Les nouveaux parias de la Turquie

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Depuis un an, la machine répressive turque mise en marche après le putsch manqué du 15 juillet 2016 ne cesse de produire de nouveaux proscrits à la culpabilité souvent douteuse. Rencontre en cinq récits avec cette nouvelle Turquie des réprouvés dont la vie a été brisée par l’arbitraire.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.-  Un an après la tentative manquée de putsch, le 15 juillet 2016, la Turquie a profondément changé de visage. L’état d’urgence s’est imposé comme un mode de gouvernement durable. Les ordonnances gouvernementales ont supplanté les lois et un référendum aux résultats controversés a transféré au président de vastes pouvoirs. Au nom de la traque des « terroristes » responsables du putsch, tous les coups sont permis : arrestations sur la base de preuves aussi minces que l’utilisation de telle application de smartphone ou la possession d’un compte dans telle banque suspecte, destitutions d’élus sans procès, limogeages en raison d’activités syndicales ou de militantisme pro-kurde…

Les statistiques judiciaires sont éloquentes : début juillet, 51 000 personnes (dont 13 députés, 83 maires kurdes, 159 journalistes) étaient en détention provisoire en lien avec le putsch et 48 000 autres étaient soumises à un contrôle judiciaire dans l’attente de leur procès. L’administration n’est pas en reste, qui a expulsé plus de 111 000 fonctionnaires (dont quelque 450 universitaires coupables d’avoir signé une pétition réclamant la fin des combats dans le Kurdistan turc) et en a suspendu 39 000 autres.

Derrière chacune de ces statistiques se cachent des milliers de vies condamnées à l’angoisse et à la précarité, soumises à la vindicte de la société, souvent pour des motifs obscurs ou dénués de tout lien avec le complot militaire. Du combat d’un père pour la libération de son fils aux préparatifs de départ d’une candidate à l’exil, voici, en cinq récits, un portrait de cette nouvelle Turquie des réprouvés.

Jamais sans mon fils

Veysel Kiliç n’a peur de rien. Pour son fils, il est prêt à remuer ciel et terre, à affronter toutes les polices du monde. Depuis l’arrestation de Selahattin, au lendemain de la tentative de putsch, le vieil apiculteur est allé à Ankara demander justice, devant le palais du président Recep Tayyip Erdogan, puis devant le ministère de la justice. À Istanbul, il a fallu une intervention des pompiers pour le déloger du pylône qu’il avait escaladé, face au siège de la police. Il a ensuite poursuivi pendant un mois sa protestation solitaire devant le palais de justice de Caglayan.

Veysel Kiliç © N. C. Veysel Kiliç © N. C.
Le 15 juin, alors qu’une marche de la justice, organisée par l’opposition sociale-démocrate, prenait le départ d’Ankara, l’ancien militant islamo-conservateur n’a pas hésité à rejoindre ces marcheurs de « l’autre bord », défenseurs de la laïcité et autres lecteurs de Marx et Engels. Incongru au milieu de la troupe avec sa barbe et son calot, Veysel, 63 ans, a marché pendant 25 jours sous le soleil de l’été anatolien, sans déroger au jeûne du ramadan, dormant le soir venu sur des cartons au bord de la route, avec une couverture pour seul confort.

Selahattin a été arrêté à Istanbul, le 16 juillet 2016 à l’aube, sur le pont du Bosphore, théâtre d’une confrontation sanglante entre militaires putschistes et simples civils venus s’opposer au coup de force. À 19 ans, il achevait sa deuxième année à l’école de guerre de l’armée de l’air. « La nuit du 15 juillet, on a dit à tous ces jeunes qu’ils allaient faire des manœuvres inopinées. Ils étaient dans un camp d’entraînement à Yalova [au sud-est d’Istanbul]. On les a mis dans un bus et on les a envoyés à Istanbul. Ils ne se doutaient de rien », affirme Veysel. Cette nuit-là, d’autres cadets de l’aviation ont été envoyés à Ankara et à la préfecture d’Istanbul. Tous affirment dans leur déposition n’avoir eu aucune idée de l’objectif de leur déplacement et font le récit de leur terreur face aux événements.

