Mali: «France et Etats-Unis ont aussi contribué au pourrissement»

Par

Gregory Mann est historien à l'université américaine de Columbia. Spécialiste de l'Afrique de l'Ouest, il décrypte les causes multiples du délitement de l'État malien, dont la guerre en Libye.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Gregory Mann est professeur d'histoire à Columbia (New York), spécialiste de l'Afrique de l'Ouest. Auteur d'un ouvrage sur les tirailleurs africains enrôlés par la France, il se rend régulièrement au Mali. Favorable à l'intervention militaire au nom, dit-il, de « l'urgence » provoquée par l'offensive des islamistes installés dans le nord du pays (retrouver notre dossier sur le Mali), il ne croit pas à la fin de la “Françafrique” et revient sur les responsabilités des pays occidentaux, France et États-Unis en tête, dans le délitement de l'État malien. De la guerre en Libye aux erreurs stratégiques commises dans la lutte contre le terrorisme. 

Vous aviez écrit que vous étiez favorable à une intervention internationale au Mali. Que pensez-vous de l’intervention française déclenchée vendredi dans un cadre différent, en dehors des forces africaines ?

Gregory Mann © DR Gregory Mann © DR
Cette intervention est nécessaire car il s’agit d’un cas d’urgence. Il n’y avait pas d’autre choix car l’offensive des djihadistes au nord du Mali ne laissait pas le temps, comme prévu, de former l’armée malienne et d’organiser l’envoi de soldats de la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest - ndlr). Par ailleurs, c’est le président malien par intérim qui a crié au secours et demandé à la France de venir en aide à l’armée malienne. Cela renforce la légitimité de l’intervention française.

Mais que répondez-vous aux interrogations qui s’expriment sur le mandat réel de la France, la durée inconnue de l’opération et les objectifs assez flous fixés par François Hollande ?

Les objectifs poursuivis sont en effet assez flous et ils changent logiquement au vu de la situation sur le terrain. Il n’est pas du tout évident que la France ait la volonté de libérer le nord du Mali, alors que la zone contrôlée par les groupes islamistes est très vaste. Je pense que la France va essayer d’aller aussi loin que possible, pour détruire les capacités logistiques et les stocks de munitions. Mais elle n’a sans doute pas envie d’occuper le terrain ! Elle va attendre que les troupes ouest-africaines prennent le relais. Pour l’instant, l’objectif est plutôt d’affaiblir les groupes islamistes, voire de libérer quelques villes du sud du Sahara.

Comment expliquez-vous le fait que la France n’a pas été capable d’intervenir avec d’autres puissances militaires ? Le soutien américain et britannique reste pour l’instant très limité…

Le gouvernement américain n’a aucune envie de s’investir dans ce conflit et préfère que la France le prenne en charge. Pour lui, c’est un problème assez lointain alors que pour la France, c’est un problème intime.

Mais du coup, les critiques surgissent déjà sur le retour de la Françafrique ou de la France « gendarme de l’Afrique »

Première chose : si François Hollande a promis de mettre fin à la Françafrique, il n’en a absolument pas les moyens ! Aucun président français ne peut mettre fin à un phénomène mis en place depuis des décennies, voire des siècles. La Françafrique ne prendra pas fin sur la seule décision de la France. Y compris parce qu’un certain nombre de dirigeants africains sont aussi pris dans ces réseaux. Ce phénomène met en jeu des intérêts différents mais aussi partagés entre les élites françaises et africaines.

Ensuite, sur le fond, les djihadistes d’Aqmi ont ciblé spécifiquement la France. Elle est donc forcément engagée dans cette lutte. La France n’a pas choisi seule ce combat. Certaines voix à gauche ont beau jeu de dénoncer la Françafrique et la protection des intérêts français, notamment l’uranium au Niger. Mais la France n’agit pas sur un terrain vierge : il y a aussi ses ennemis, comme Aqmi, et certains de ses alliés qui sont partie prenante. Ce n’est pas Barack Obama que le président malien a appelé, mais François Hollande !

Enfin, la France était le seul pays à pouvoir intervenir dans un délai aussi bref. C’est elle qui a des bases sur le continent africain, au Tchad et en Côte d’Ivoire, alors que la seule base américaine en Afrique est à Djibouti.

Mais peut-on croire François Hollande quand il affirme que l’intervention militaire au Mali ne procède que d’une lutte contre le terrorisme et pas d’une défense « d’intérêts particuliers » ?

