La France et le Yémen: cartographie d’un mensonge d’Etat

Par Disclose
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Deux navires de fabrication française participent au blocus naval qui affame les Yéménites

Qu’en est-il des autres armements français utilisés par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ? En juillet dernier, la ministre des armées Florence Parly précisait ceci devant les députés de la commission de défense de l’Assemblée nationale : « À ma connaissance, les équipements terrestres vendus à l’Arabie saoudite sont utilisés non pas à des fins offensives, mais à des fins défensives à la frontière avec l’Arabie saoudite. » Contactés par Disclose dans le cadre de cette enquête, les services du premier ministre réaffirment cette position : « À notre connaissance, les armes françaises dont disposent les membres de la coalition sont placées pour l’essentiel en position défensive » (lire l'ensemble de la réponse du gouvernement sous l'onglet Prolonger de cet article).

En clair, les chars et les canons français mèneraient une guerre en retrait du côté saoudien, pour protéger le royaume des attaques des houthis. Mais cette guerre présentée comme « défensive » n’est pas celle décrite dans le rapport de la DRM.

Selon le renseignement militaire, 70 chars de combat Leclerc sont mobilisés dans le conflit. L’armée de terre émirienne en aurait groupé « une quarantaine » à Mocha et Al-Kwakhah, deux bases militaires situées sur la côte ouest du Yémen. Les chars resteraient dans ces bases et ne seraient, selon la DRM, jamais « observés en première ligne » des combats. Jamais ? La note introduit une nuance importante : « Ils sont néanmoins déployés sur l’emprise d’Al-Khawkhah, à 115 kilomètres d’Al-Hodeïda. »

D’après nos recherches effectuées à partir d’images tournées sur les lignes de front, puis recoupées par des vues satellites, les Leclerc ont participé à plusieurs grandes offensives de la coalition.

À l’image de l’assaut qui s’est déroulé entre juin et décembre 2018 sur la côte ouest. Les chars Leclerc ont quitté leurs bases et ont foncé sur la route qui remonte vers le nord, en passant par la ville d’Al-Khawkhah et la cité antique de Zabid.

 

Chars Leclerc en direction de Zabid. © Disclose

Ils avançaient en direction d’Al-Hodeïda. Contrôlée depuis 2014 par la rébellion, cette cité portuaire est la principale porte d’entrée des produits de première nécessité tels que le blé, le riz ou le sucre. Et l’un des objectifs militaires prioritaires de la coalition.

28 juillet 2018. Contrairement à ce qu’affirme Florence Parly, les chars Leclerc participent aux offensives. La DRM précise qu’ils « n’emploieraient que des munitions françaises » de type « obus flèches ». © Disclose

En octobre 2018, les chars français font route en direction d’Al-Hodeïda. © disclose ngo

Les attaques les plus meurtrières de la coalition s’effectuent par les airs. Dans leur note, les analystes du renseignement français relèvent que « Riyad conduit depuis mars 2015 une campagne de frappes aériennes massives et continues ». Selon eux, la coalition aurait procédé à 24 000 bombardements depuis 2015, dont 6 000 pour la seule année 2018.

« L’action de l’Arabie saoudite s’effectue essentiellement par voie aérienne », confirmait Jean-Yves Le Drian le 13 février dernier, devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Avant d’évacuer une quelconque responsabilité française : « Nous ne fournissons rien à l’armée de l’air saoudienne. » C’est faux. Comme l’atteste la note de la DRM, dont les parlementaires ignorent jusqu’à l’existence, mais que le ministre des affaires étrangères a eue entre les mains quatre mois plus tôt.

Les documents précisent en effet que des avions de chasse saoudiens sont équipés d’un bijou technologique conçu et entretenu par des ingénieurs français : le pod Damoclès. Fabriqué par Thalès, ce système de « désignation laser » fixé sous les avions de combat permet aux pilotes de guider tous les types de missile. (Mediapart avait déjà rapporté l'exportation de ces pods et le mensonge de Le Drian à ce propos)

Et même le missile américain Raytheon qui, selon une enquête de la chaîne CNN, a tué douze enfants et trois adultes yéménites, le 20 septembre 2016, dans le district d’Al-Mutama, dans le nord du Yémen.

Indispensables aux frappes ciblées, les pod Damoclès équipent aussi des avions de combat émiriens made in France. C’est le cas du Mirage 2000-9, dont on sait désormais avec certitude qu’il « opère au Yémen ». Avec quels missiles ? La note ne le dit pas.

Mais elle nous apprend que l’armée de l’air émirienne a acheté des missiles guidés franco-britanniques Black Shaheen (MBDA) et des missiles AASM (Safran), qui peuvent chacun équiper les Mirage 2000-9 utilisés au Yémen. Les Émirats arabes unis possèdent 62 chasseurs au total, selon le Sipri.