C’est également l’opinion d’un témoin qui traversait le pont du Bosphore au moment de sa fermeture. « En passant devant les jeunes militaires, le chauffeur de mon minibus les a interpellés pour leur demander ce qu’ils fabriquaient. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient », relate cette source, parlant sous le couvert de l’anonymat.

Dispersion des forces antigouvernementales avec un canon à eau, le 16 juillet 2016, sur le pont du Bosphore, à Istanbul © Reuters Dispersion des forces antigouvernementales avec un canon à eau, le 16 juillet 2016, sur le pont du Bosphore, à Istanbul © Reuters

La situation est restée sous contrôle pendant plusieurs heures, la police ayant installé un barrage en amont du pont. Jusqu’à ce qu’une foule de civils, répondant à l’appel télévisé à la mobilisation du président Erdogan, se lance à l’assaut de la construction. Des coups de feu sont tirés, des civils tombent, certains touchés mortellement. Alors que les militaires se rendent, certains sont lynchés. L’un d’eux a la gorge tranchée, un autre est jeté du haut du pont. Selon l’acte d’accusation publié vendredi, 32 civils et deux policiers ont péri durant ces instants d’horreur, devenus un des hauts faits de l’épopée de la résistance au putsch. Le ministère public indique que sept militaires, dont cinq officiers ont également péri sur le pont. Il réclame la prison à vie pour 143 accusés, dont Selahattin.

Veysel en est convaincu, hormis un camarade de son fils, qui a tiré en l’air pour effrayer la foule, aucun cadet n’a fait usage de son arme. « S’ils l’avaient fait, il n’y aurait pas eu 250 morts [le bilan national des victimes du putsch – ndlr] cette nuit-là, mais 2 500 ou 25 000 », commente-t-il. L’argument a du sens quand on sait que 263 cadets sont actuellement écroués en lien avec la tragédie du pont, et que chacun d’eux avait perçu 80 cartouches. « Il y avait un sniper perché sur une des piles du pont, c’est lui qui mitraillait tout le monde », ajoute l’apiculteur, relayant une information publiée par plusieurs journaux.

Depuis cette nuit, Selahattin est enfermé avec ses camarades à la prison de Silivri, dans l’attente d’un procès dont la date n’a pas encore été fixée. Des conditions de cette détention, Veysel ne veut pas parler. Tout juste admet-il qu’il lui a fallu une semaine pour apprendre où était son fils.

Et depuis cette nuit, Veysel est devenu une personne infréquentable pour nombre des siens. « Même parmi des gens de ma famille proche, certains me regardent désormais avec suspicion. Ils se disent que si mon fils est en prison, c’est qu’il doit y avoir une raison », évoque-t-il. Le combat au grand jour du vieil homme, originaire du département de Rize, sur la mer Noire, a aussi aggravé son cas. « La presse progouvernementale a commencé à parler de moi : désormais, on m’appelle le “prêtre de Rize”, parce que je viens de là-bas, du même département que les parents d’Erdogan », indique Veysel.

L’apiculteur, qui a recommencé sa veille devant le palais de justice de Caglayan, a été pris à partie mardi par un passant et embarqué par la police pour une garde à vue d’une heure. L’incident n’a pas entamé sa motivation. « J’arrêterai de me battre quand mon fils sera sorti de prison », dit-il.

Des proches de détenus patientent aux abords de la prison de Silivri, près d'Istanbul, le 5 août 2016 © Reuters Des proches de détenus patientent aux abords de la prison de Silivri, près d'Istanbul, le 5 août 2016 © Reuters

Présomption de culpabilité

Une fois n’est pas coutume, Elaine Ryan, citoyenne franco-irlandaise, avait quitté la Turquie en avance cet été-là, laissant à son mari, le commissaire de police turc Kürsat Cevik, le soin d’amener leurs enfants en France pour les vacances. Après quelques jours passés dans la ferme des grands-parents, à Haymana (département d’Ankara), Kürsat et les deux enfants devaient prendre leur avion pour Paris le 16 juillet 2016.

