Plongée dans les lectures des djihadistes

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Ennemi proche, ennemi lointain

Longtemps en effet, le courant djihadiste français lui-même s’est restreint, dans sa grande majorité, à la prédication. Avec les premiers départs en Syrie, et plus encore depuis l’essor de l’État islamique, la dynamique s’est peu à peu transformée : les djihadistes partis au Moyen-Orient critiquent les cheikhs restés en France qui les ont formés, les accusant de ne pas avoir agi concrètement, et se placent sous l’autorité de l’émir al-Baghdadi. Dès les années 1970, le théoricien djihadiste Abdessalem Faraj n’écrivait-il pas, disent-ils : « Certains pensent que le chemin pour édifier un État islamique consiste à exercer la prédication seule ; mais une telle démarche n'aboutira pas à l'édification d'un État, d'autant que certains se sont basés sur ce point de vue pour abandonner le djihad. La vérité est que ceux qui réussiront à édifier l'État islamique, constitueront une minorité de fidèles... L'islam ne compte pas sur la quantité » (extrait de l’ouvrage Le Jihad – L’impératif occulté, par Mohammed Abdessalam Farag, livre également présent chez Chérif Kouachi lors de la perquisition).

Que les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly aient débattu ou non de toutes ces questions doctrinales ne saurait masquer l’essentiel : ils sont le produit de leur temps, ont entre les mains les ouvrages classiques et un arsenal théorique qui leur sert à justifier à leurs yeux le fait de commettre des attentats. Ils ne sont donc pas des acteurs isolés, mais font partie d’un tout, d’une mouvance politique structurée et sont passés à l’acte dans la période de distanciation avec certaines références idéologiques du courant djihadiste (dont Maqdissi) et de mise en action d’une large partie des filières djihadistes, « montés » ou non au djihad en Irak et en Syrie.

En outre, les débats autour des livres de Maqdissi et de l’ensemble du corpus des textes saisis dans les perquisitions démontrent bien à quel point le mouvement djihadiste est avant tout politique, et qu’il est nécessaire de resituer ce mouvement dans son environnement politique, historique et social pour le comprendre, tant ses positions, objectifs, cibles et stratégies peuvent apparaître diamétralement opposés d’une époque à une autre et d’un pays à un autre. C’est ce que montre l’analyse des textes.

Prenons à nouveau l’exemple d’Abdessalem Faraj, présent chez Chérif Kouachi comme chez Amedy Coulibaly. Théoricien du djihad dans les années 1970, principal idéologue du groupe islamiste Tanzim al-jihad (« Organisation du jihad »), Faraj critiquait la Hijra (terme utilisé en référence à l'émigration des premiers musulmans de La Mecque à Médine en 622) en Afghanistan après 1979, car il considérait que le combat devait être mené contre les régimes arabes et non contre les Soviétiques. C’est l’époque où l’interprétation des théoriciens du djihad les pousse à militer pour une lutte contre l’ennemi proche, en l’occurrence les régimes arabes considérés comme apostats, et non les Soviétiques, considérés comme l'ennemi lointain.

« Le djihad actuel consiste à libérer la ville de Jérusalem en tant que terre sacrée et cela constitue un devoir pour tout musulman. Le Prophète a permis aux musulmans de faire passer le plus important en premier. Donc, le combat mené contre l'ennemi proche doit primer celui mené contre l'ennemi lointain, écrit Faraj dans l’ouvrage retrouvé chez Chérif Kouachi. Par ailleurs, le combat doit être mené sous un étendard musulman, par un État musulman commandé par des musulmans et non pas par des pseudo-musulmans. Enfin, la raison de l'existence coloniale est précisément basée sur le pouvoir actuel. Le combat guerrier à mener en premier est celui qui consistera à éradiquer ces gouvernements impies pour les remplacer par le régime islamique complet. Là sera le point de départ. »

Également présent dans la bibliothèque de Kouachi et Coulibaly, soutenu à son époque par les régimes saoudiens et jordaniens, le Palestinien Abdullah Azzam prêche au contraire pour un djihad contre les Soviétiques au cœur des années 1980, en contradiction avec Faraj. Vient ensuite al-Zawahiri, théoricien d’Al-Qaïda aujourd’hui numéro 1 de l’organisation, qui estime que les régimes arabes ne constituent pas une cible suffisamment attractive : chaque citoyen, explique-t-il, ayant un membre de sa famille employé par les autorités, les « masses arabes » ne peuvent pas adhérer au djihad contre l’ennemi proche. Pour Zawahiri, il faut donc viser l’ennemi lointain, non plus les Soviétiques défaits en Afghanistan mais l’Occident et Israël. Les attentats du 11 septembre 2001 sont la traduction directe de ce changement de stratégie.

Nouveau revirement au milieu des années 2000, quand le chef de la branche d’Al-Qaïda, Abou Moussab Zarqaoui, identifie un nouvel ennemi proche : le musulman chiite, dans le contexte de la chute du régime de Saddam Hussein en Irak en 2003 et par ricochet de la montée en puissance de la République islamique (chiite) d’Iran, débarrassée de l’ennemi qui lui a fait la guerre de 1980 à 1988.

Tout récemment, un nouveau débat s’est installé chez les djihadistes, venu non pas de l’État islamique, mais du Yémen – pays qui héberge AQPA, pour Al-Qaïda dans la péninsule arabique (lire nos précédents articles qui lui sont consacrés), qui a revendiqué l'attentat contre Charlie Hebdo. Dans une conférence de presse d’AQPA organisée début décembre, un cadre de l’organisation expliquait que Zawahiri et Ben Laden avaient finalement raison, et qu’il fallait se concentrer sur l’ennemi lointain.

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L’argument est simple : selon ce cheikh, ce qui se passe en Irak et en Syrie depuis la formation de la coalition internationale contre l’État islamique (EI) montre que même s’ils arrivent à établir le califat, celui-ci reste sous la menace perpétuelle de l’Occident, qui est en fait la cause de tous les maux. Une prise de position pour le moins troublante, moins d’un mois avant les attentats de Paris, qu’AQPA a donc revendiqués, mercredi 14 janvier.

Ennemi proche, ennemi lointain… Le débat est toujours en cours au sein de la mouvance djihadiste. Et la partie (très minoritaire) des militants yéménites qui ont quitté AQPA pour faire allégeance à l’EI en 2014 insiste sur le fait que l’obsession d’Al-Qaïda et d’AQPA à propos de l’Occident a permis, en creux, à la rébellion chiite des houthistes de percer au Yémen, car AQPA ne les a pas assez combattus.

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La responsabilité du journalisme, notamment sur les questions de sécurité, intérieure ou extérieure, est de donner à comprendre pour mieux agir. Ce travail d’intelligibilité du réel inclut la connaissance de la menace ou de l’adversaire. Tel est l’objectif de cette enquête sur les référents intellectuels des djihadistes et de leur logique interne, aussi délirante puisse-t-elle nous paraître. Pour mieux saisir l’efficacité de cette propagande et la réalité violente qu’elle produit, nous avons décidé de la confronter à la réaction d’un djihadiste non repenti dont nous avions déjà recueilli le témoignage l’automne dernier, en Tunisie (lire ici).