Le Canada hausse le ton face à Riyad. Et se retrouve seul

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Le Canada de Justin Trudeau a vécu au mois d’août un bras de fer diplomatique avec l’Arabie saoudite du prince héritier Mohammed ben Salmane sur la question du respect des droits de l’homme. Dans un malaise international symptomatique, piteux. Et lourd de dangers.

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Le Canada propre à Justin Trudeau s’est doté d’une ministre des affaires étrangères, Chrystia Freeland, dont le patronyme signifie « pays libre ». L’onomastique a cassé des briques. Il arriva ce qui devait arriver : un grabuge du tonnerre de Dieu dans les relations internationales, opposant Ottawa et l’Arabie saoudite – l’un des pires régimes dévots et dictatoriaux de la planète avec la Corée du Nord.

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Un tweet – équivalent contemporain de la dépêche du XIXe siècle – a mis le feu au poudre. Le 2 août 2018, Chrystia Freeland se déclarait, sur le réseau social, « très alarmée » par les récentes arrestations d’activistes pour les droits des femmes en Arabie saoudite, notamment Samar Badawi. Mme Badawi avait été l’une des premières signataires d’une pétition réclamant le droit pour les femmes de conduire en Arabie saoudite, mais aussi de pouvoir voter et se présenter aux élections locales.

Elle avait reçu, en 2012, le prix international des femmes de courage, des mains de Hillary Clinton et de Michelle Obama. Samar Badawi est de surcroît la sœur de Raif Badawi, blogueur et activiste saoudien, condamné en 2012 à mille coups de fouets et dix ans de prison pour apostasie et injure à l’islam. Alors que Raif Badawi croupit dans les geôles du régime de Riyad (son avocat y fut également envoyé, tant qu’à faire…), sa femme et ses trois enfants, tracassés jusqu’à plus soif par le royaume saoudien, ont obtenu l’asile politique au Canada en 2013. Ils vivent désormais au Québec, à Sherbrooke.

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En pressant Riyad, sur Twitter, de « libérer immédiatement » les militants pacifiques ainsi embastillés, dans un langage et une pratique fort peu diplomatiques – c’est-à-dire en toute publicité –, le ministère des affaires étrangères du Canada permit, à ses dépens, de révéler la nature odieuse du royaume wahhabite. Celui-ci s’est attaché le silence des puissances occidentales à son endroit – en vendant du pétrole et en achetant des armes. Et il entend bien en tirer les dividendes, ne tolérant aucune incartade.

Toujours sur Twitter – nous sommes décidément bien loin de la diplomatie de l’escalier dérobé –, le ministère saoudien des affaires étrangères est alors monté sur ses grands chevaux et a pris la mouche, affirmant que le royaume « n’acceptera pas d’ingérence dans ses affaires intérieures ». Conclusion sans appel : « La position du Canada est une violation grave et inacceptable des lois et procédures du Royaume. »

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L’affaire n’en reste pas à cette rafale de gazouillis. À Ottawa, un communiqué du ministère des affaires étrangères insiste de manière argumentée : « Le Canada défendra toujours la protection des droits humains, et donc forcément les droits des femmes. Le gouvernement […] estime que ce dialogue est essentiel à la diplomatie internationale. » Mais déjà la politique du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane al-Saoud est à l’œuvre, agressive, brouillonne et même légèrement insensée.

Le 5 août, Riyad ordonne l’expulsion de l’ambassadeur du Canada – le diplomate, sommé de quitter son poste dans les 24 heures, était déjà en vacances à Toronto. Dans la foulée, le royaume wahhabite suspend ses vols en provenance et à destination de Toronto. Mais ce n’est pas fini : ordre de rapatriement des médecins, étudiants et patients saoudiens au Canada, mais encore et surtout gel de « toutes nouvelles transactions concernant le commerce et les investissements » au pays à la feuille d’érable. Les échanges commerciaux entre les deux pays se sont montés à 2,7 milliards de dollars en 2017. Mais un contrat de défense de 15 milliards de dollars (des centaines de véhicules blindés) a été signé en 2014, qui pourrait faire les frais de l’ire saoudienne. Enfin, selon le Financial Times, la banque centrale et les fonds de pension saoudiens auraient par ailleurs demandé à leurs gestionnaires de portefeuilles à l’étranger de liquider, « quel qu’en soit le coût », leurs actifs canadiens (qui se montent à quelque 20 milliards de dollars)…

Le 8 août, Justin Trudeau s’exprime : « On ne veut pas avoir de mauvaises relations avec l’Arabie saoudite, un pays qui a une certaine importance dans le monde et qui fait des progrès au niveau des droits humains […]. Les Canadiens s’attendent à ce que leur gouvernement parle clairement, fermement et poliment du respect des droits humains partout dans le monde, et nous allons continuer de le faire. »