Ce serait en effet une lecture simpliste de réduire ce conflit à la seule lutte contre le terrorisme. Il n’empêche que le danger est réel. Le fait que le Sahara malien devienne un refuge pour les groupuscules terroristes est un danger pour la France, le Sénégal, le Nigeria ou le Niger… Le risque est même imminent pour le Nigeria qui a déjà subi une campagne terroriste ces derniers mois.

Quels sont pour vous les responsables de l’effondrement du Mali, longtemps présenté comme un des modèles de démocratie en Afrique de l’Ouest ? Les autorités maliennes ? Les puissances occidentales comme la France et les États-Unis ? La guerre en Libye ?

La situation dans le Sahara était pourrie depuis longtemps. À Bamako (la capitale du Mali - ndlr), il y avait une culture du consensus qui avait été érigée par l’ancien président Amadou Toumani Touré (dit ATT - ndlr) et qui a abouti à la construction de toute une classe de politiciens qui ne poursuivait que ses propres intérêts et qui était perçue comme très peu légitime par la population. Quand ATT a été chassé du pouvoir, beaucoup de Maliens attendait cela depuis longtemps. On a aussi vu à quel point l’armée était faible, mal formée et rongée de l’intérieur par la corruption avec des soldats qui n’étaient que des fils à papa. C’est ensuite le conflit en Libye et sa très mauvaise gestion par le gouvernement malien qui a brutalement aggravé la situation.

À quand remonte le pourrissement que vous décrivez ?

Cela fait déjà une bonne décennie. Les prises d’otages occidentaux pour lesquels les États ont payé des rançons très élevées, le trafic de plus en plus important de cocaïne qui a provoqué le développement de la corruption et un désenchantement des jeunes Touaregs qui se sentaient exclus, ont créé une situation très tendue. Si on y ajoute la chute du régime de Kadhafi et le retour de mercenaires et d’armes, elle est devenue explosive.

Sans compter que les États-Unis ont demandé à l’armée malienne de renforcer sa présence dans le nord du pays… Cela paraît logique quand on veut lutter contre le terrorisme. En l’occurrence, cela a eu des conséquences dramatiques car cela a été très mal perçu par les séparatistes touaregs. Cette politique américaine focalisée sur le terrorisme est parfois maladroite, faute de connaissances réelles du terrain. Mais c’est d’abord le gouvernement d’ATT qui a très mal géré le conflit en Libye : la preuve en est que le Niger a également été confronté au retour de combattants pro-Kadhafi mais pas avec les mêmes conséquences !

Le capitaine Sanogo © Reuters Le capitaine Sanogo © Reuters

Vous évoquez les conséquences de la politique antiterroriste américaine dans la région. Les États-Unis se sont aussi beaucoup investis ces dernières années via un programme de formation de l’armée malienne… Le capitaine Sanogo, à l’origine du putsch contre ATT, en a même bénéficié. 

Cela fait en effet une quinzaine d’années que je croise des soldats américains au Mali, engagés dans la formation de l’armée malienne. Alors que le nombre des soldats formés n’était pas énorme, certains officiers maliens ont reçu une formation approfondie, dont une partie de ceux qui combattent, côté gouvernement, aujourd’hui dans le nord du Mali. Et y compris certains qui se sont engagés à un moment donné dans le mouvement touareg MNLA. Après tant d’années d’efforts, l’armée s’est effondrée sur le terrain, et de ce point de vue, c’est un échec.

La France avait aussi une coopération militaire avec le Mali et elle est intervenue en 2010 dans la zone pour tenter – en vain – de libérer certains de ses otages… Y a-t-il également une responsabilité française dans le pourrissement de la situation ?

D’abord, Nicolas Sarkozy était très focalisé dans la gestion, très médiatique, du dossier des otages. François Hollande a aujourd’hui une vision plus globale. Par ailleurs, il y a de très forts soupçons que la France ait soutenu le MNLA (le principal mouvement touareg - ndlr) au début de sa rébellion en janvier 2012. Or c’est ce mouvement qui, au-delà de la politique d’ATT, de la guerre en Libye ou des erreurs commises par la France et les États-Unis, est à l’origine du conflit sur le terrain malien. Parce qu’il a déclenché la guerre, parce qu’il a finalement conduit au coup d’État en mars 2012, et parce que le MNLA s’est allié avec les djihadistes avant d’être combattu par eux. En réalité, tous ceux qui sont impliqués dans cette région ont contribué au pourrissement de la situation.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

L'interview a eu lieu lundi par téléphone. Il a été relu et légèrement modifié par Gregory Mann.

Professeur d'histoire à Columbia, il est notamment l'auteur d'un ouvrage, en anglais, sur les tirailleurs africains enrôlés dans l'armée française.