L’élection bavaroise pousse la «GroKo» berlinoise vers l’abîme

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Malgré le succès des écologistes et un recul de dix points du parti conservateur, le ministre-président sortant de Bavière Markus Söder devrait se maintenir à la tête de la région avec l’aide d’un petit parti conservateur régional. À Berlin, l’effondrement conservateur et la déroute du SPD fragilisent le gouvernement fédéral, qui peut désormais éclater à tout moment.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.- Le beau succès des écologistes lors de l’élection du parlement bavarois marque assurément l’échec de la stratégie populiste anti-migrants menée par les conservateurs régionaux (CSU). La nouvelle en réjouit plus d’un. Mais en réalité, l’événement marquant du scrutin est l’effondrement des partis de la coalition, qui promet des lendemains d’incertitude, en Allemagne comme en Europe.

L'Union chrétienne-sociale, « parti frère » de la CDU d'Angela Merkel, qui domine cette région depuis les années 1950, arrive certes en tête avec 37,2 %. Mais le parti perd dix points par rapport à son score de 2013. De son côté, le parti social-démocrate (SPD) voit son score précédent divisé par deux. Il obtient 9,7 %. Une véritable gifle.

En termes de progression et de réalisation des objectifs, les grands gagnants du scrutin sont les Verts (17,5 %), qui viennent voler la vedette à l'Alternative pour l'Allemagne (AfD, 10,9 %), le parti d'extrême droite anti-migrant. Arrivés en deuxième position avec 17,5 %, les écologistes doublent leur score habituel en récupérant autant d’électeurs conservateurs modérés (200 000) que de sociaux-démocrates désabusés. Ils ont aussi convaincu le cœur des grandes villes bavaroises où ils arrivent désormais en tête.

« La candidate écologiste Katharina Schulze a fait un sans-faute », commente Ursula Münch, directrice de l’Académie de formation politique à Tutzing, en Bavière : « Elle est jeune, dynamique, à l’écoute des gens et, sans abandonner son credo pro-européen et son refus d’une politique migratoire restrictive, elle a su se positionner sans complexe sur des thèmes conservateurs tels que l’agriculture, le sentiment patriotique régional ou la sécurité intérieure. »

Le score des écologistes, qui a été aussi dopé par le vote féminin, est la preuve que la sociologie bavaroise a beaucoup évolué. L’ancien ministre-président bavarois Edmund Stoiber aimait à célébrer l’alliance bavaroise entre modernité et tradition en qualifiant sa région de « Land des Laptops et des culottes de peau ». Depuis dimanche soir, on sait que c’est désormais la génération « laptop » qui a pris le dessus.

Angela Merkel à la Chancellerie, à Berlin, le 30 novembre 2016. © REUTERS Angela Merkel à la Chancellerie, à Berlin, le 30 novembre 2016. © REUTERS

Pourtant, ce succès n’aura pas de conséquence immédiate sur l’orientation politique du prochain gouvernement régional. En effet, avec un bon résultat de 11,6 %, le petit parti régional conservateur des Freie Wähler [électeurs libres – ndlr] est tout désigné pour être l’appoint naturel dont la CSU a besoin pour former un gouvernement stable.

« Le résultat de ce soir est amer et nous l’assumons. Nous devons analyser nos erreurs et voir en quoi la société bavaroise a changé », a déclaré hier soir le ministre-président conservateur Markus Söder sans forcer l’autocritique : « L’élection a été dominée par les débats qui se déroulent à Berlin au niveau fédéral. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que nous arrivons quand même en tête et que nous formerons le prochain gouvernement », a-t-il ajouté, estimant que c’est grâce à sa campagne fortement orientée sur la limitation de l’immigration que l’AfD avait pu être « contenue ».

Mais des études diffusées dimanche dans la soirée par la première télé publique ARD contredisent l’analyse de Markus Söder. D'après ces enquêtes réalisées auprès d'électeurs bavarois après leur vote, quelque 70 % d'entre eux estiment que la CSU a exagéré en concentrant toute sa campagne sur l’immigration. Par ailleurs, 54 % des personnes interrogées désignent Horst Seehofer, président de la CSU et ministre fédéral de l’intérieur, comme étant le responsable des querelles qui déchirent la coalition berlinoise depuis juin. Cela expliquerait pourquoi la CSU a perdu 180 000 électeurs modérés qui se sont reportés sur les Verts, tandis que 180 000 électeurs plus nationalistes ont voté AfD.

