«Pourquoi la France est-elle touchée, et pas le Danemark ? Parce qu'ils visent les puissances»

En eux-mêmes, les textes des théoriciens du djihad ne présentent donc que partiellement les ambitions et objectifs du courant djihadiste. Rendus anonymes, ces textes seraient aujourd’hui moqués sur les forums djihadistes. Ce constat est particulièrement évident pour le texte d’Abdallah Azzam, théoricien légendaire du djihad mais tué selon toute vraisemblance par des djihadistes en 1989. Dans l'ouvrage présent chez les frères Kouachi comme chez Coulibaly, intitulé Le jugement islamique concernant le fait de tuer les femmes et les enfants au djihad, Azzam défend le fait que « l’Islam ne permet pas de tuer quelque personne que ce soit parmi les mécréants, excepté les combattants, ainsi que ceux qui soutiennent les polythéistes et autres ennemis de l’Islam, par des moyens financiers ou de simples conseils. (…) C’est pourquoi les femmes en raison de leur fragilité, ne doivent pas être tuées, excepté si elles vous combattent ».

Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly n’ont pas suivi ces préceptes. Pourquoi ? Parce que les objectifs et cibles d’Azzam ne sont pas ceux d’AQPA ni de l’État islamique, et que les jurisprudences évoluent au sein de la mouvance djihadiste. Utilisant le corpus de textes contenu dans les perquisitions, nous interrogeons donc un militant djihadiste résidant dans un pays d’Afrique du Nord, qui soutient les attentats de Paris, sur le passage d'Azzam cité plus haut. À quoi le militant djihadiste répond que certes, il n’est pas permis de tuer les femmes et les enfants au djihad, mais que cela est permis dans les trois cas suivants : « 1 : qu'il soit impossible d'atteindre l'ennemi qu'en passant par eux ou qu'ils soient mélangés à l'ennemi car le prophète dans certaines batailles a attaqué des villages avec une sorte de catapulte et les victimes ont été diverses ; 2 : quand les ennemis tuent les femmes et les enfants des musulmans (le coran a dit : et punissez-les comme ils vous punissent ; ça a aussi été affirmé par cheikh ibn Otheimine, un grand savant contemporain mort). Ils ont ajouté que cela était licite si cela permet de les faire réfléchir à deux fois avant de s'attaquer aux femmes des musulmans car ils savent qu'ils vont répliquer contre leurs femmes et enfants; 3 : lorsque l'ennemi les prend pour bouclier humain, il est d'ailleurs même permis de tuer les musulmans si l'ennemi se cache derrière et qu'il risque de causer des dégâts. »

Dans nos échanges par courrier électronique, le militant djihadiste soutient les attentats de Paris et développe l'argument suivant : « Les âmes de Français ne valent pas plus que celles des civils syriens, irakiens, maliens et centrafricains, donc cela me paraît tout à fait légitime. Si cela permet en plus de faire réfléchir le gouvernement à deux fois avant d'entreprendre des actions contre les musulmans, c'est encore mieux. D'ailleurs certaines voix se sont élevées pour dire que ce n'est pas le combat de la France d'aller dans ces pays (Syrie et Irak) même s'ils continuent à dire que c'est le "rôle historique" de la France d'intervenir en Afrique. C'est la France qui a commencé les hostilités et elle doit assumer. Mais je suis convaincu que les gouvernements n'en ont rien à faire des citoyens, ils ont des agendas qu'ils suivent quel qu'en soit le prix. Les enjeux et les intérêts économiques priment sur la vie humaine. Pour Charlie Hebdo, je me réjouis de ce qu'il leur est arrivé, je n'ai aucune pitié ni compassion pour eux. Ils ont été prévenus, gentiment au début, puis sommés d'arrêter, ils ont été alertés par l'incendie et ils ont continué à se moquer de notre prophète et à surenchérir, maintenant ils rigolent moins. »

Impitoyable, le militant djihadiste l’est aussi pour les musulmans de France : « Ceux qui pratiquent réellement l'islam (car la plupart n'ont rien à voir avec l'islam ni de près, ni de loin) savent qu'il est interdit d'habiter parmi les mécréants donc ils doivent penser à émigrer vers d'autres terres. Les autres, ils vont continuer à essayer de plaire aux Français en s'éloignant encore plus de leur religion et en copiant les mécréants pour essayer de devenir comme eux mais ils ne réussiront pas car ils seront toujours rejetés et considérés comme des citoyens de seconde zone (sauf exceptions flagrantes et pour de courtes périodes, comme après la coupe du monde mais au moindre écart ils reviendront de sales arabes – sic). Cela est évidemment dû au complexe de supériorité des Français et de leur esprit colonialiste et à la gangrène juive (sic) dans les médias et la politique. Un jour, ça éclatera et il y aura une deuxième inquisition et ils en paieront le prix. »

« Tous les djihadistes de notre époque sont d’accord pour tuer les civils occidentaux non-combattants, commente pour sa part le chercheur Romain Caillet. Ben Laden en a longuement parlé. » Les djihadistes considèrent que les civils des pays occidentaux sont en fait des combattants, parce qu’ils soutiennent les politiques de leurs chefs d’État que les djihadistes considèrent comme hostiles aux musulmans, en votant pour eux et en les soutenant dans leur engagement en guerre, comme c’est le cas pour la France au Mali, en Irak ou en Afghanistan. Ils se basent notamment sur les sondages pour appuyer leur démonstration. C’est mot pour mot l’argument fourni par Amedy Coulibaly lorsqu’il s’adresse aux otages dans l’hypermarché Casher. On l'entend dans le son diffusé par RTL dans la matinée du samedi 7 janvier : « Au Mali, ils (les djihadistes) n’avaient fait aucune exaction quand "ils" (l’armée française) sont partis là-bas. Et moi je vous le dis à vous, parce que vous êtes pas très au courant de ce qui se passe. Des gens comme moi qui vont venir, il y en aura de plus en plus. (…) Il faut qu’ils arrêtent d’attaquer l’État islamique, qu’ils arrêtent de dévoiler nos femmes. (…) C’est vous qui avez élus vos gouvernements. Vos gouvernements, ils ne vous ont jamais caché qu’ils allaient faire la guerre. Deuxièmement, c’est vous qui les financez, car vous payez les taxes (…) Non, vous n’êtes pas obligés. Je ne paie pas mes impôts moi. » 

Pour justifier le meurtre des femmes et des non-combattants, les djihadistes se basent également sur un texte scripturaire qui narre l’histoire d’une femme tuée du temps du prophète Mohammed parce qu’elle haranguait la foule pour la pousser à combattre les musulmans. Pour les djihadistes, il faut donc tuer celui/celle qui aide ou qui incite à tuer des musulmans. Pour les meurtres d’enfants qui, eux, font débat chez les djihadistes, la justification découle de la loi du talion, selon le principe suivant : « Vous tuez nos enfants, nous tuons les vôtres », revendiqué là encore par Coulibaly dans l’enregistrement, qui prononce les mots « loi du talion » devant les otages.