Aux Etats-Unis, le pouvoir des images contre les violences policières

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Les forces de l’ordre en France semblent découvrir ce que les polices étasuniennes ont appris depuis longtemps : les images de violences policières peuvent être explosives. Et propulser cette question au centre de la discussion publique.

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New York (États-Unis) de notre correspondant.– Manifestants gazés sans sommation, tirs de LBD à bout portant, plaquages ventraux mortels, et même un croche-pied vicieux commenté des jours durant… Alors que la répression s’abat désormais au cœur des villes françaises, les policiers de l’Hexagone paraissent découvrir la puissance des vidéos de violences policières diffusées sur les réseaux sociaux.

Depuis plus d’un an, ils font en fait l’apprentissage d’une réalité que leurs collègues étasuniens ont constatée depuis plusieurs années : les images brutes des violences policières qu’ils exercent sont souvent implacables.

Outre-Atlantique, le phénomène n’est pas nouveau. Dès 1991, les images captées par un vidéaste amateur du passage à tabac de Rodney King, un Noir de Los Angeles battu gratuitement par plusieurs policiers, ont ému le pays tout entier. À l’origine d’émeutes meurtrières, elles ont déclenché un grand débat national sur les violences policières contre les Noirs, le caractère raciste de la justice, et forcé la police locale à réformer ses pratiques.

Plus récemment, les images et les vidéos de brutalités policières contre des Noirs circulant sur les réseaux sociaux ont conféré sa puissance et sa viralité au mouvement Black Lives Matter. Au départ simple mot-clé sur Twitter, il s’est transformé au fil des mois en large mouvement social contre les violences policières et les injustices raciales aux États-Unis. Black Lives Matter, réprimé par des polices militarisées et surarmées, est souvent considéré comme une résurgence contemporaine du mouvement pour les droits civiques.

La liste des images marquantes ayant alimenté le mouvement est longue. Captées par des témoins sur leurs téléphones portables, des caméras de vidéosurveillance, des caméras embarquées dans les voitures de la police, des hélicoptères de la police ou bien des caméras-piétons (« body cameras ») sur le plastron des agents, qui équipent désormais la moitié des départements de police aux États-Unis, elles se sont révélées décisives à de nombreuses reprises.

Arrestation et étranglement d'Eric Garner, à New York, en 2014. © Captures d'écran Arrestation et étranglement d'Eric Garner, à New York, en 2014. © Captures d'écran
Elles ont documenté la litanie des violences policières contre les minorités noire ou latina. Elles ont aussi permis aux médias d’établir la vérité des faits, ont aidé les familles à obtenir des réparations financières et fait pression sur les élus locaux – aux États-Unis, il y a 18 000 police departments, couramment gérés par des municipalités.

Dans de nombreux cas, parfois des années après, les faits établis par les vidéos ont conduit à la suspension ou au licenciement des agents concernés. Certains ont été condamnés par la justice. C’est loin d’être toujours le cas, les policiers étant fréquemment acquittés par les « grands jurys » des tribunaux : la composition raciale des cours fait souvent pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

En juillet 2014, un témoin filme la prise d’étranglement infligée en pleine rue à Eric Garner, un vendeur new-yorkais de cigarettes de 43 ans. Il hurle : « Je ne peux pas respirer ! » Garner mourra une heure plus tard à l’hôpital. Des manifestations sont organisées dans tout le pays. Sa fille Erica (récemment décédée) devient une figure de la lutte contre les violences policières et le racisme institutionnel.

Un mois plus tard, l’image du corps sans vie de Mike Brown, un ado de 18 ans non armé tué par la police de Ferguson (Missouri), déclenche un long soulèvement à l’écho mondial et marque le début symbolique de Black Lives Matter : des activistes de tout le pays viennent alors entraîner les manifestants face à la police et la garde nationale. Sous Barack Obama, le premier président noir des États-Unis, les violences policières deviennent une affaire nationale. Le Département de la justice ouvre une enquête qui établira les biais racistes de la police locale.

Quelques mois plus tard, le massacre gratuit de Laquan McDonald, 17 ans – 16 coups de feu, alors que McDonald n’était pas armé – indigne à Chicago (Illinois). Lorsque la justice oblige la ville de Chicago à diffuser la vidéo du meurtre, filmée par la caméra présente dans l’habitacle de la voiture de service des policiers, la ville s’embrase. Le policier, Jason Van Dyke, a été en octobre 2018 condamné à 81 mois de prison. Une première en 50 ans au Chicago Police Departement, une institution où a longtemps régné une culture raciste et où prévaut un « code du silence » entre les agents en cas de bavure.

Meurtre de Walter Scott par un policier, en avril 2015. © Captures d'écran Meurtre de Walter Scott par un policier, en avril 2015. © Captures d'écran

Éprouvantes et choquantes, les vidéos des meurtres de Tamir Rice (12 ans, Ohio, novembre 2014), Walter Scott (50 ans, Caroline du Nord, avril 2015), Alton Sterling (37 ans, Louisiane, juillet 2016), Philando Castile (32 ans, Minnesota, juillet 2016) et Stephon Clark (Californie, mars 2018) alimentent la colère.

Dans le cas de Sarah Bland (28 ans, Texas, juillet 2015) et de Freddie Gray (25 ans, Maryland, avril 2015), la caméra n’a capté qu’une arrestation violente, suivie peu de temps après d’un décès en détention. La puissance des images reste la même. Elle est même plus forte encore : qui regarde ces images en connaissant la fin de l’histoire assiste impuissant aux derniers instants d’une personne qui n’avait rien demandé.

En 2017, le site Buzzfeed a recensé 62 vidéos tournées depuis 2008 – des meurtres, mais aussi de simples arrestations routières – dont l’existence a permis de démentir la version policière (seules 22 ont donné lieu à la poursuite des agents et 9 d’entre eux ont été condamnés).

La vidéo, écrit le site d’information, a contribué à un changement culturel majeur. « Dans l’histoire américaine moderne, les agents de police étaient considérés par les juges et les jurés comme ceux dont le récit était le plus crédible devant les tribunaux : des arbitres neutres et professionnels. […] Ces cinq dernières années, une nouvelle réalité s’est faite jour : les vidéos sont devenues la version la plus crédible des événements, bien plus que les rapports de police et les témoignages. Elles ont prouvé, encore et encore, que les policiers mentent souvent. Ils mentent quand eux ou un de leurs collègues tuent. Ils mentent lorsqu’ils battent des gens qui ne résistaient pas à leur arrestation. Ils mentent lorsqu’ils pensent qu’aucune caméra ne regarde. Ils mentent en groupe. Ils mentent quand il n’y a pas d’autres policiers sur la scène. Ils mentent dans les petites villes et dans les grandes. Ils mentent par omission. » Et encore, rappelle Buzzfeed, il ne s’agit là que d’un tout petit échantillon : celui pour lequel des images existent.

« Les dires des agents de police prévalaient souvent sur la parole des pauvres Noirs et Latinos, explique dans cet article Craig Futterman, professeur de droit à Chicago mobilisé contre les violences policières. Le fait que les vidéos sont partout a fait que la société ne peut plus nier la prévalence des abus policiers. Elles sont la preuve objective de ce que ces communautés savaient depuis des années. Il n’y aura pas de retour en arrière. » 

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