Les événements survenus dans la nuit du 15 au 16 allaient cependant bouleverser leurs destinées. Après le putsch, il n’était plus question pour le commissaire de quitter le territoire. Une fois la question des enfants réglée par un aller-retour éclair de leur mère en Turquie, l’officier, rappelé en urgence par ses supérieurs, prenait avec sa voiture la route de Mardin (sud-est), où il travaillait depuis 2013. « Quand je suis revenue à Paris avec les petits, il m’a annoncé qu’il était suspendu, relate la jeune femme. Quelques jours plus tard, je ne suis plus parvenue à le joindre par téléphone. J’ai essayé de me renseigner mais personne ne voulait me parler. J’ai finalement appris qu’il avait été arrêté, avec 15 de ses collègues. »

Placé en garde à vue le 21 juillet, le commissaire a été écroué le 28 pour « appartenance à une organisation terroriste armée », en l’occurrence le FETÖ, acronyme utilisé par les autorités pour désigner les réseaux du prédicateur islamiste Fethullah Gülen, qu’elles accusent d’avoir organisé la tentative de putsch. Si la justice turque a prononcé une interdiction de divulguer des informations sur ce dossier, laissant Elaine Ryan dans l’obscurité pendant plusieurs mois, le ministère de la justice a répondu aux questions du groupe de travail sur les détentions arbitraires (WGAD) des Nations unies, qui a rendu publiques ces réponses dans un rapport publié fin juin.

Selon le ministère, les principales preuves retenues contre le policier tiennent dans le fait que son téléphone était muni de l’application de communication cryptée Bylock, dont « il est de notoriété publique qu’elle était utilisée parmi les membres du FETÖ », et celui que Kürsat Cevik a bénéficié d’une bourse de la police, « monopolisée par les membres du FETÖ », pour réaliser une thèse de doctorat au Royaume-Uni entre 2008 et 2013. Il évoque aussi des vidéos de Gülen retrouvées dans le matériel informatique saisi au domicile de l’officier.

Une à une, Elaine Ryan récuse ces allégations. « Mon mari ne pouvait pas avoir Bylock sur son smartphone. L’application a été retirée des sites de téléchargement avant l’achat de son téléphone, et celui-ci était bridé, il ne pouvait pas entrer sur des bases de téléchargement illégales », assure-t-elle. Et les vidéos, dont Kürsat nie catégoriquement l’existence, n’apparaissent ni dans l’acte d’accusation ni dans les débats des deux premières audiences du procès, souligne la jeune femme.

Concernant le séjour britannique de son époux, qu’elle a rencontré en 2007 alors qu’ils participaient tous deux à une mission de maintien de la paix au Liberia, Elaine a sa propre théorie. « Dans la promotion de mon mari, 15 officiers sont partis en mission à l’étranger. Ils ont tous été arrêtés, affirme-t-elle. Tous les policiers qui ont eu une expérience à l’étranger étaient listés. Ne manquait qu’une occasion pour les emprisonner. »

Les arguments d’Elaine ont été pris au sérieux par le WGAD, qui estime dans son rapport que « la privation de liberté de M. Cevik […] est arbitraire » et a appelé la Turquie à libérer le détenu immédiatement.

L’appel de l’organisme onusien est cependant resté sans suite pour l’instant. Détenu à Sanliurfa (sud-est), Kürsat Cevik vit « dans une cellule pour 10 occupée par 24 personnes, avec des matelas par terre », selon son épouse. « Il souffre de la chaleur. Mais le plus gros problème, c’est l’accès aux soins. En février, il s’est cassé la cheville, soi-disant en jouant au volley-ball. Le médecin qui l’a examiné a conclu que ça allait se recoller tout seul », relate-t-elle. Une autre difficulté est l’éloignement. Les parents du policier, des paysans d’Anatolie centrale, n’ont les moyens de lui rendre visite qu’une fois par mois. Elaine, restée en France avec ses enfants en bas âge, n’a droit qu’à dix minutes de communication téléphonique toutes les deux semaines, quand la ligne fonctionne.

