Aaron Swartz, martyr de l'hacktivisme

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Âgé de 26 ans, ce militant américain du libre accès à l'information s'est donné la mort à quelques semaines de l'ouverture de son procès pour avoir téléchargé des articles scientifiques.

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L’annonce, samedi 12 janvier, du suicide d’Aaron Swartz a plongé le web dans une rare émotion. Peu de disparitions ont suscité à la fois autant de tristesse et d’hommages que de colère de la part des internautes. Âgé de seulement 26 ans, ce jeune homme plutôt discret dans les médias était pourtant relativement méconnu du grand public. Mais au sein de la communauté des geeks, il était considéré comme l’un des leaders du mouvement pour un internet libre et ouvert. Sa mort l’a transformé en quelques jours en véritable symbole d’une certaine vision du web.

Aaron Swartz © Reuters Aaron Swartz © Reuters

Fils d’un patron d’une société de logiciels, Aaron Swartz est un véritable surdoué de l’ère digitale, ce que l’on appelait communément un « petit génie de l’informatique ». Il remporte son premier prix à 13 ans, l’ArsDigita Prize récompensant la création d’un site collaboratif non commercial. La récompense comprend un billet pour le plus prestigieux des centres de recherches universitaires, le Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il participe à des rencontres et des tables rondes. Celles-ci lui permettent de côtoyer le gratin du web. À 14 ans, l’adolescent est intégré au groupe de travail chargé d’élaborer la norme RSS, destinée à gérer les flux RSS aujourd’hui utilisés par tous les sites pour diffuser leurs contenus.

Aaron est aussi très tôt un militant engagé, convaincu que la mission du réseau est de diffuser au plus grand nombre le savoir. Pour lui, « l’information est un pouvoir » et le but de la révolution numérique est de rendre ce pouvoir accessible à tous. À l’âge de 15 ans, il fréquente déjà depuis plusieurs années certains grands noms de « l’hacktivisme » et pose en photo avec Lawrence Lessig, célèbre juriste américain et grande figure de la défense des libertés sur internet.

Comme beaucoup de sa génération, il abandonne très tôt la fac pour fonder une start-up, Infogami. En 2005, celle-ci fusionne avec le tout récent site Reddit, aujourd’hui l’un des sites communautaires les plus influents. Mais en 2007, Aaron Swartz est poussé vers la sortie, un événement qui l’aurait fortement marqué, le plongeant depuis un état de dépression chronique dont il ne se serait jamais vraiment sorti.

Il continue cependant à s’impliquer dans tous les combats contre les diverses tentatives de filtrage du web ou de renforcement des textes sur le copyright, que ce soit Sopa, Pipa ou Acta. En 2008, il publie un texte remarqué, largement rediffusé depuis son décès, « Le Manifeste de la guérilla pour le libre accès », dans lequel il appelle les internautes à « prendre l’information, peu importe où elle est stockée, faire nos propres copies, et les partager avec le monde ». Un combat mené, notamment, via l’association DemandProgress qu’il fonde en 2010 et qui a été particulièrement active dans la lutte contre les projets de loi Sopa et Pipa. Aaron était également un internaute particulièrement actif sur de nombreux sites sociaux et notamment Wikipedia où il était un contributeur parmi les plus productifs.

Mais face à un monde toujours plus fermé et copyrighté, Aaron a connu le même sort que bien d’autres. Le 6 janvier 2011, il est interpellé pour avoir téléchargé, via un ordinateur du MIT, 4 millions d’articles tirés de la publication scientifique, normalement payante, Jstor. Lors de son procès, qui devait se tenir au mois d’avril, il risquait jusqu’à 32 années de prison et 4 millions de dollars d’amende.

Sa comparution était attendue par beaucoup comme l’occasion d’une tribune pour le libre partage de l’information. L’accusé était d’ailleurs soutenu par de nombreuses associations, comme l’Electronic Frontier Association. Mais selon ses proches, il était terrorisé à l’idée de comparaître devant la justice. D’autres appellent à la prudence, soulignant que le jeune homme était dépressif depuis quelques années. Quoi qu’il en soit, Aaron s’est pendu, vendredi, dans sa chambre.

