Mères allemandes: le tiraillement persistant

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Entre moins 8 et moins 14 millions d’habitants d’ici à 2060. Quel que soit le scénario choisi par les démographes, la population allemande est destinée à baisser, inexorablement. Reportage dans un pays vieillissant, où la natalité reste faible malgré des mesures innovantes mises en place ces dernières années.

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Berlin (Allemagne), envoyée spéciale.– Il est une exception statistique et il en est plutôt fier. Yannic Franken, 32 ans, nous donne rendez-vous, par un samedi après-midi ensoleillé, à la terrasse d'un café en bordure du gigantesque parc berlinois de Tempelhof. Il est avec Loui, 3 ans : ce jour-là, c'est lui qui s'en occupe, sa compagne travaille. Une configuration rare en Allemagne. « Nous nous répartissons à égalité la garde de l'enfant et les allers-retours à la crèche. » Cette vision d'une prise en charge partagée, Yannic l'avait en tête depuis longtemps. « Pour moi, la question n'était pas de savoir si je voulais un enfant, mais comment, avec quel mode d'organisation. Notre génération est tiraillée entre la volonté de s'accomplir professionnellement, l'envie d'avoir du temps pour soi, pour ses loisirs et ses amis, et le désir de fonder une famille. Il me semble important de trouver une manière de résoudre cette problématique afin que les deux parents soient épanouis. »

Pour cela, Yannic et Svenia ont commencé par prendre un congé parental partagé – une possibilité qui existe en Allemagne depuis 2007 : au total, les deux parents se répartissent 14 mois de congés, à partir d'un minimum de deux mois, et touchent pendant cette période 65 % de leur salaire. « Ma femme a pris les six premiers mois, nous avons posé ensuite deux mois en commun et j'ai pris les quatre derniers mois. » Depuis, l'un et l'autre, tous deux free-lance, se relaient aux côtés de Loui.

Pour Yannic – qui a parallèlement largement levé le pied sur le plan professionnel –, cette organisation familiale ne n’engendre aucune frustration. Bien au contraire. Ce qui l'agace, ce sont les réactions des hommes de son entourage. « Beaucoup m'ont félicité d'avoir pris un congé parental et de m'investir autant dans l'éducation de mon fils. Certains ont même déclaré qu'ils feraient la même chose… Et puis, lorsque arrive le bébé, plus rien ! Tout à coup, ils ont d'excellents prétextes pour de ne pas s'arrêter de travailler : raisons financières, risque de ralentir leur carrière… Cette hypocrisie m'énerve beaucoup. » Yannic ne connaît en fait qu'un père qui a, comme lui, pris un congé partagé avec sa compagne pour les premiers mois de son enfant.

Yannic a pris un congé parental partagé avec sa compagne après la naissance de leur enfant. © AP Yannic a pris un congé parental partagé avec sa compagne après la naissance de leur enfant. © AP

À une écrasante majorité, ce sont toujours les mères qui, en Allemagne, prennent un congé parental au moment de la naissance, puis se mettent à temps partiel, voire s'arrêtent de travailler. Et tous les milieux sociaux sont concernés. La sociologue Barbara Riedmüller, spécialiste des questions de genre, en témoigne : « Récemment, j'ai dû convaincre une jeune collaboratrice qui venait d'avoir un enfant de ne pas quitter son emploi. Toute sa famille et sa belle-famille l'incitaient à s'arrêter de travailler ! Or je ne crois pas qu'elle soit particulièrement issue d'un milieu conservateur. J'ai finalement réussi à trouver un arrangement avec elle pour qu'elle revienne au laboratoire de recherches après son congé maternité, en lui laissant la latitude de travailler en partie depuis chez elle. »

Quatrième puissance économique mondiale, l'Allemagne n'en est pas moins un pays profondément inégalitaire. Forts écarts de revenus (lire notre reportage à Bochum), disparités géographiques et inégalités homme/femme dans l'accès à l'emploi font partie du paysage. En 2017, travailler à plein temps pour une mère de famille reste une gageure outre-Rhin. Les femmes sont, bien plus que les hommes, touchées par le temps partiel imposé, les emplois précaires, le chômage et la pauvreté.