La prochaine audience du procès, fixée au 17 octobre, sera peut-être décisive. Mais Elaine Ryan a peu d’espoir. « Mon mari dit qu’il va être condamné, que c’est comme ça que ça se passe, rapporte-t-elle. Le pire, c’est qu’à la fin de sa peine, il ne pourra jamais obtenir de visa pour venir en France. Et moi, je ne pourrai jamais le rejoindre en Turquie – on m’a fortement déconseillé de retourner là-bas. Nous n’avons quasiment plus d’espoir de pouvoir vivre ensemble. »

La prison, mode d’emploi

Chef de file du Parti démocratique des peuples (HDP), qui trouve ses ancrages à gauche et dans le mouvement kurde, le jeune (44 ans) et charismatique Selahattin Demirtas a été arrêté le 4 novembre à Diyarbakir (sud-est), lors d’une opération judiciaire qui a privé sa formation de nombre de ses cadres, sous couvert de lutte post-putsch contre le terrorisme. L’ancien avocat, joueur de saz à ses heures et opposant résolu de Recep Tayyip Erdogan, doit répondre de diverses accusations allant de l’incitation au crime à l’appartenance à une organisation terroriste, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le ministère public réclame 142 ans de prison à son encontre. Détenu depuis dans une prison d’Edirne (nord-ouest), il raconte, avec humour et poésie, son quotidien de prisonnier dans une lettre publiée le 17 juin par le quotidien BirGün, dont nous publions ici de larges extraits :

« Mon incarcération est encore trop récente pour que j’oublie le bruit de la vie, qui continue à couler abondamment au-dehors. Elle n’est pas assez longue non plus pour que je devenienne donneur de leçons, dans un pays où il y a des otages emprisonnés depuis plus de 25 ans. Mais je pense qu’écrire mes impressions sur le monde carcéral est de mon devoir. Un des objectifs de notre incarcération est aussi de répandre la peur dans la société, d’intimider tout le monde par la menace d’emprisonnement. Le devoir qui nous revient alors est de rendre ces efforts vains. […] J’écris pour que vous ayez, au cas où vous vous feriez arrêter, des informations fraîches entre vos mains. À vrai dire, il n’y a pas de nouveautés qui vaillent la peine d’en parler… Je vais donc écrire à propos de différentes petites choses de la vie quotidienne. Vous mémoriserez ce que vous trouverez utile…

Quand vous entrez dans la prison, ils vous fouillent et vous confisquent tout ce qui est interdit d’y faire entrer. Mais ils ne peuvent pas confisquer vos “opinions”, celles qui sont montrées comme motifs de votre incarcération. Vous pouvez donc les faire entrer à l’intérieur. C’est une drôle de pratique.

Le 30 octobre 2016, Selahattin Demirtas manifeste à Diyarbakir contre l'arrestation de deux maires adjoints © Reuters. Le 30 octobre 2016, Selahattin Demirtas manifeste à Diyarbakir contre l'arrestation de deux maires adjoints © Reuters.

Les premiers jours, lorsque vous sortez de la cellule, vous pouvez paniquer un instant dans le couloir et chercher votre clé en pensant que vous l’auriez oubliée à l’intérieur. Pas de panique ! Ici, il y a beaucoup de serrures, mais il n’y a aucune clé.

Les personnes qui vous rendent visite vous trouvent à domicile chaque fois, sans problème. Personne ne leur dit “Monsieur vient de quitter le local pour une réunion”, ou “Il est actuellement en congé annuel, si vous avez un message, nous lui transmettrons”. En quelque sorte, vous n’avez pas de prétexte…

Ne soyez pas triste, si dehors, vous êtes une personne aimée, respectée et qui compte pour votre entourage. Ici, vous êtes comptés au moins deux fois par jour. C’est mieux que rien. Essayez d’en tirer un peu de bonheur. »

« Vous n’avez pas, ici, cette inquiétude qui vous fait dire “Zut je n’ai plus de batterie !”. Votre batterie ne se décharge jamais ici. Soyez tranquilles, ne vous stressez pas. Ils ne peuvent pas vous couper votre connexion Internet non plus, comme ils le font d’habitude, lorsqu’il y a des événements graves. C’est vraiment une sensation de sérénité, qui donne un avant-goût de liberté.

Pour celles et ceux qui se plaignent de ne jamais passer à la télé, il y a des mesures prises. Il y a des caméras qui vous filment 24 heures sur 24 et des potes qui vous suivent attentivement sur leurs écrans.

