L’oligarque Timtchenko prospère en Russie et étend ses réseaux en France

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Pas de sanctions européennes pour Timtchenko

Mais, en Europe, le milliardaire est toujours passé à travers les gouttes. Presque miraculeusement. En juillet 2014, au lendemain du crash du vol MH17 au-dessus de l’est de l’Ukraine, certains des vieux camarades de Poutine – Arkadi Rotenberg, Nikolaï Shamalov ou Yuri Kovaltchuk – font leur entrée sur la liste des sanctions européennes. Lui est épargné, alors qu’à l’époque sa société Stroytransgaz est sur les rangs pour construire le pont de 20 km qui doit relier, dès 2019, la péninsule de Crimée à la mère patrie russe, au-dessus du détroit de Kertch. Un projet qu’il a finalement laissé tomber, craignant que cela ne décide Bruxelles à agir contre lui, et laissant l’ouvrage à Arkadi Rotenberg.

En France, Guennadi Timtchenko a toujours le soutien de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR) et de son fameux Conseil économique. Devenu l’un des plus actifs lobbys pour la levée des sanctions contre la Russie, la CCIFR a multiplié les communiqués et les prises de position, rencontrant même Laurent Fabius alors ministre des affaires étrangères et s’engageant ouvertement pour la livraison à la Russie des navires de guerre Mistral.

Les membres du Conseil économique du CCIFR, un puissant instrument de lobbying en faveur du rapprochement avec Moscou Les membres du Conseil économique du CCIFR, un puissant instrument de lobbying en faveur du rapprochement avec Moscou

L'oligarque ne ménage pas ses efforts pour élargir le cercle des amis de la Russie, se faisant le messager du Kremlin. En novembre 2015, il a accueilli à Moscou une délégation du Medef, composée de trente-cinq dirigeants d’entreprise représentant différents secteurs d'activité (transport, énergie, biens de consommation, santé, banque, conseil). « Le climat d'investissement en Russie s’améliore, faire des affaires en Russie est de plus en plus confortable pour différents groupes d'entrepreneurs. De manière générale, il y a en Russie de nombreux secteurs dans lesquels il est intéressant d’investir. L’agriculture en fait partie », lançait-il. Un domaine qu'il connaît aussi puisqu'en octobre 2014 sa holding Volga Group a racheté 40 % du plus gros producteur russe de pommes, Alma Group. « [Pour réussir votre développement en Russie,] il vous faut un bon partenaire russe », ajoutait-il, se félicitant d’investir « tout son argent – et ce n’est pas peu – en Russie ».

Yamal LNG prévoit la construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel alimentée par le gisement de Yuzhny Tambei, d’un terminal maritime, d’un aéroport et d’une flottille de cargos Yamal LNG prévoit la construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel alimentée par le gisement de Yuzhny Tambei, d’un terminal maritime, d’un aéroport et d’une flottille de cargos
Ces derniers mois, Guennadi Timtchenko a travaillé au bouclage du financement du gigantesque chantier Yamal LNG, situé sur la péninsule de Yamal, à l’intérieur du cercle polaire et dont le coût est évalué entre 27 et 30 milliards de dollars. Il est prévu que cette usine de liquéfaction de gaz naturel, alimentée par le gisement de Yuzhny Tambei et déjà construite à 65 % par le groupe Vinci, soit opérationnelle en 2017 et produise d'ici à trois ou quatre ans 27 milliards de mètres cubes de gaz et 16,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (LNG) par an, soit l'équivalent des deux tiers de la consommation annuelle de la France.

Le chantier est vital pour le pétrolier français qui détient 20 % de Yamal LNG, aux côtés de la China National Petroleum Corporation CNPC (20 %), du fonds chinois Silk Road (9,9 %) et de Novatek (50,1 %), dont Total est actionnaire à 18,9 % et qui est contrôlée à 23,5 % par Guennadi Timtchenko.

