L’Elysée se retire d’une conférence organisée par la Ligue islamique mondiale

Par Jacques Duplessy Et Lionel Levy

Emmanuel Macron était au programme ce mardi d’une grande conférence internationale co-organisée à Paris par la Ligue islamique mondiale. L'Elysée s'est-il rendu compte avec retard du pedigree des organisateurs ?

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Tout était réglé comme du papier à musique pour en faire l’un des événements marquants de la rentrée : mardi 17 septembre, une grande conférence internationale pour la paix et la solidarité réunissant de hauts responsables juifs, chrétiens et musulmans devait se tenir au palais Brongniart à Paris. Mieux, Emmanuel Macron était inscrit au programme pour ouvrir les débats et son premier ministre Édouard Philippe le clôturer. Enfin un dialogue interreligieux apaisé sous le haut patronage de l’État : mabrouk, mazel tov, félicitations !

Si l’événement aura bien lieu, le président de la République comme le chef du gouvernement ont subitement disparu du programme, une semaine avant la conférence.

Le programme tel qu'annoncé, avant qu'Emmanuel Macron et Édouard Philippe ne se désengagent. Le programme tel qu'annoncé, avant qu'Emmanuel Macron et Édouard Philippe ne se désengagent.
Pourquoi ce soudain rétropédalage ? « Je ne sais pas pourquoi Emmanuel Macron s’est retiré, déclare Ghaleb Bencheikh, le responsable de la Fondation de l’islam de France, co-organisateur du débat et membre du Conseil des sages de la laïcité. Ou plutôt j’ai ma petite idée, mais je n’en parlerai pas avant l’événement. Ce n’est pas ça l’important. Il y a eu un petit couac sur lequel je n’ai pas envie de m’appesantir. Mais pour le premier ministre, nous ne sommes pas à l’abri d’une bonne surprise. »

Quoi qu’il en soit, aucune référence à la conférence n'apparaît sur l’agenda officiel du premier ministre… Les volte-face du président et du premier ministre ne sont sans doute pas étrangères au fait que l’autre organisateur soit la Ligue islamique mondiale (LIM). Et que cela a commencé à se savoir sur les réseaux sociaux.

Cette sulfureuse organisation a en effet été fondée en 1962 à La Mecque par le prince Fayçal d'Arabie saoudite, avec notamment le concours de Saïd Ramadan, gendre et héritier spirituel de Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans.

Bras religieux de l’islam dit « authentique », la LIM s’efforce de faire connaître la charia et de répandre l’enseignement islamique à travers la construction d’écoles et d’instituts musulmans avec appuis et apports. Cette structure est considérée comme l’un des puissants outils du soft power saoudien.

En l’espace d’un demi-siècle, ses milliards de pétrodollars ont envahi la oumma (la communauté musulmane) pour diffuser la vision ultrarigoriste du régime wahhabite, dont le but est selon ses premiers statuts de « propager l’islam, élucider les incertitudes concernant la religion, lutter contre les fausses allégations visant à détruire l’unité des musulmans ou à jeter le doute dans leur esprit, convaincre les musulmans de la nécessité d’obéir à Dieu, entreprendre des projets en matière de propagande islamique, d’éducation et de culture ».

Mohammad Abdelkarim al-Issa. © DR Mohammad Abdelkarim al-Issa. © DR

Un discours aujourd’hui peu porteur à l’international pour redorer le blason du régime saoudien. Conscient de la difficulté, la LIM opère un virage à 180°. À partir de 2016, le nouveau secrétaire général de l’organisation, le Dr Mohammad Abdelkarim al-Issa, entreprend une opération séduction. Il redéfinit les objectifs de l’ONG : « Clarifier la véritable image de l'Islam, fournir de l’aide humanitaire, créer des ponts de dialogue et de coopération avec les autres religions, engager des initiatives d'ouverture vers les autres cultures et civilisations, contribuer à faire vivre le message de l'Islam, dans le sens qui est le sien : celui de l'équilibre et de la modération, combattre les mouvements qui prônent la violence, s'engagent dans le terrorisme, et pratiquent l'exclusion, pour construire un monde de paix, de justice, et de coexistence harmonieuse. »

Comment la France et ses plus hauts représentants ont-ils pu envisager de participer à une conférence internationale sur la paix et la solidarité financée par une organisation qui a eu un tel objet pendant des décennies ? Se sont-ils fait piéger ? Contactés par Mediapart, ni le service de communication de l’Élysée ni celui de Matignon n’ont répondu aux sollicitations.