Mes amis, vous qui courez toute la journée, pleins de sueur, pour ne pas rater le bus, le métro, le ferry, cet endroit est fait pour vous. Parce que le véhicule des transferts appelé “ring” ne part absolument pas avant que vous y montiez. Une grande importance est portée à la satisfaction des voyageurs. Vous en êtes arrivés au point de ne pouvoir vous rendre nulle part sans l’aide de votre appareil de navigation GPS ? Ne vous en faites pas, au moins quatre gardiens vous amènent partout où vous devez aller.

Il y aura certainement des copains codétenus qui voudront vous taquiner en vous disant : “Tiens, on sonne à la porte, tu peux ouvrir ?” Ne vous faites pas avoir.

Si vous entendez des bruits la nuit, vous pouvez être sûrs qu’il ne s’agira pas de voleurs. Il y a des voleurs, dans la prison, mais ils sont dans d’autres quartiers et cellules. De toute façon, ce sont de petits voleurs. Les grands ne sont pas mis en prison. Il n’y a pas de raison pour avoir peur.

Ici, personne ne vous menace de vous envoyer en prison. C’est une sensation plutôt agréable.

Pour celles et ceux qui s’énervent en disant “ça fait dix minutes que j’ai envoyé un message, on ne m’a toujours pas répondu !”. Ici, le temps qui s’écoule entre une lettre envoyée et sa réponse est au minimum d’un mois. Excellente méthode pour apprendre à contrôler sa colère.

[…]

Ici aussi “la vie est courte, les oiseaux volent”, ici aussi “même si tu es un dragon ça ne change rien”, ici aussi “le vrai amour est ne pas céder”… »

Citoyens clandestins

Tout commence par son nom sur une liste. À chaque annonce d’un nouveau KHK, soit une « décision ayant valeur de loi » ou ordonnance, principal mode d’action du gouvernement depuis l’instauration de l’état d’urgence, le premier réflexe de tout fonctionnaire turc est désormais de jeter un œil sur le site Internet du Journal officiel, pour s’assurer qu’il n’est pas de la prochaine charrette. Pour Hüseyin Demir et son épouse, alors enceinte jusqu’aux yeux, le choc a été rude. « Ma femme a d’abord vu son propre nom, puis le mien. Nous avons été expulsés en même temps », se souvient l’instituteur.

Ce jour-là, le 7 février dernier, 4 464 personnes figuraient sur la liste du KHK 686, condamnées à rejoindre la cohorte des exclus de la fonction publique – 111 000 à ce jour, dont 34 000 dans l’éducation.

« Notre première réaction, après un moment d’incrédulité, a été de refuser cette décision. Au bout du compte, nous n’avons rien fait pour mériter d’être limogés comme cela, nous n’avons commis aucun crime. Donc, nous avons décidé de lutter », raconte Hüseyin, 40 ans. Responsable d’une classe de CP dans le quartier stambouliote très à gauche de Sarigazi, l’enseignant organise une déclaration devant son école, avec le soutien de ses élèves et des parents, avant de mettre en place des cours sauvages de lecture. « Nous nous retrouvions dans un parc à côté de l’école avec 10 à 20 élèves et nous lisions ensemble. Cela a duré six semaines, jusqu’aux vacances. »

L’instituteur n’a reçu aucun courrier confirmant son limogeage ou justifiant cette décision. « Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai été viré », résume-t-il. Mais il a bien sûr de forts soupçons. Syndicalisés, Hüseyin et son épouse, prof de collège, ont participé à de nombreuses manifestations et grèves décrétées par leur syndicat, Egitim-Sen. « Il y avait certainement depuis longtemps des fiches à nos noms. Je pense qu’ils ont trouvé une bonne occasion de virer tous ceux qui étaient fichés », estime-t-il, dénonçant l’établissement de véritables « réseaux de dénonciation » qui alimentent les « commissions antiterroristes » en candidats à l’exclusion.