C’est cependant au niveau fédéral, c’est-à-dire au niveau d’une coalition gouvernementale divisée et dirigée par trois chefs de partis mis à genoux qu’il faut envisager les conséquences profondes du scrutin. On vient d’évoquer le cas du chrétien-social Horst Seehofer, désavoué par un grand nombre d’électeurs et ennemi intime du ministre-président bavarois Markus Söder. Logiquement, Seehofer est devenu une persona non grata à Berlin comme à Munich. Dans le même temps, il n’a aucune envie de laisser sa place. Dans les semaines qui viennent, il va donc s’accrocher et agir avant tout en fonction de la défense de ses intérêts politiques personnels. Beaucoup craignent une guerre des « coqs bavarois » déstabilisatrice entre Seehofer et Söder.

Côté Merkel, la contre-performance des conservateurs confirme les opposants de la chancelière qui prônent un renouveau personnel et programmatique pour le grand parti conservateur. L’entourage de la chancelière et les pontes de la CDU garantissent que la CDU n’a pas l’intention de renverser la « reine Angela » lors du congrès annuel du parti le 6 décembre prochain. Mais les couloirs du palais conservateur bruissent de rumeurs de révoltes et de coup d’État.

Début octobre, le groupe parlementaire conservateur CDU/CSU a ainsi refusé de réélire le candidat de Merkel, Volker Kauder, à sa présidence, lui préférant Ralph Brinkhaus, un député plus orthodoxe. Par ailleurs, des proches de Merkel, tel l’ancien ministre de l’environnement Norbert Röttgen, n’hésitent plus à critiquer ouvertement la chancelière et l’immobilisme de sa coalition.

Surtout, les regards se tournent vers le SPD, le maillon le plus faible de la coalition. Hier, la présidente du parti Andrea Nahles, décomposée, a reconnu que le nouvel échec de son parti était aussi dû aux « mauvaises performances de la grande coalition ». Le grand parti populaire qu’était le SPD n’est aujourd’hui plus que le cinquième parti de Bavière. Il recueille 17 % des intentions de vote au niveau fédéral, à égalité avec les Verts et l’AfD. Face à cela, l’option de quitter le pouvoir pour se renouveler semble gagner du terrain chez les militants et les sympathisants, et place la direction sous pression.

En attendant, la coalition gouvernementale n’existe que depuis sept mois mais ressemble déjà à un gouvernement en fin de mandat. Après avoir été immobilisés pendant de longues semaines par le chantage du Bavarois Seehofer sur la politique migratoire, Merkel et Nahles avaient promis que leur gouvernement se concentrerait de nouveau sur son programme dès septembre. Peine perdue. Le meurtre d’un Allemand à Chemnitz récupéré par l’extrême droite, a relancé le débat sur l’immigration.

Par ailleurs, le seul grand accord présenté par le gouvernement sur le diesel pour améliorer la qualité de l’air dans les villes allemandes est un accord rabougri, où le gouvernement s’agenouille une nouvelle fois devant les puissants lobbys des constructeurs automobiles.

Quel est donc l’avenir de cette GroKo toujours plus indécise et sclérosée et toujours moins capable d’imposer sa volonté ? Logiquement, tout plaide en faveur d’une dissolution. Cependant, celle-ci déclencherait de nouvelles élections, alors que les élections européennes vont se dérouler le 26 mai prochain. Les dirigeants conservateurs et sociaux-démocrates n’ont donc pas l’intention de quitter le navire avant les européennes, de crainte de se faire laminer par la machine électorale.

Mais au vu de la faiblesse actuelle de Merkel, Nahles et Seehofer, du mécontentent de l’électorat et de la soif de changement qui s’exprime de plus en plus librement dans les partis, la GroKo n’est plus à l’abri de la goutte qui fait déborder le vase, l’attaque isolée d’un franc-tireur ou le faux pas de trop.

Le président du Bundestag Wolfgang Schäuble, vieux renard de la politique allemande, a déclaré qu’il fallait s’attendre à de grands bouleversements politiques. Il pense cependant que rien de déterminant ne se passera avant le prochain rendez-vous électoral important. C’est-à-dire le renouvellement du parlement de la Hesse (Francfort) qui aura lieu le 28 octobre prochain. Rien n’est moins sûr.

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