Il faut dire que pour convaincre leurs interlocuteurs, MBS et al-Issa n’ont pas ménagé leur peine ni les opérations de lobbying et de séduction. Ainsi, depuis deux ans, al-Issa multiplie les visites en France à la rencontre de responsables religieux juifs et chrétiens, visites qui lui donnent quelques gages de respectabilité. Une visite au pape pour les chrétiens le 20 septembre 2017, et pour les juifs, une promesse de visite à Auschwitz en janvier 2020 pour le 75e anniversaire de la libération du camp.

Le problème, c’est que al-Issa traîne une bien mauvaise réputation, et pas qu’auprès des militants des droits de l’homme. C’est lui qui occupait le poste de ministre de la justice lorsqu’en 2014, un tribunal du royaume condamnait le blogueur Raïf Badawi à dix ans de prison et 1 000 coups de fouet. Ou encore lui qui, il y a moins d’un an, déclarait en soutien de l’Arabie saoudite soupçonnée d’avoir orchestré l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, que « provoquer le royaume [saoudien] signifie provoquer des millions de musulmans »

« Nous nous sommes rencontrés à quatre reprises et ce n’est pas l’homme que l’on décrit, explique Ghaleb Bencheikh, le responsable de la Fondation de l’islam de France, co-organisateur de l'événement. Il m’a tenu des propos sans équivoque condamnant notamment le terrorisme et toutes formes de violence au nom de Dieu. Il a changé et reconnaît ses erreurs du passé, je lui ai proposé de venir le dire publiquement. »

« C’est surtout l’Arabie saoudite qui était demandeuse et al-Issa dit toujours à ses interlocuteurs ce qu’ils veulent entendre », affirme quant à lui Romain Caillet, chercheur sur les questions islamistes. Dalil Boubakeur, le président par intérim du CFCM, n’est pas plus amène : « L’instrumentalisation du dialogue interreligieux dans notre pays par des organisations étrangères est un fait assez grave pour le dénoncer », souligne-t-il.

Du côté des représentants juifs et musulmans invités à la conférence, on marche sur des œufs. Contacté, le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, refuse de s’exprimer mais fait savoir qu’il assume sa présence. Plus prudents, les catholiques ont dépêché un évêque retraité, Mgr Gérard Defois. « La commission pour le dialogue interreligieux m’a délégué pour intervenir », raconte l’ancien archevêque de Lille.

Les hautes autorités de la conférence ont préféré que cela soit une intervention plus technique que politique. Le fait que la Ligue islamique mondiale organise l’événement ? « Ce n’est pas mon problème, c’est celui de la Fondation de l’islam de France. Moi, j’interviens sur un sujet religieux et non politique. Que ça ait des incidences politiques, c’est trop évident. Mais c’est de la responsabilité de la Fondation de l’islam de France. Je me suis posé la question de savoir si c’était opportun d’y aller, vous avez la réponse : j’y vais quand même. Mais pour avancer sur ce sujet délicat, il ne faut pas s’enfermer dans une bulle abstraite et oser la rencontre. »

Quoi qu’il en soit, du côté de l’autre organisateur, la Fondation de l’islam de France, on ne cache plus sa gêne. Le 12 septembre, lors de sa dernière vidéo de promotion de la manifestation Ghaleb Bencheikh a réussi à ne pas prononcer le nom de Mohammad al-Issa, ni celui de la Ligue islamique mondiale. Pas sûr finalement que l’Arabie saoudite ait réussi son opération de lobbying. 

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