Plongée dans les lectures des djihadistes

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Le matériel opérationnel

Le fait de cibler les juifs ne rentre en revanche pas nécessairement dans la logique des djihadistes selon le chercheur Romain Caillet : « Dans l’idéologie djihadiste, les juifs ne constituent pas forcément une cible prioritaire, estime-t-il. Si Israël n’existait pas en tant que puissance, je ne crois pas qu’ils seraient aussi présents dans les textes djihadistes. Dans leur logique, il y aurait beaucoup plus de raisons de frapper les hindous, par exemple, parce qu’ils sont polythéistes. Pourtant, à ma connaissance, jamais un hindouiste n’a été tué en Arabie saoudite par exemple, les djihadistes là-bas s’en prennent toujours aux Occidentaux. Pourquoi ? Parce qu’ils frappent les dominants, les puissances. La question à se poser aujourd’hui, c’est : pourquoi ont-ils frappé en France, et pas au Danemark, où ont été publiées aussi les caricatures ? Parce que la France pèse à l’échelle internationale et que le Danemark, non. C’est la politique extérieure de la France qui motive des jeunes déjà choqués par les blasphèmes, pris ensuite en main par des structures comme qu’AQPA qui ont un intérêt géopolitique à frapper la France. Ce qui motive les attentats, ce n’est pas uniquement des caricatures, c’est aussi les interventions françaises. »

Pétri de contradictions comme les frères Kouachi, Coulibaly a cependant fait du chemin depuis ses lectures d'Abdallah Azzam et des premiers théoriciens djihadistes. Le choix de ses cibles, les juifs et donc l’ennemi lointain selon la rhétorique djihadiste, se rapproche cependant plus de l’idéologie d’Al-Qaïda que de l’État islamique dont il s’est pourtant revendiqué, contrairement aux frères Kouachi. Mais sur quels outils pratiques les djihadistes des attentats de Paris se sont-ils appuyés pour commettre ces meurtres ?

Le corpus des textes saisis chez Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly en 2010 regroupe assez peu d’ouvrages opérationnels. Seul un document intitulé : « Études stratégiques, janvier 2009 : Guerre psychologique, diversion et dispersion des forces vives de la résistance », figure dans la perquisition, sans mention de l’auteur. Il se base notamment sur des rapports de centres antiterroristes en Europe et aux États-Unis pour « synthétiser les points d’action principaux de la guerre totale que livre la coalition sionistes-croisés-apostats (sic) et leurs hommes de main » et « donner aux jeunes une vision claire de la subtilité du conflit et du degré d’enlarvement (sic) de ce qui n’est autre que la troisième guerre mondiale ». Mais cet ouvrage est infiniment moins précis et détaillé que l’œuvre pour laquelle son auteur supposé, Aboubakr Naji, est davantage connu. Intitulé « Organisation du chaos », ou « Gestion de la Barbarie » selon les traductions, le livre a été traduit en français par... un groupe identitaire islamophobe, pour montrer sa dangerosité et celle du mouvement djihadiste. « Guerre psychologique, diversion…» est le seul texte opérationnel du corpus saisi en 2010, en dehors de recettes de fabrication de poisons divers, le plus souvent retranscrites à la main sur des carnets.

Il est vrai que la perquisition date de 2010, près de cinq ans avant les attentats de Paris et qu’il n’y a nul besoin aujourd’hui de maintenir une documentation chez soi, quand tout est disponible en streaming sur Internet. La dizaine de cours de Youssef al-Ayyiri (dont nous avons raconté l’importance pour le mouvement djihadiste dans un précédent article) est toujours disponible sur You tube. Kouachi et Coulibaly possédaient par ailleurs l’ouvrage Le Chemin vers la terre de combat, basé sur la vie et le précepte de celui que le militant djihadiste que nous interrogeons nomme « le cheikh martyr et le premier commandant des moudjahidines de la péninsule arabe ».

Plus actuel et ayant la faveur de ce militant djihadiste, l'une des autres références actuelles de la mouvance se nomme Abdallah al-‘Adam. Palestinien ayant vécu en Arabie saoudite et devenu par la suite l’un des responsables d’Al-Qaïda en Afghanistan, il a été tué par la coalition au moyen d’un drone.

Mais ses 39 cours (d’une quarantaine de minutes tout de même chacun) sont toujours disponibles (ici), et demeurent très consultés par les djihadistes. En voici le détail, qui montre bien le caractère opérationnel de ces « cours de djihad » audio.

Les «cours de djihadisme» d'Abdallah al-Adam Les «cours de djihadisme» d'Abdallah al-Adam

Après une « définition de la sécurité et de son importance dans l’islam » en guise d’introduction (son 1), Abdallah al-‘Adam aborde les principes généraux de la sécurité (sons 2, 3) et décrit les modes d’infiltration des organes censés assurer la sécurité nationale des États (son 4). Viennent ensuite « Comment recruter des militants pour l’organisation » (son 5), « sécuriser les documents de l’organisation (sons 6 et 7), les activités de l’organisation (sons 8 et 9), les réunions (10), les communications et les téléphones (11), Internet (12), les voyages et les contacts (13), le financement des armes et l’entraînement (14), les observateurs (15) »... et ainsi de suite. Les « cours » 24 et 25 concernent même les méthodes d’enquête et d’investigation sur les personnes de l’organisation dont on ne serait pas sûr. Une sorte de formation au contre-espionnage, avant un autre (son 28) qui nous apprend comme former son service de renseignement et de collecte des données. Étape par étape, toute la chaîne du djihad militarisé est minutieusement décrite, depuis la formation d’une organisation à la mise en place de l’attentat et à la guérilla. Le manuel du parfait petit djihadiste, en quelque sorte. Tout le nécessaire est donc disponible en ligne, et le croisement de cette « littérature » avec les éléments théoriques retrouvés aux domiciles de Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly explique en partie les événements de la semaine, et la manière dont ont été effectués, la plupart du temps avec calme et méthode, les attentats de Paris.

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La responsabilité du journalisme, notamment sur les questions de sécurité, intérieure ou extérieure, est de donner à comprendre pour mieux agir. Ce travail d’intelligibilité du réel inclut la connaissance de la menace ou de l’adversaire. Tel est l’objectif de cette enquête sur les référents intellectuels des djihadistes et de leur logique interne, aussi délirante puisse-t-elle nous paraître. Pour mieux saisir l’efficacité de cette propagande et la réalité violente qu’elle produit, nous avons décidé de la confronter à la réaction d’un djihadiste non repenti dont nous avions déjà recueilli le témoignage l’automne dernier, en Tunisie (lire ici).