Un comble dans ce pays où les femmes accèdent pourtant à des postes élevés en politique, au premier rang desquelles Angela Merkel, chancelière depuis 2005 et dirigeante du parti chrétien-démocrate CDU, qui compte en son sein l'aile bavaroise et très conservatrice de la CSU. Angela Merkel, sans toutefois jamais s'associer à des revendications féministes – mettant volontiers en avant son origine de l'Est ou sa carrière scientifique, mais jamais son identité de femme –, s'est entourée de femmes pour gouverner, conférant ainsi au pouvoir une image sensiblement différente de ce que l'on observe ailleurs sur le continent. Et c'est sous son autorité, par l'intermédiaire notamment des ministres de la famille, successivement Ursula von der Leyen (CDU) et Manuela Schwesig (SPD), qu'une politique progressiste vis-à-vis des femmes s'est mise en place, à travers le développement des crèches et des congés parentaux. Manuela Schwesig a même pris, l'année dernière, cette décision audacieuse de revenir à la tête du ministère deux mois après son accouchement… Du jamais-vu outre-Rhin.

Une telle visibilité des femmes dans l'espace public devrait, se dit-on, contribuer à faire évoluer leur statut dans la société. « Est-ce qu'il est possible de devenir chancelier ? » a demandé un jour le petit garçon d'une personne rencontrée au cours de nos reportages. Signe que le fait d'avoir une femme à la tête de son pays pendant de longues années peut avoir un effet sur les esprits… Mais l'effet est encore imperceptible dans la société, où le terme de Rabenmutter (la « mère-corbeau » qui, égoïstement, va retourner à son travail après sa grossesse) fait encore recette.

Pour Barbara Vinken, professeure de littérature à Munich et auteure de l'ouvrage, sorti en 2001, La Mère allemande, l'ombre persistante d'un mythe, les avancées politiques de ces dernières années ne changent rien au modèle dominant. « La mère allemande est définie par un tiraillement entre son engagement professionnel et ses enfants, explique-t-elle à Mediapart. Elle se construit dans cette tension très forte et ne peut s'empêcher de culpabiliser. Elle n'a même pas besoin d'être culpabilisée par son entourage ! Elle va par exemple hésiter énormément avant de laisser son enfant à la crèche. Elle va penser que ce n'est pas bon pour lui, que cela le fatigue… On est encore dans le schéma classique où le père continue à travailler à plein temps pendant que l'épouse se met à temps partiel. »

Près de 400 000 places en crèche en douze ans

Pour la journaliste et jeune féministe Julia Kurbik, qui termine actuellement un ouvrage sur Simone de Beauvoir à destination du public allemand, les mentalités évoluent très lentement, y compris chez les jeunes, parce qu'ils manquent de « modèles » : « En ex-Allemagne de l'Ouest, nous avons grandi avec notre propre mère à la maison. La mienne a arrêté de travailler lorsque je suis née… Tant qu'on n'a pas vu soi-même une mère élever ses enfants et travailler en même temps, c'est plus difficile de le faire. Il y a là d'ailleurs une grande différence avec les Länder de l'ex-Allemagne de l'Est, où les mères n'ont pas du tout mauvaise conscience de laisser leur enfant à la crèche : c'est ainsi que fonctionnait la RDA, les femmes travaillaient. » De fait, le taux d'accueil en crèche dans les Länder de l'Est est aujourd'hui encore beaucoup plus important que chez leurs voisins de l'Ouest.

Du chemin a été parcouru, pourtant. Avant l'arrivée au pouvoir d'Angela Merkel, en 2005, à peine 10 % des enfants de moins de trois ans étaient accueillis en crèche outre-Rhin. En 2014, ils étaient 27,4 %, soit presque le triple ! Entre 2005 et aujourd'hui, ce sont pas moins de 400 000 places en crèche qui ont été créées. Un effet de rattrapage qui conduit l'organisme France Stratégies à écrire dans une note publiée en mai que l'Allemagne a fait dans ce domaine beaucoup mieux que la France ces dix dernières années. D'autant que les dernières lois ont introduit outre-Rhin le droit opposable à une place en crèche, une disposition qui n'existe pas dans le droit français.

