En Allemagne, la catastrophe naturelle bouleverse aussi la campagne électorale

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L’urgence climatique était déjà au premier plan de la campagne des élections législatives de septembre, mais les intempéries dévastatrices des derniers jours ont encore braqué les projecteurs sur ce qui est devenu une question brûlante pour l’ensemble des candidats.

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Cent six morts, des centaines de personnes portées disparues, des villages entiers engloutis par les eaux : le bilan des pluies diluviennes et des inondations qui ont frappé ces derniers jours l’ouest de l’Allemagne ne cesse de s’alourdir.

Vendredi matin, un glissement de terrain a emporté des maisons dans la commune d’Erftsadt-Blessem (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), près de Cologne. Les images de la zone sinistrée diffusées par les autorités locales dévoilaient un vaste cratère dans lequel se déversaient des masses de terre, d’eau brune et de débris.

Ces intempéries dévastatrices, les plus meurtrières depuis 60 ans dans le pays, ont replacé les questions environnementales au centre de la campagne électorale, qui bat son plein en vue des législatives du 26 septembre, alors que les écologistes de Die Grünen sont désormais largement distancés, dans les intentions de vote, par les conservateurs de la CDU.

Une vue aérienne du glissement de terrain à Erftstadt-Blessem, près de Cologne. © Sébastien Bozon / AFP Une vue aérienne du glissement de terrain à Erftstadt-Blessem, près de Cologne. © Sébastien Bozon / AFP

Fait relativement nouveau, plusieurs responsables politiques de haut rang ont immédiatement pointé du doigt les effets du réchauffement climatique pour expliquer le désastre.

« Ce n’est que si nous nous engageons résolument dans la lutte contre le changement climatique que nous serons en mesure de maîtriser les conditions météorologiques extrêmes que nous connaissons actuellement », a exhorté, dans une déclaration solennelle, le président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeier. « Ces caprices météorologiques extrêmes sont les conséquences du changement climatique », a affirmé dans un entretien accordé au Spiegel le ministre fédéral de l’intérieur Horst Seehofer, pour qui l’Allemagne doit « se préparer beaucoup mieux »

Actuel président du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, région la plus touchée par les inondations avec celle, voisine, de Rhénanie-Palatinat, le chef de file des conservateurs et successeur désigné d’Angela Merkel à la chancellerie, Armin Laschet, est sur la même ligne.

« La situation est dramatique. Ces inondations doivent accélérer la mise en œuvre de mesures de protection du climat, tant au niveau européen, national que mondial », a déclaré jeudi le candidat, en arpentant des communes sinistrées chaussé de bottes en caoutchouc.

Cette séquence n’a pas été sans rappeler celle de Gerhard Schröder lors des crues de l’Elbe et du Danube, en août 2002. Cet été-là, le chancelier social-démocrate (SPD) était en campagne pour un second mandat – mais à la peine dans les sondages – et avait assisté aux opérations de sauvetage, devant les caméras, chaussé lui aussi de bottes en caoutchouc.

Son rival de l’époque, le conservateur bavarois Edmund Stoiber, passait pendant ce temps-là ses vacances sur une île de la mer du Nord. « Je ne voulais pas non plus faire campagne avec cette catastrophe naturelle », justifiera rétrospectivement ce dernier, admettant que les inondations avaient joué un rôle crucial dans la réélection de Gerhard Schröder en septembre de cette même année.

Le ministre fédéral des finances et candidat social-démocrate à la chancellerie, Olaf Scholz, s’est également rendu sur place jeudi afin d’évaluer les dégâts, qui pourraient s’élever à plusieurs milliards d’euros. « C’est une tragédie nationale et donc aussi une tâche nationale d’aider financièrement. »

La candidate des Grünen, Annalena Baerbock, a quant à elle interrompu ses vacances et a effectué un déplacement en Rhénanie-Palatinat vendredi, mais sans convier la presse ou faire de déclaration, ne voulant pas donner l’impression de récupérer politiquement la catastrophe. « C’est maintenant l’heure des sauveteurs et non celle des politiciens qui se contentent de rester là en travers du chemin », a tonné jeudi sur Instagram Robert Habeck, coprésident du parti écologiste.

Les Verts n’ont ainsi pas encore ouvertement remis en cause les politiques climatiques menées par la chancelière Angela Merkel au cours de ses 16 années de mandat mais ces violentes intempéries pourraient relancer la campagne d’Annalena Baerbock, un temps donnée en tête et récemment plombée par plusieurs affaires qui l’ont fait dévisser dans les intentions de vote : l’une porte sur une prime versée par son parti qu’elle a omis de déclarer, une autre concerne des imprécisions relevées sur son curriculum vitæ, une troisième l’accuse d’avoir plagié certains passages de son essai Jetzt (« Maintenant ») sans mentionner ses sources.