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La querelle diplomatique atteint une dimension folklorique lorsque, pour répondre à la pseudo-ingérence d’Ottawa, Riyad s’ingère dans la question de l’indépendance du Québec, soutenue sur Twitter par des comptes saoudiens formatés pour l’occasion, avec le drapeau de la ville de Québec se substituant à l’emblème fleurdelisé…

Si Riyad a reçu le soutien immédiat de plusieurs pays arabes sous son influence (à commencer par Bahreïn), l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique n’ont manifesté aucun empressement à défendre le Canada. Bruxelles a réclamé des éclaircissements sur les arrestations saoudiennes, tout en ne se mêlant pas de la querelle en cours : « Nous ne commentons pas les questions bilatérales », s’est bornée à déclarer Maja Kocijancic, porte-parole de la Commission. À Washington, le département d’État s’est contenté d’inviter deux « amis » et « partenaires » à régler leur différend par la voie diplomatique. Ponce Pilate vit désormais un peu plus au Nord…

Pour le coup, Kenneth Roth, de l’organisation Human Rights Watch, met les pieds dans le plat en pointant la veulerie de l’Occident repus, craintif, cynique, bref, sans le moindre principe.

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L’opinion publique fut aux abonnés absents durant ce mois d’août. Pas seulement du fait des vacances mais en raison d’œillères idéologiques. La gauche ne voit pas l’intérêt de soutenir le libéral nord-américain Justin Trudeau, dans un esclandre avec un pays jadis sous le joug colonial britannique, cette Arabie saoudite qui prétend jouer sur une fibre tiers-mondiste certes usée jusqu’à la corde et relevant de l’imposture totale, mais qui agit encore telle une piqûre de rappel sur des esprits marqués par l’anticolonialisme du passé. La droite, quant à elle, trouve sans objet de troubler ainsi le cours paisible des affaires avec une telle irresponsabilité et une telle perte de temps (time is money).

Au centre, tous les couards de la Terre théorisent leur lâcheté en expliquant que les échines souples et les langues dans leur poche valent mieux que les rodomontades face aux États autoritaires. Discrétion et salamalecs font plus que force ni que rage. La coulisse est préférable à la scène, l’ombre aux feux de la rampe, etc. Bref, la franchise est maladroite et l’hypocrisie bonne conseillère. Avec toujours le même chantage : voulons-nous sauver notre âme ou obtenir des résultats ? Un ancien ambassadeur du Canada à Pékin, David Mulroney, prône ainsi une telle pusillanimité, présentée comme de la tempérance bienséante donc efficace, dans une tribune au Globe and Mail de Toronto : « En diplomatie, les mots comptent »

Cette rouerie – grosse de promesses sonnantes et trébuchantes – n’est autre que la position défendue, dans son style bonhomme et passe-muraille qui fait merveille en la matière, par le ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian, véritable VRP du commerce des armes. La Gaule du président Macron ne se veut plus patrie des droits de l’homme mais écosystème du business. Pourquoi Paris volerait-il au secours de Justin Trudeau ? La posture et la politique de l’Élysée consistent à tirer parti des difficultés des uns pour se placer auprès des autres – ainsi faut-il voir la lune de miel recherchée par Emmanuel Macron avec Donald Trump ou Mohammed ben Salmane al-Saoud.

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Voilà donc l’Arabie saoudite confortée dans sa stratégie consistant à frapper un bon coup sur une tête occidentale, pour s’assurer que le reste du lot fait le gros dos. C’est ce qui s’était passé en 2015, quand la ministre suédoise (encore une femme, tiens, tiens…) des affaires étrangères, au sujet du sort prétendument judiciaire réservé au… blogueur dissident Raif Badawi, avait évoqué une décision « moyenâgeuse ». Riyad avait alors puni Stockholm, criant déjà à « l’ingérence flagrante », tandis que l’Europe regardait ailleurs, comme à son habitude. Dans un article alors titré « Rien ne va plus entre la Suède et l’Arabie saoudite », Libération écrivait d’emblée, de façon caractéristique, en renversant la charge de la culpabilité : « Stockholm a-t-il perdu le contrôle de la situation ? ».

Tant que « le contrôle de la situation » sera synonyme d’une politique du chien crevé au fil de l’eau conforme à la volonté de dictatures mercantiles, l’Europe continuera de se construire pour rien – sinon la prospérité des absolutismes et des marchands de mort. Quelle que soit l’opinion qu’on ait de Justin Trudeau – pas question de l’ériger en héros du monde libre ! –, ne pas épauler haut et fort le Canada dans son bras de fer avec l’Arabie saoudite fait de nous des dupes et des proies, qui se croient habiles dans la gueule du monstre antidémocratique.

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