« L'information est un pouvoir »

Le site du MIT piraté par les Anonymous Le site du MIT piraté par les Anonymous

Ses parents, eux, semblent n’avoir aucun doute sur ce qui a poussé leur fils au suicide. Sur le site mis en ligne à sa mémoire, ils accusent directement le système judiciaire. « La mort d’Aaron n’est pas simplement une tragédie personnelle. Elle est le produit d’un système judiciaire pénal où se sont répandues l’intimidation et les procédures abusives. Des décisions prises par des responsables du bureau du procureur du Massachusetts et par le MIT ont contribué à sa mort. »

Même ton accusateur chez le célèbre juriste Laurence Lessig qui reproche aux autorités, dans une note particulièrement violente publiée sur son blog, un véritable « harcèlement ». « Aaron n’a rien fait durant sa vie pour littéralement “gagner de l’argent” (…) Aaron a toujours travaillé uniquement pour le bien public (ou tout du moins la conception qu’il en avait). Il était brillant, drôle. Un gamin génial. Une âme, une conscience, la source d’une question que je me suis posée des millions de fois : Qu’en penserait Aaron ? Aujourd’hui, cette personne est partie, poussée au bord du précipice par ce qu’une société décente qualifierait de harcèlement. »

Plus modéré, l’écrivain, blogueur et ami personnel de Aarow Swartz, Cory Doctorow, rappelle de son côté que « Aaron était également quelqu’un avec des problèmes de dépression depuis des années ». Alors que le prestigieux MIT est lui aussi accusé d’avoir joué un rôle dans la mort du jeune homme, son président L. Rafael Reif a personnellement exprimé ses regrets. « Cela me peine de penser que le MIT a joué un certain rôle dans la série d’événements qui se sont terminés par cette tragédie. » Aux côtés des spéculations sur son suicide ou des accusations, la mort d’Aaron a suscité un nombre impressionnant d’hommages et de messages de tristesse écrits par les plus grands « gourous du web », mais également par de simples internautes. « Aaron est mort », a lancé ainsi sur Twitter Tim Berners-Lee, considéré comme l’un des pères d’internet. « Vagabonds du monde, nous avons perdu un sage. Hackers pour le droit, nous sommes un de moins. Parents, nous avons perdu un enfant. Pleurons. »

Cette avalanche de réactions et d’articles de presse laudateurs pourrait même sembler disproportionnée au regard de sa notoriété, somme toute limitée. Mais c’est justement cette relative discrétion qui permet peut-être aux internautes de se reconnaître dans ce jeune homme qui aurait pu être un copain de fac. Bien plus que dans un milliardaire flamboyant tel que Steve Jobs, un réfugié politique tel que Julian Assange ou un provocateur tel que Kim Doctcom, Aaron Swartz est typique d’une génération d’internautes qui a réellement cru en une nouvelle économie basée sur une « libération du savoir » permettant une émancipation du peuple. Et le suicide d’Aaron Swartz à l’approche de son procès symbolise certainement aussi pour beaucoup l’échec partiel de cette utopie et la victoire des grandes industries des « technologies de l’information et de la communication » qui, quasiment partout dans le monde, ont réussi à imposer un durcissement des législations.

Son décès est ainsi vécu pour certains comme l'expression d'un véritable martyre qu'aurait subi le jeune homme. Il a en tout cas permis de redonner un coup de fouet à la mobilisation. La communauté scientifique a d'ores et déjà choisi de lui rendre hommage en s’engageant à diffuser nombre de ses articles gratuitement au public, via un projet baptisé #PDFTribute, répondant ainsi à un souhait formé par Aaron dans son manifeste de 2008. Les hacktivistes des Anonymous, eux, avaient réagi dès dimanche en piratant le site de MIT pour y publier un véritable « appel aux armes ». Parallèlement, une pétition a été lancée sur le site de la Maison Blanche, demandant la suspension pour procédure abusive du procureur en charge du dossier d'Aaron Swartz.

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