Car pendant des années, les Verts ont alerté sur le changement climatique, démontré dans de nombreuses études scientifiques mais dont les effets n’ont pas vraiment été perceptibles en Allemagne jusqu’en 2018, quand le pays connut une inhabituelle sécheresse printanière et que Heißzeit (« période chaude ») fut élu « mot de l’année »

L’année suivante, en 2019, les Verts remportèrent 20,5 % des suffrages aux élections européennes, leur meilleur résultat historique dans un scrutin organisé à l’échelle du pays. Sans les conditions météorologiques extrêmes de 2018, les écologistes n’auraient peut-être jamais atteint ce score. En sera-t-il de même en septembre prochain ?

Cette catastrophe change aussi la donne pour Armin Laschet. Jusqu’à présent, sa campagne électorale a été conçue pour s’inscrire dans la continuité d’Angela Merkel, en faisant comprendre aux électeurs que tout restera à peu près comme aujourd’hui. Ces événements pourraient inciter le camp conservateur à repenser radicalement son programme, où les questions climatiques et énergétiques passent au deuxième rang. 

Pas plus tard que mercredi, le candidat de la CDU s’était par exemple montré sceptique quant à certaines propositions du « Pacte vert » européen pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, notamment celle visant à interdire la vente de voitures à moteur thermique à partir de 2035. Armin Laschet s’est aussi distingué, ces dernières années, par ses positions pro-industrie dans les négociations de sortie du charbon du pays, prévue d’ici 2038, et la réponse brutale de son gouvernement régional à la mobilisation contre une nouvelle et gigantesque mine de lignite, un type de charbon très polluant.

Une catastrophe vraiment impossible à prévoir ?

Pour Ursula Heinen Esser, ministre de l’environnement CDU de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le chaos climatique est directement responsable de la tragédie : « Le défi est que nous devons parfois faire face à une sécheresse extrême et parfois à des pluies extrêmement fortes. » Le sol était, selon elle, « à peine capable d’absorber davantage d’eau en raison de la sécheresse des années précédentes et des précipitations des dernières semaines ». Dans cette situation, affirme-t-elle au Kölner Stadt-Anzeiger, il était « pratiquement impossible de réagir à court terme ».

Dans cette partie densément peuplée de l’Allemagne, qui englobe plusieurs métropoles comme Düsseldorf, Cologne et Bonn, des villages entiers ont été dévastés par les rivières sorties de leur lit. « Le fait que des gens meurent dans un pays hautement industrialisé à cause de conditions météorologiques extrêmes […] montre simplement que nous atteignons de plus en plus les limites de notre capacité d’adaptation », souligne le météorologue Mojib Latif, chercheur à l’Institut d’océanographie de Kiel, dans un entretien à la Neue Osnabrücker Zeitung.

« Les conséquences catastrophiques des fortes pluies de ces derniers jours sont en grande partie de notre propre responsabilité », a jugé auprès de l’AFP Holger Sticht, responsable de la Fédération allemande pour l’environnement et la protection de la nature pour la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, critiquant les constructions dans les zones inondables et la déforestation des pentes, qui retenaient autrefois une partie de la pluie.

Le fait qu’autant de personnes meurent dans des inondations en Europe en 2021 représente un échec monumental du système.

Hannah Cloke, professeur d’hydrologie à l’université de Reading

Certains scientifiques dressent un constat encore plus accablant. Pour Hannah Cloke, professeur d’hydrologie à l’université de Reading (Royaume-Uni) interrogée par l’AFP, « le fait qu’autant de personnes meurent dans des inondations en Europe en 2021 représente un échec monumental du système »

« La vue de personnes conduisant ou pataugeant dans des eaux de crue profondes me remplit d’horreur, car il s’agit de la chose la plus dangereuse que vous puissiez faire lors d’une inondation », explique-t-elle, en rappelant que « les prévisionnistes ont pu voir venir ces fortes pluies et ont émis des alertes en début de semaine [via le Système européen de sensibilisation aux inondations – ndlr], et pourtant les avertissements n’ont pas été pris suffisamment au sérieux et les préparatifs ont été insuffisants ».

« Ces types de torrents de pluie estivaux soudains et de haute intensité sont exactement ce que nous attendons d’un climat qui se réchauffe rapidement », énonce l’universitaire britannique. 

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