À Ankara, le 16 juin 2017, une femme proteste contre la détention de son mari et d'une consœur, enseignants en grève de la faim © Reuters À Ankara, le 16 juin 2017, une femme proteste contre la détention de son mari et d'une consœur, enseignants en grève de la faim © Reuters

L’expulsion prononcée par KHK ne se résume pas à un licenciement. Outre la perte totale des droits d’ancienneté et autres primes de départ, la mesure condamne pratiquement les personnes touchées à l’indigence. « Nous ne pouvons travailler dans aucune institution d’État, et nous ne pouvons pas non plus être embauchés dans une école privée. On peut travailler dans d’autres branches, mais ce sera forcément au noir, sans sécurité sociale, parce que l’employeur a peur qu’on ne l’accuse de donner du travail à des terroristes et que l’État ne se retourne contre lui », explique Hüseyin.

À ces mesures, s’ajoutent l’impossibilité d’obtenir un prêt d’une banque, la suppression du passeport – qui vous interdit tout espoir de fuite –, la stigmatisation par les médias progouvernementaux. « Nous vivons comme des immigrés clandestins dans notre propre pays. »

Les seuls qui trouvent à s’embaucher sont ceux qui ont la chance d’avoir un parent entrepreneur. Les autres en sont réduits à de petits boulots à la sauvette. En mai, un enseignant répudié de 39 ans, Bünyamin Aydogan, a péri sur un chantier à Afsin (sud), écrasé par un tuyau de canalisation.

Hüseyin et son épouse n’ont pas encore eu recours à ces expédients. Pour l’instant, ils s’efforcent de survivre avec la petite allocation que leur octroie leur syndicat, financée par la solidarité des fonctionnaires encore en poste. « Même avec nos deux salaires, on n’a jamais vraiment fait partie de la classe moyenne. Notre niveau de vie était celui d’ouvriers. On n’a pas vraiment vécu un grand choc économique en perdant notre travail », commente l’instituteur. « Pour d’autres, ça a été plus dur. On en est déjà à 50 suicides chez les expulsés », ajoute-t-il. Un rapport, publié fin avril par le parti d’opposition CHP, faisait état d’au moins 35 suicides chez les personnes frappées par les purges.

Le gouvernement a certes mis en place une commission de recours, chargée de passer en revue toutes les décisions d’expulsion contestées et dont l’entrée en fonction a été annoncée pour juillet. Mais Hüseyin n’a guère d’espoir à son sujet. « Si le gouvernement ne l’avait pas créée, les expulsés auraient pu adresser leurs plaintes directement à la Cour européenne des droits de l’homme. Là, cette commission va se contenter d’entériner les décisions prises, et elle va faire durer les procédures pendant des années », commente-t-il. Le 5 juillet, le vice-premier ministre Numan Kurtulmus a indiqué que cette commission, qui aura à gérer plus de 100 000 dossiers, serait composée de seulement huit membres.

L’enseignant en est convaincu, le gouvernement islamo-conservateur n’a aucune intention de faire marche arrière sur ces purges qui servent trop bien ses intérêts. « Il y a un double objectif dans ces purges : d’un côté, virer des fonctionnaires pour les remplacer par des nouveaux employés de droit civil, et de l’autre, virer tous ceux qui pourraient résister à cette manœuvre, les syndicalistes en tête », estime Hüseyin, qui dénonce une « offensive générale contre les salariés », menée à la faveur du climat de peur post-putsch. « En même temps, dans les écoles, on installe de nouveaux programmes antilaïcs et réactionnaires », ajoute-t-il, faisant notamment allusion au retrait, dans les manuels scolaires, des références à la théorie de l’évolution.

Le pays qui rétrécissait

Des universitaires manifestent à l'université d'Ankara, en février 2017 © Reuters Des universitaires manifestent à l'université d'Ankara, en février 2017 © Reuters

Merve Kurt n’est pas une politicienne, ni une militante politique ou syndicale. Encore moins la disciple d’un prédicateur islamiste. « La seule fois où je me suis vraiment engagée politiquement, c’était lors d’une manifestation du 1er mai, sur la place Taksim. J’étais avec le Parti communiste de Turquie (TKP). La police a chargé, on a couru, je suis tombée et je me suis cassé le bras. J’ai compris ce jour-là que je n’étais pas faite pour le militantisme », plaisante la jeune femme.

