Tunisie & WikiLeaks: portrait d'une diplomatie française soumise au régime de Ben Ali

Par et
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Les droits de l'homme sont devenus un sujet à éviter

C'est donc pour «être écoutée» que la France s'est distinguée par une série de contorsions spectaculaires, évitant d'aborder frontalement le sujet des droits de l'homme, dans un pays où les prisonniers politiques et d'opinion se comptaient par dizaines, où la torture en prison, les intimidations et les enlèvements d'opposants étaient monnaie courante. La compilation des câbles de WikiLeaks est assez éloquente :
  • Analyse retranscrite par l'ambassade américaine à Paris et datée du 31 juillet 2007, deux semaines après le voyage de Sarkozy en Tunisie (câble 117270): «Le chef de zone Tunisie/Libye du quai d'Orsay, Christian Reigneaud, eut moins de stress pour préparer la visite de Sarkozy, à Tunis. Les Tunisiens, dit-il, furent chaleureux, et il n'y eut presque aucune question non consensuelle à discuter. Les droits de l'homme constituaient l'exception, et de ce côté, la délégation française a vite pu ressentir les craintes des Tunisiens sur la manière dont Sarkozy, comparé à Chirac, aborderait le sujet. À la fin, Sarkozy usa de discrétion en confinant ses commentaires les plus critiques à son tête-à-tête avec Ben Ali.»
  • Câble de l'ambassade américaine à Tunis daté du 30 avril 2009 (204864) : Lors de sa visite à Tunis, «en comparaison des enjeux économiques soulevés, le premier ministre fit peu de déclarations publiques sur la démocratie ou les droits de l'homme. Fillon n'avait convié dans sa délégation ni le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, ni la secrétaire aux droits de l'homme, Rama Yade.(...) Interrogé en conférence de presse sur l'absence de ces deux ministres et sur la question des droits de l'homme, Fillon eut cette phrase lapidaire : “La France ne donne pas de leçon” en matière de droits de l'homme.»
  • L'affaire Ben Brik : Journaliste et opposant très médiatique, Ben Brik est condamné en appel à six mois de prison ferme en février 2010, pour aggression et harcèlement à l'encontre d'une jeune femme tunisienne, qui a porté plainte. Reporters sans frontières et les organisations de droits de l'homme française et tunisienne considèrent cette condamnation comme un coup monté du régime, et le procès comme un simulacre de justice. En Tunisie, les accusations de harcèlement sont une pratique courante, qui sert autant à faire condamner l'opposant qu'à jeter le discrédit sur l'auteur supposé du forfait. Mais pour la diplomatie française, peu décidée à faire du zèle pour accélérer sa libération, l'excuse est trop belle. Dans un câble de l'ambassade américaine à Paris daté du 2 août 2010 (câble 247719), le sous-directeur chargé de l'Afrique du Nord, Cyrille Rogeau «explique que Taoufik Ben Brik n'est pas le meilleur exemple d'intégrité journalistique, que Ben Brik est également poursuivi devant une cour de justice française, pour harcèlement contre une Tunisienne qui a décidé de porter plainte en France. (...) Les Français ne discutent plus du cas de Ben Brik avec les Tunisiens, affirme Rogeau.» Ben Brik sera finalement libéré une fois sa peine achevée. Et à ce jour, aucune condamnation n'a été prononcée contre lui sur le territoire français... (Sur ce sujet, lire notre analyse : Taoufik Ben Brik, une affaire française.)

Peu soucieux de modifier la politique de la France en matière de droits de l'homme, Nicolas Sarkozy souhaitait en fait, selon un câble de l'ambassade (câble 117270), formaliser une «rupture» avec son prédécesseur, Jacques Chirac, qui, dans l'esprit du nouveau chef de l'Etat, avait livré une image brouillonne de la diplomatie française en Tunisie. En décembre 2003, lors d'un voyage officiel, Jacques Chirac avait en effet provoqué une série de commentaires indignés par cette sortie sans équivoque sur les silences de la France en ce qui concerne les droits de l'homme en Tunisie : «Le premier des droits de l'homme, c'est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays.» Deux ans plus tard, l'appel du ministre des affaires étrangères de l'époque, Philippe Douste-Blazy, au respect des droits de l'homme en Tunisie avait au contraire rendu fou de rage le régime de Ben Ali...

Pourtant, cette idée de «rupture» voulue par Nicolas Sarkozy tournera court, selon l'analyse de l'ambassade américaine à Paris: « En Tunisie, Sarkozy voulait marquer une rupture avec la relation très personnelle et critiquée que Chirac entretenait avec Ben Ali. Toutefois, son désir de garder la part la plus polémique de la relation bilatérale à l'écart du public donna le mauvais signal. Sa délégation snoba la société civile tunisienne indépendante, et son secrétaire des droits de l'homme dut faire face au ridicule dans les médias français pour avoir été invisible à Tunis et n'avoir rencontré qu'à Paris un dirigeant d'une association tunisienne des droits de l'homme, une fois achevée la visite à Tunis. De l'autre côté, Ben Ali et ses cohortes furent probablement soulagés de s'en être sortis à si bon compte.»

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cet article sur la politique de la France sous Nicolas Sarkozy en Tunisie, telle qu'elle ressort des télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, inaugure le partenariat récemment conclu entre Mediapart et cette «non-profit media organization», dédiée à la défense de la liberté de l'information et au dévoilement de nouvelles d'intérêt public pour tous les citoyens du monde. Signé par Julian Assange, pour WikiLeaks, et Edwy Plenel, pour Mediapart, le 31 janvier 2011 en Grande-Bretagne, ce partenariat respecte l'indépendance de chacun de nos deux médias, tout en actant nos objectifs démocratiques communs. Il prévoit, de plus, le respect des règles de confidentialité des sources et d'intégrité du matériau, communes à WikiLeaks et à Mediapart.

L'annonce de ce partenariat s'est accompagnée d'une interview exclusive de Julian Assange que l'on peut lire ici ou voir dans la vidéo ci-dessous. Lors de notre rencontre, nous sommes convenus que les informations capitales contenues dans les câbles diplomatiques avaient été trop éclipsées, telles qu'elles ont été rapportées dans la presse, par un feuilleton dont WikiLeaks et son fondateur, Julian Assange, devenaient les principaux protagonistes. Mediapart a décidé de prendre le temps de travailler sur les documents, dont seule une petite partie a pour l'instant été rendue publique, afin d'en revenir à l'essentiel: ce qu'ils révèlent et prouvent. Ce travail se fera selon nos règles professionnelles, en sollicitant le témoignage de certains des protagonistes, en contextualisant les propos des diplomates américains ou en approfondissant, par une enquête complémentaire, ces premières révélations.

Ce premier article exploite six télégrammes inédits qui seront prochainement en ligne sur le site de WikiLeaks (visiter ici notre site miroir). Un seul d'entre eux (le câble 118839, traduit intégralement en français sous l'onglet Prolonger) avait déjà été brièvement évoqué par le quotidien Le Monde le 19 janvier 2011. Etalés de 2007 à 2010, ces six câbles concernent tous la politique française en Tunisie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Ils sont tous disponibles, dans leur version américaine originale, en format PDF, sous les liens indiqués.

Mediapart nouveau partenaire de WikiLeaks © Mediapart