Tunisie & WikiLeaks: portrait d'une diplomatie française soumise au régime de Ben Ali

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La sécurité devient la seule obsession française

Dès l'été 2007, exit donc l'espoir d'un changement de politique : loin des droits de l'homme et de la société civile tunisienne, l'obsession française tourne autour de la sécurité, sujet sur lequel les plaintes de Nicolas Sarkozy sont régulières, comme le précise le câble 130874 de l'ambassade américaine à Paris, daté du 20 novembre 2007, dans lequel la chef de zone Afrique du Nord au quai d'Orsay, Nathalie Loiseau, explique que «Sarkozy, en tant qu'ancien ministre de l'intérieur, est extrêmement mécontent du niveau insatisfaisant de coopération et d'échange d'information concernant le terrorisme».

Cette préoccupation française n'a pas été initiée par Sarkozy. En décembre 2001, Jacques Chirac s'était déjà rendu en Tunisie, en Algérie et au Maroc pour discuter de la lutte contre le terrorisme. Le chef de l'Etat s'était, au contraire de son successeur, montré tout particulièrement élogieux envers la Tunisie, considérant que, dans la lutte contre le terrorisme, les deux pays partageaient la même vision : «La lutte contre le terrorisme est une conviction profonde pour Ben Ali, avait estimé le chef de l'Etat. La position de la Tunisie dans son refus d'admettre l'intolérance et le fondamentalisme doit être applaudie.» Depuis le 11 septembre 2001, la coopération en matière de sécurité est de fait une préoccupation constante pour la France, en décalage toutefois avec l'image entretenue dans les discours officiels comme dans les briefings entre ambassadeurs du régime le plus «stable» de la région (câble 247804 de l'ambassade américaine à Paris, le 8 février 2010).

Très libérale vis-à-vis des droits de l'homme, la France l'était donc beaucoup moins en matière de sécurité, sans que cette ouverture d'esprit sélective lui permette toutefois d'atteindre un niveau de coopération satisfaisant à ses yeux. «La coopération et l'échange d'information n'étaient pas bons, c'est vrai, se souvient l'ancien ambassadeur Serge Degallaix. Évidemment, ce qui nous intéressait, ce n'était pas tellement ce qui se passait sur le sol tunisien, mais les Tunisiens qui prenaient une part de plus en plus importante dans les attentats à travers le monde. Sur ce point, les autorités tunisiennes n'ont jamais apprécié qu'on mette le nez dans leurs affaires.» Et l'on comprend pourquoi lorsque, à l'issue d'une enquête en Tunisie du 22 au 26 janvier 2010, Martin Scheinin, rapporteur spécial de l'ONU pour la promotion et la protection des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste, fait part de «graves incohérences entre la loi antiterroriste de 2003 et ce qui se passe dans la réalité». Il relève notamment que, «dans la majorité des cas, de simples intentions sont punies, qu'il s'agisse de planification ou d'appartenance, cette dernière notion renvoyant à des organisations ou groupes vaguement définis», et que l'application de la loi antiterroriste «est beaucoup trop large et devrait être limitée».

En revanche, sur l'Union pour la Méditerranée, l'initiative lancée en grande pompe le 13 juillet 2008, et depuis tombée aux oubliettes, Sarkozy avait emporté l'adhésion et l'enthousiasme de Tunis, après avoir fait face aux atermoiements des Marocains, et surtout des Algériens. Mais là encore, la France sert de mauvais intérêts, car il s'agit surtout pour les Tunisiens de continuer de détourner les pays d'Europe du Nord des questions de droits de l'homme (câble 117270).

Les droits de l'homme, l'évolution de la société civile tunisienne, encore et toujours ce sujet central, moteur de la future révolution, totalement négligé par une diplomatie française passée à côté de l'essentiel. «Mais que vouliez-vous ? s'étrangle l'ancien ambassadeur Serge Degallaix. Nous ne pouvions pas lire dans une boule de cristal pour prédire l'avenir et la révolution. Et puis, notre marge de manœuvre était de toute façon limitée. Les révolutions, ce sont les peuples qui les font, pas les diplomates.»

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Cet article sur la politique de la France sous Nicolas Sarkozy en Tunisie, telle qu'elle ressort des télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, inaugure le partenariat récemment conclu entre Mediapart et cette «non-profit media organization», dédiée à la défense de la liberté de l'information et au dévoilement de nouvelles d'intérêt public pour tous les citoyens du monde. Signé par Julian Assange, pour WikiLeaks, et Edwy Plenel, pour Mediapart, le 31 janvier 2011 en Grande-Bretagne, ce partenariat respecte l'indépendance de chacun de nos deux médias, tout en actant nos objectifs démocratiques communs. Il prévoit, de plus, le respect des règles de confidentialité des sources et d'intégrité du matériau, communes à WikiLeaks et à Mediapart.

L'annonce de ce partenariat s'est accompagnée d'une interview exclusive de Julian Assange que l'on peut lire ici ou voir dans la vidéo ci-dessous. Lors de notre rencontre, nous sommes convenus que les informations capitales contenues dans les câbles diplomatiques avaient été trop éclipsées, telles qu'elles ont été rapportées dans la presse, par un feuilleton dont WikiLeaks et son fondateur, Julian Assange, devenaient les principaux protagonistes. Mediapart a décidé de prendre le temps de travailler sur les documents, dont seule une petite partie a pour l'instant été rendue publique, afin d'en revenir à l'essentiel: ce qu'ils révèlent et prouvent. Ce travail se fera selon nos règles professionnelles, en sollicitant le témoignage de certains des protagonistes, en contextualisant les propos des diplomates américains ou en approfondissant, par une enquête complémentaire, ces premières révélations.

Ce premier article exploite six télégrammes inédits qui seront prochainement en ligne sur le site de WikiLeaks (visiter ici notre site miroir). Un seul d'entre eux (le câble 118839, traduit intégralement en français sous l'onglet Prolonger) avait déjà été brièvement évoqué par le quotidien Le Monde le 19 janvier 2011. Etalés de 2007 à 2010, ces six câbles concernent tous la politique française en Tunisie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Ils sont tous disponibles, dans leur version américaine originale, en format PDF, sous les liens indiqués.

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