqu'un dont le régime au Cameroun prétendait qu'il n'avait jamais existé.
Qui était ce personnage historique ?
C'était un chef politique qui fut acculé à la rébellion armée à cause de l'intransigeance coloniale. Une figure absolument sympathique, un de nos premiers intellectuels. Un des premiers martyrs des indépendances africaines. Il organisa le mouvement, lutta, mobilisa les gens, articula pour la première fois l'idée d'une nation camerounaise. Mais il a été victime de l'oubli conscient et calculé du gouvernement dont on a hérité après la colonisation. On a voulu effacer son nom, sa voix et ses textes.

On sait qu'il a été tué dans l'après-midi du 13 septembre 1958, dans le maquis. Ils ont traîné son corps dans la boue, l'ont exposé d'abord aux habitants d'une bourgade non loin de là. Puis à l'hôpital de la ville de Eseka, qui était le chef-lieu de cette circonscription. Ils l'ont enterré à la sauvette comme un réprouvé. De son enterrement jusqu'à très récemment, il était interdit de prononcer son nom en public. Il existait à peine des images d'Um. Et donc c'est une histoire traumatique. Cette absence de sépulture est plus ou moins à l'origine de ma lecture de l'Afrique et de la critique que j'en ai fait jusqu'à présent.

Le traumatisme pour vous, c'est l'effacement de ce personnage et de son histoire de la mémoire collective camerounaise. Pour votre grand-mère, la seule manière de raconter cette histoire, c'était par le chant. L'interdit allait jusque-là?
Ah oui, ça n'était pas raconté. Vous étiez passible d'emprisonnement si vous étiez surpris à prononcer le nom d'Um, ou plus grave encore, si vous gardiez ses écrits ou textes. Et alors ma grand-mère, je l'imagine maintenant, s'efforçait de corriger la très grave injustice qui a été faite à ce personnage en l'accompagnant de ces chants pour apaiser les esprits et essayer de faciliter leur passage de ce monde à l'au-delà. Tout cela en proportion, je le répète, de l'injustice qui lui a été faite. J'ai commencé à interroger ma grand-mère à ce sujet quand je devais avoir 10-12 ans. Elle était chrétienne, elle ne lisait pas, elle me faisait asseoir et lire la bible dans sa langue. Et donc on passait constamment de la bible à cette espèce d'expérience tout à fait christique: le sacrifice de quelqu'un au nom d'une idée. Et moi, à l'époque, ça me paraissait très poétique, et quand même assez mélancolique. Et donc par la suite, quand il m'a fallu entreprendre des études universitaires, je me suis tout de suite promis d'examiner les tenants et les aboutissants de ce que ma grand-mère m'avait raconté.
Est-ce la raison de votre intérêt pour l'histoire ?
Oui, c'est ce qui m'a mené à l'histoire. Ma famille voulait que je fasse des études de droit et que je devienne gouverneur de province (rires). Tant pis, ça ne m'intéressait pas beaucoup.
Avez-vous des souvenirs du passage du Cameroun à l'indépendance?
Non, parce que j'avais 2 ans et demi. Je ne m'en souviens pas du tout. Ma grand-mère me l'a raconté. Le Cameroun est devenu indépendant en 1960, un an et demi après l'assassinat d'Um – en 1958. Le jour de l'indépendance, à Douala, à Yaoundé, les militants de l'Union des populations du Cameroun (UPC) défilent avec la photo d'Um sur laquelle il est écrit «Il reviendra!». Cette promesse du retour du disparu, c'est quelque chose qui m'a beaucoup frappé.
Pendant votre enfance, à l'école, quelle était la présence de la question de l'indépendance camerounaise?
L'indépendance en tant que telle était un sujet tabou. On n'en parlait pas, on parlait du futur, du développement. La grande idéologie, c'était celle du développement, qui, nous disait-on, exigeait l'unité nationale autour d'un leader incontesté au sein d'un parti unique. C'était cela le discours, c'était une socialisation de type très autoritaire, qui se manifestait par l'absence de liberté politique, et d'expression. C'était la caporalisation de l'ensemble de la société par l'Etat et le parti unique. Un peu sur le mode des régimes communistes de l'Europe de l'Est. Beaucoup d'affinités entre ces technologies de gouvernement. Mais d'un autre côté, on nous apprenait à être fier du pays, on nous faisait lire des textes de romanciers de chez nous. J'ai grandi dans un pays où j'ai appris à être fier de mes origines. Lorsque le Cameroun joue au football, je suis camerounais.

  • A suivre, deuxième volet de l'entretien: L'autonomie sous la tyrannie.

Jade Lindgaard

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