Etudiants chiliens : et maintenant, on va où ?

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Après plus de six mois de grève et de manifestations, le mouvement des jeunes est arrivé à une étape cruciale : la repolitisation de la société chilienne et l'émergence d'une force de gauche. De notre envoyé spécial au Chili.
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De notre envoyé spécial à Santiago (Chili)

Au lieu de recevoir dans son bureau de l'Université du Chili, l'historien des mouvements populaires Sergio Grez préfère faire un tour du campus en marchant. Outre se dégourdir les jambes, cela lui permet de jauger l'état de mobilisation des étudiants à la fin d'un semestre passé à faire grève, manifester et, de manière plus fondamentale, remettre en cause l'ensemble du système chilien hérité des années de dictature de Pinochet. D'après ce que l'on peut observer sur le campus des sciences sociales de Santiago en ce début novembre, l'implication des étudiants perdure : les piquets de grèves, les affiches, les appels au rassemblement ne faiblissent pas malgré l'approche des grandes vacances.

Après plus de six mois de mouvements étudiants, le gouvernement de droite présidé par Sebastian Piñera compte justement sur le pourrissement avec la fin de l'année scolaire. Un pari qu'il pourrait bien perdre, en tout cas sur le long terme.

La faculté de Sciences Sociales de l'Université du Chili, en grève depuis plusieurs mois. © Thomas Cantaloube La faculté de Sciences Sociales de l'Université du Chili, en grève depuis plusieurs mois. © Thomas Cantaloube

« Quoi qu'il arrive dans les semaines à venir, ce qui s'est passé cette année au Chili marque une étape majeure », insiste Sergio Grez. « Le consensus de gouvernement, qui a consisté à ne pas revenir sur les institutions de la dictature, est définitivement cassé. Le Chili de novembre 2011 n'est plus le même que celui de mars 2011 ! » En quelques mois, les demandes des étudiants chiliens sont passées de revendications liées à l'éducation à une remise en cause fondamentale des structures politico-économiques du pays. « L'idée de convoquer une Assemblée constituante est désormais acceptée par des centaines de milliers de gens grâce aux étudiants alors qu'auparavant, personne ne se préoccupait de cette question », poursuit Sergio Grez.

Le sujet de la Constitution peut sembler éloigné des revendications estudiantines immédiates, mais il est en fait au cœur du malaise et des dysfonctionnements mis en évidence par la jeunesse chilienne. Des trois constitutions qu'a connues le Chili (1833, 1925 et 1980), aucune n'a véritablement été écrite ni approuvée par la population. Celle qui est en vigueur aujourd'hui, quoique amendée, demeure celle imposée par Augusto Pinochet, qui consacre un système électoral favorable aux grandes coalitions et rend difficile toute intervention étatique en matière de politiques sociales ou de services publics – comme l'éducation. D'où le débat aujourd'hui sur l'essence de la démocratie chilienne. Sergio Grez parle de « démocratie de basse intensité », pendant que d'autres politologues évoquent une « démocratie limitée », ou encore « une démocratie avec autoritarisme électoral ».

La question de l'éducation au Chili est étrangement imbriquée avec le régime pinochétiste, comme l'explique l'historien Juan Carlos Gomez Leyton, spécialiste des processus démocratiques en Amérique latine : « Les grands mouvements étudiants des années 1980 ont toujours lié la question de la démocratie à celle de "l'éducation de marché" mise en place par la dictature. Ce sont ces mobilisations qui ont abouti à la création des fédérations étudiantes que nous connaissons aujourd'hui et qui sont en pointe du mouvement actuel. » Les dates sont aussi des symboles. Les deux grandes lois qui ont permis la privatisation de l'éducation ont été « votées » en 1980, c'est-à-dire lors de l'instauration de la Constitution, et en 1990, précisément la veille du départ de Pinochet.

L'Université du Chili, au centre de Santiago, surveillée par les carabineros. © Thomas Cantaloube L'Université du Chili, au centre de Santiago, surveillée par les carabineros. © Thomas Cantaloube

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