En Allemagne, le taux de natalité stagne à 1,5 enfant par femme depuis les années 1970. © AP En Allemagne, le taux de natalité stagne à 1,5 enfant par femme depuis les années 1970. © AP

Cela dit, ces chiffres impressionnants cachent d'autres réalités. Celle des horaires restreints des crèches, celle des disparités régionales, celle des capacités d'accueil toujours insuffisantes – alors que peu de parents vont jusqu'à déposer un recours contre l'État fédéral quand ils ne trouvent pas de place pour leur progéniture. Fédéralisme oblige, la gestion des structures est confiée aux Länder et chacun varie en la matière. En Bavière, traditionnellement plus conservatrice, on encourage toujours les mères à rester à la maison : elles peuvent toucher une indemnité pour cela. Dans certains Länder, la crèche est gratuite. Ailleurs, elle est payante…

À Berlin, Louisa Löwenstein, mère d'un petit Kari de deux ans, estime qu'il y a encore des progrès à faire pour aider et déculpabiliser les mères qui, comme elle, veulent continuer à travailler à plein temps. Dans le square du quartier bobo de Prenzlauerberg où nous la retrouvons à la sortie de la crèche (la Kita), on compte ce jour-là trois hommes pour une trentaine de femmes autour des bambins qui s'amusent. « L'égalité des droits, ce n'est pas seulement donner aux mères la possibilité de travailler, souligne Louisa. C'est aussi donner le droit aux pères d'arrêter de travailler ! »

La jeune femme dénonce une qualité des crèches très inégale et estime que pour y remédier, ces dernières devraient être mieux financées. La gratuité, telle qu'elle a été décidée à Berlin à partir de cette nouvelle année scolaire, n'est pas la solution. « Il faut que les parents contribuent en fonction de leurs revenus. Un couple qui a les moyens, comme nous, doit payer quelque chose », estime Louisa, qui déboursait jusqu'à présent 300 euros par mois pour l'accueil de son fils dans la Kita du quartier. Autre point à améliorer : la fiscalité. « En Allemagne, un couple qui se marie ou signe un pacte d'union civile a droit à un allègement fiscal… Mais il n'y a pas de réduction d'impôts si l'on a des enfants. Je ne comprends pas la logique ! »

Peu de couples aujourd'hui ont plusieurs enfants en Allemagne. En réalité, le taux de natalité stagne depuis les années 1970 autour de 1,5 enfant par femme. « Les politiques allemands ne cherchent pas à encourager la natalité, explique Bernhard Köppen, du BIB, l'Institut de recherche démographique fédéral. C'est très mal connoté en Allemagne, en raison du passé nazi, et ils ont conscience qu'on ne pourra pas inverser une tendance aussi ancienne. Ils cherchent simplement, par des mesures indirectes, à fournir un cadre favorable aux parents qui continuent à travailler. »

Cette faible natalité n'est pas sans conséquence sur la démographie allemande. Selon les scénarios, le pays comptera une population de 67 millions (hypothèse sur la base d'une arrivée de 100 000 immigrés par an) ou de 73 millions d'habitants en 2060 (200 000 immigrés par an). Soit entre 8 et 14 millions d'habitants de moins qu'aujourd'hui – l'installation d'étrangers sur le sol allemand, comme la vague d'arrivées de 2015, ne changeant rien au déclin annoncé. « Cette baisse à venir ne pose pas tant des problèmes démographiques que des problèmes économiques, précise Bernhard Köppen. La structure d'âge va changer, et avec elle, le ratio entre actifs et retraités. Dans cette nouvelle configuration où les inactifs seront les plus nombreux, un chômeur de trente ans ne “sert” à rien… C'est donc une politique de l'emploi dont on a besoin aujourd'hui ! »

Pour Stefan Sievert, de l'Institut pour la population et le développement, plus que le déclin démographique, ce sont les disparités croissantes entre régions rurales et zones urbaines qui sont inquiétantes pour l'avenir du pays. « Des villages se vident, des services disparaissent. C'est là que les politiques publiques doivent agir. Favoriser l'installation de médecins et d'enseignants dans les campagnes, par exemple. Pour l'instant, on n'y arrive pas. » Derrière sa prospérité affichée, l'Allemagne est surtout une société vieillissante où persistent les inégalités.

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