L’étudiante de 33 ans a bien sûr été enthousiasmée par le mouvement contestataire de Gezi, en juin 2013. Mais, en vacances en Australie, elle en a raté l’essentiel. Son profil serait plutôt celui d’une première de la classe : études au prestigieux Robert College d’Istanbul, licence de philo à l’université anglophone du Bosphore, maîtrise à la Sorbonne, thèse de doctorat en philosophie de l’esthétique préparée à l’EHESS, qu’elle soutiendra en janvier à l’université francophone de Galatasaray.

Pourtant, depuis la tentative de putsch, Merve sent l’espace se rétrécir autour d’elle. Il y a d’abord eu le coup de force lui-même et son déchaînement de violence. « Pendant plusieurs mois, j’ai eu peur de sortir dans la rue, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver », relate-t-elle. Puis est survenue la suspension de sa bourse d’État, pendant plusieurs mois, qui l’a contrainte à chercher un travail dans un lycée privé francophone d’Istanbul, Saint-Joseph. « Ils ont dit qu’il contrôlaient tous les bénéficiaires des bourses, à la recherche de gülenistes », indique Merve.

Les mauvaises nouvelles ont commencé à pleuvoir. Un ami thésard, qui venait de finir la rédaction de son mémoire sur Gezi, a été contraint par son université de recommencer à zéro avec un autre sujet. Un autre universitaire, qui avait eu la mauvaise idée de publier pendant Gezi une lettre adressée au président Erdogan, a été arrêté après le 15 juillet pour des soupçons d’appartenance au FETÖ. « Ils l’ont gardé pendant trois semaines, alors qu’il est communiste. Il est libre maintenant, mais il a perdu son travail, il ne peut plus quitter la Turquie », affirme la jeune femme.

Peu à peu, l’étau se resserre. « Dans le lycée où je travaille, la direction a dû virer récemment un prof de physique en raison de ses publications sur Facebook. C’est le ministère de l’éducation qui l’exigeait », indique Merve. L’étudiante s’inquiète également des appels lancés par des commentateurs proches du pouvoir en faveur de la fermeture des établissements privés en langue étrangère, du type de Saint-Joseph, au nom d’une éducation « locale et nationale ».

La situation n’est guère plus prometteuse à l’université de Galatasaray, où deux amis de Merve ont déjà choisi de s’exiler, avant d’être empêchés de le faire. « Sur l’ensemble de la Turquie, il n’y a que trois universités qui résistent encore aux pressions du pouvoir : ODTÜ à Ankara, Bosphore et ITÜ à Istanbul. Mais je ne sais pas pendant combien de temps elles pourront continuer à le faire », commente l’étudiante.

La doctorante ne croit guère à un rétablissement de l’État de droit. « Même après la reprise en main de l’après-Gezi, il y avait toujours un espoir. Les gens parvenaient à s’organiser, à sortir, à protester, se souvient-elle. Maintenant, si on sort, si on manifeste, en face de nous, l’autre camp est armé et est vraiment dangereux. » Elle ne fonde pas davantage d’espoir dans un retournement de situation par les urnes, lors de la présidentielle de 2019 par exemple. « Le problème, c’est qu’ils peuvent toujours tricher. Et s’ils ne peuvent pas tricher, s’ils perdent trop largement, alors ils vont suspendre tout le système électoral et dire “désormais, c’est comme ça qu’on dirige le pays”. » 

À l’automne, Merve rejoindra son fiancé, Deniz, en Hongrie. Mathématicien, le jeune homme a fini sa thèse à Budapest, mais il est parvenu à trouver un postdoctorat qui lui évite d’avoir à rentrer en Turquie. Comme de nombreux intellectuels turcs, le couple a choisi de faire sa vie en Europe. « Je n’arrive pas à concevoir un futur proche dans lequel on pourrait vivre en Turquie comme dans un pays démocratique, dit Merve Kurt. Dans cinq ans, dix ans, peut-être, mais pour le moment, je ne m’imagine pas continuer à vivre ici. »

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Nous avons reproduit, avec l’aimable autorisation de BirGün, la lettre de Selahattin Demirtas. La traduction a été amicalement fournie par le site franco-turc Kedistan.