En Israël, espoirs et limites d’un mouvement social sans précédent

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Alors que le mouvement de protestation s’enracine peu à peu dans toutes les régions du pays, les «campeurs» tentent de se structurer. L’élargissement de la protestation donne à voir des profils politiques et sociologiques inattendus. Un reportage à Tel-Aviv, de notre envoyé spécial.
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Israël, de notre envoyé spécial

À Tel-Aviv, les étés se succèdent et se ressemblent : les touristes (et les Français) déambulent mollement vers la plage sous un soleil de plomb, qui n'empêche pas les ouvriers de bâtir en bord de mer de nouveaux immeubles toujours plus massifs. Cette année toutefois, une nouveauté : des dizaines de petites tentes ornent le terre-plein de l'avenue Rothschild, une des avenues les plus cossues de la ville. Depuis un mois, le mouvement de contestation israélien fait beaucoup parler de lui. Après l'avoir ignoré, puis avoir espéré qu'il s'essouffle, le gouvernement israélien a interrompu ses vacances ce mardi 16 août pour tenir une réunion de crise, se rendant à l'évidence : le mouvement ne fait que commencer.

Samedi, la dernière manifestation a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes aux quatre coins du pays : le mouvement s'étend et touche aujourd'hui la plupart des grandes agglomérations. Près de 90% des Israéliens le soutiennent, comme le montrent divers sondages successifs parus dans la presse israélienne.

Mardi soir, à Tel–Aviv © PP Mardi soir, à Tel–Aviv © PP

À Tel-Aviv, plusieurs campements ont germé depuis un mois, lorsque la désormais célèbre Daphné Leef, citoyenne israélienne de 25 ans, a décidé de venir planter sa tente sur Rothschild, quand le terre-plein n'était encore que le terrain favori des amoureux en quête d'une balade en bord de mer. Des terrasses des cafés, les estivants peuvent désormais observer les dizaines de tentes qui s'étalent sur plusieurs centaines de mètres, formant un ensemble hétéroclite des mécontents de la société israélienne.

Chaque soir, à la tombée de la nuit, le campement s'anime : le mouvement contre la maltraitance des bêtes côtoie une troupe d'«artistes en colère». Des médecins urgentistes en blouse s'agitent à côté de DJ post-pubères. Chacun possède son stand, ses banderoles, presque toutes en hébreu. Il y a aussi les particuliers, comme Nathan, venu en famille, avec sa femme et ses deux enfants, motivés par leur incapacité à se loger décemment...

Malgré les apparitions timides d'anciens ministres ou de responsables politiques, comme Tzipi Livni, qui dirige le parti centriste Kadima, aucune organisation politique n'est tolérée. Et c'est en toute quiétude que, dès 19h, pièces de théâtre et concerts se mêlent aux prises de paroles devant quelques dizaines d'auditeurs. Mais dans cet amas improbable de cris, de maquillage et de revendications, tous n'ont pas le profil attendu, entendez bobos de la classe moyenne, habitués à nourrir les scores électoraux (devenus il est vrai faméliques) des partis de gauche.

Assis au milieu du stand de l'union étudiante, Tal Arbeli, grand brun sûr de sa parole, occupe tout l'espace. Un apprentissage, sans doute, forgé au gré des joutes verbales familiales, entre un père proche du Likoud et une mère définitivement travailliste. Le fils a tranché : pour lui, Kadima (parti fondé par Ariel Sharon et dirigé par Tzipi Livni), c'est déjà la gauche. En 2009, il a voté Avigdor Lieberman. Actuel ministre des affaires étrangères et dirigeant du parti d'extrême droite Israel Beitenu, Lieberman milite depuis deux décennies pour un Etat d'Israël 100% juif et a obtenu 15 sièges sur les 120 que compte le parlement israélien. «Lieberman est présenté comme un extrémiste, soupire-t-il. Mais il a simplement dit tout haut ce que souhaitent beaucoup d'Israéliens : deux Etats, les Arabes avec les Arabes, les Juifs avec les Juifs. Moi, j'ai surtout voté pour lui pour son programme touristique, dont ma ville d'origine, Eilat, a besoin. Mais c'est un autre sujet...»

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