Il y a deux ans, le projet a bien failli capoter. « Lorsque les sanctions sont tombées en juillet 2014, nous avions bien avancé sur le financement : un montage classique, en dollars, avec des banques américaines, des avocats américains… Il a fallu tout recommencer de zéro ! » racontait récemment Jacques de Boisséson, directeur de la filiale de Total à Moscou dans Les Échos. À la mi-avril dernière, après de longues négociations, deux banques chinoises – Export-Import Bank of China et China Development Bank – ont accepté d’apporter les 12 milliards de dollars qui manquaient jusqu’ici. Alors que le reste des fonds doit être amené par les partenaires du projet, Total négociant actuellement un financement supplémentaire de 4 milliards de dollars auprès de banques russes.

Là encore, l’entregent de Guennadi Timtchenko a été précieux. Il y a deux ans, tout juste épinglé sur les listes américaines, il avait démonstrativement exprimé sa volonté de se tourner vers l’Asie. Il était parachuté à la tête du Conseil des affaires russo-chinois et présenté par Vladimir Poutine comme « le principal homme de la Russie en Chine ».

Tout semble lui réussir aujourd’hui. Sa société Stroytransgaz a récemment obtenu, sans appel d’offres, de pouvoir construire 400 km du gazoduc « Sila Siberi » qui doit alimenter la Chine. En mars 2015, il s’était vu attribuer, déjà sans aucune concurrence, le premier tronçon de 200 km du projet. Par ailleurs, Novatek pourrait bientôt obtenir de pouvoir exporter du gaz naturel en Europe, à travers Gazprom Export qui détenait jusqu’ici le monopole.

Dans le classement des « rois des commandes d’État » effectué cette année par Forbes, Guennadi Timtchenko arrive en troisième position, avec un total de commandes de 161 milliards de roubles (2,2 milliards d’euros) pour 2015. Bloomberg estimait récemment que sa fortune s’était au début de l’année renchérie de 2 milliards de dollars, grâce à la hausse des actions Novatek et aussi parce qu’il a enfin pu récupérer en cash la part de Gunvor qu’il avait précipitamment vendue. Certains médias russes le considèrent comme le businessman de l'année.

Pour son 63e anniversaire, en 2015, Vladimir Poutine a joué un match de Hockey avec le soutien actif de son ami Timtchenko. L'oligarque est le président du club de hockey CSKA Moscou et le vice-président du comité olympique russe © capture d'écran rusbiathlon.ru Pour son 63e anniversaire, en 2015, Vladimir Poutine a joué un match de Hockey avec le soutien actif de son ami Timtchenko. L'oligarque est le président du club de hockey CSKA Moscou et le vice-président du comité olympique russe © capture d'écran rusbiathlon.ru
Il suit aussi scrupuleusement les consignes de patriotisme économique voulues par le président Poutine. La Douma d’État (chambre basse du parlement) avait adopté en novembre 2014 une loi sur la « déoffshorisation de l’économie russe ». Elle oblige les entreprises et les individus à déclarer au fisc toutes les participations, supérieures à 10 %, détenues dans une structure à l'étranger. S'ils en possèdent plus de 50 %, ils devront payer en Russie leurs impôts sur les bénéfices. Ce seuil devant passer à 25 % à partir de 2017. Peu d’hommes d’affaires se sont à ce jour exécutés, mais Guennadi Timtchenko, lui, a réorganisé la structure de sa compagnie Volga Group, qu’il détenait jusqu’ici au travers d’une structure chypriote et luxembourgeoise. Depuis décembre 2015, il est devenu le seul actionnaire (à 99,99 %) de Volga Group qui soit enregistré en Russie, parfaitement à l'aise dans son costume d’oligarque 100 % russe et preuve vivante que la stratégie des sanctions américaines, qui consistait à isoler de ses camarades le président Poutine, n'a pas vraiment porté ses fruits.     

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