D’autres équipements aériens exportés par la France sont directement impliqués dans la guerre. Le Cougar, un hélicoptère de combat chargé du transport des troupes saoudiennes. Ou l’avion ravitailleur A330MRTT. Airbus en a fourni six à l’Arabie saoudite et trois aux Émirats arabes unis. Les neuf gros-porteurs assemblés à Toulouse jouent dans les airs un rôle déterminant : ils sont capables de ravitailler en kérosène plusieurs chasseurs de la coalition en même temps.

Depuis le printemps 2015, les bâtiments de guerre de la coalition filtrent les accès par la mer au port d’Al-Hodeïda. Officiellement, les navires saoudiens et émiriens font respecter l’embargo de l’ONU sur les armes à destination des houthis en inspectant des chargements suspects.

Mais en réalité, ils bloquent la nourriture, le carburant et les médicaments d’importation qui devraient approvisionner plus de vingt millions de Yéménites. Des entraves fondées sur une « base manifestement arbitraire », d’après un rapport du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) publié en août 2018.

En affirmant publiquement que la levée de ce blocus est « la priorité » de la diplomatie française, la ministre Florence Parly omet un élément capital dont la DRM l’a pourtant informée : deux navires de fabrication française « participent au blocus naval » qui affame plusieurs millions de Yéménites (lire notre article : La guerre de la faim). La France est également active dans la maintenance de ces navire, comme l'a déjà souligné Mediapart.

Il s’agit de la frégate saoudienne de classe Makkah et de la corvette lance-missiles émirienne de classe Baynunah. Cette dernière contribue aussi « à l’appui des opérations terrestres menées sur le territoire yéménite », précise la note. En français ? Elle bombarde la côte.

Fin 2017, les Émirats arabes unis ont acquis deux corvettes françaises, des Gowind 2500. En pleine guerre au Yémen, Emmanuel Macron s’est félicité de cette commande. « Ce contrat vient consolider notre relation en matière navale et compléter une coopération très forte ces dernières années sur toutes les armes », déclarait le président français le 9 novembre 2017, lors d’une visite officielle à Abou Dhabi.

Les intérêts commerciaux de la France assoient Paris dans une position schizophrène. L’État français est le 3e vendeur d’armements au monde. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite sont ses 2e et 6e plus gros clients, selon le ministère des armées. Dans le même temps, la France est signataire du traité sur le commerce des armes (TCA), lequel contraint le gouvernement français à « n’autoriser aucun transfert d’armes », dès lors que celles-ci pourraient servir à commettre « des attaques contre des civils ou des biens de caractère civil […] ou d’autres crimes de guerre ». Sur ce point, Matignon déclare que le TCA est « mis en œuvre » lorsqu’il décide « d’autoriser ou non des exportations de matériels de guerre ».

Extrait de la note "Confidentielle défense". © Disclose Extrait de la note "Confidentielle défense". © Disclose

Mais comment savoir si des armes fournies par sa propre industrie sont utilisées contre des civils lorsqu’on a perdu leur trace ? Dans sa note, la DRM reconnaît que faute « de capteurs dans la zone », elle n’est pas « en mesure d’évaluer de manière précise » l’ensemble du dispositif militaire de la coalition.

Pour la quantité de matériels français, le service de renseignement admet qu’il n’a tout simplement « aucune information sur [leur] emploi au Yémen » ou leur présence à la frontière. Une confession très embarrassante pour le sommet de l’État, mais couverte par le secret défense. Jusqu’à maintenant.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Disclose est un nouveau média et une ONG de journalisme d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens. 

Mediapart, soucieux de soutenir les différentes formes de journalisme d’enquête qui se développent, a décidé d’accompagner cette démarche journalistique. C’est pourquoi nous publions, en accès libre sur notre site, cette première grande enquête de Disclose, en trois volets.

Elle apporte des révélations inédites et irréfutables sur un scandale déjà documenté sur Mediapart : le rôle des armes françaises dans la sale guerre menée au Yémen par la coalition des armées de l’Arabie saoudite et des Émirats.

L’un des documents qui y est révélé est classé « confidentiel défense ». Si nous avons décidé de le publier, c’est parce qu’il est d’évidence d’intérêt public, le droit de savoir des citoyens rendant légitime sa révélation : il prouve en effet le mensonge du gouvernement français sur sa responsabilité dans une guerre qui tue des milliers de civils depuis 2015.

Par ailleurs, sa publication n’est aucunement susceptible de mettre en danger l’armée française, ses engagements ou ses militaires. Il y est seulement question de l’utilisation par des pays tiers d’un matériel d’armement qui leur est vendu par la France.

Nous n’avons publié qu’un extrait des documents révélés par cette enquête, mais l’ensemble d’entre eux peut être retrouvé sur le site de Disclose.

Cette enquête s’appuie aussi sur différentes bases de données sur le Yémen.

Le Yemen Data Project est une initiative pour la transparence qui rassemble des données non officielles sur les bombardements de la coalition au Yémen. Ces données proviennent de sources ouvertes qui ont ensuite été recoupées à l’aide d’informations recueillies par l’ONG britannique Acled (Armed Conflict Location and Event ).

À cela s’ajoutent les données publiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’Organisation mondiale de la santé et l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification).