Des groupes armés terrorisent à nouveau la Centrafrique

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Deux ans après la signature de l’accord de paix de Khartoum, une nouvelle alliance entre groupes rebelles l’a fait voler en éclats. Malgré une aide militaire internationale, l’État semble loin de pouvoir les arrêter.

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Bangui (Centrafrique).–  La Centrafrique est un pays où on peut commémorer en pleine guerre un accord de paix en miettes. Le 6 février, au palais de la Renaissance de Bangui, la résidence officielle du président de la République, s’est donc déroulée une cérémonie aussi déroutante que l’architecture en alignement de boîtes rectangulaires de l’époque Bokassa.

« Nous célébrons le deuxième anniversaire de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation, dans un contexte de guerre déclarée au peuple centrafricain », a dit le président (mal) réélu Faustin-Archange Touadéra, devant le gouvernement et le ban et l’arrière-ban des représentants diplomatiques. Avant d’ajouter que cet accord, dit de Khartoum, « reste et demeure la seule voie qui nous mènera vers un avenir prospère ».

Mais pour l’instant, hors du palais de la Renaissance, le présent c’est « la psychose », et l’avenir un « on ne sait pas » effrayé.

Le 16 décembre 2020, six des quatorze groupes armés signataires de l’accord de paix se sont en effet réunis dans la « Coalition des patriotes pour le changement » (CPC). Depuis, ils attaquent tout ce qui ressemble de près ou de loin à une représentation de l’État en province, combattent ou fuient, c’est selon, les forces armées régulières (FACA) et leurs soutiens militaires : Casques bleus de la Minusca, militaires rwandais, mercenaires russes.

Les groupes armés ont même tenté, en vain, de pénétrer dans Bangui le 13 janvier. Il y a deux ans, les mêmes, au même endroit, signaient un document qui devait mettre fin à la crise ouverte en 2013. Le sixième en six ans. Les cinq précédents avaient échoué à peine l’encre sèche.

L’Accord de Khartoum ambitionnait d’intégrer les rebelles dans la nation. La recette est classique : mettre en place des unités militaires mixtes, attribuer aux combattants des places dans les administrations centrales et des postes gouvernementaux. On a ainsi vu le chef d’une milice propulsé ministre de la DDR, le programme Désarmement, démobilisation, réintégration, passage obligé de toute période post-conflit supervisée par la communauté internationale. Un autre est devenu conseiller auprès du premier ministre pour les questions de sécurité dans la région que son groupe tient sous sa coupe.

En échange, les groupes armés devaient laisser l’État se « redéployer » dans un pays qu’il avait abandonné depuis plusieurs décennies. En fait, l’Accord a plutôt officialisé un partage du territoire et des ressources. Chaque groupe est resté maître dans sa zone et a continué ses activités économiques prédatrices.

À Bangassou, le 3 février, des soldats de l’armée centrafricaine (FACA) retrouvent leur base, un mois après son pillage par des rebelles de la CPC. © ALEXIS HUGUET / AFP À Bangassou, le 3 février, des soldats de l’armée centrafricaine (FACA) retrouvent leur base, un mois après son pillage par des rebelles de la CPC. © ALEXIS HUGUET / AFP

Le rapport remis fin janvier au Conseil de sécurité de l’ONU par le groupe d’experts sur la République centrafricaine porte sur la période d’août à décembre 2020. Il décrit précisément ce partage à travers les activités de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC), un des groupes armés les plus puissants. Sa présence, affirme-t-il, est confirmée dans sept des seize préfectures du pays, dans le centre et le sud-est.

Formée en 2014 par des Peuls pour protéger cette communauté d’éleveurs, l’UPC tire au départ l’essentiel de ses ressources de la taxation des transactions sur le bétail et de la « sécurisation » des voies de transhumance, activité essentielle en Centrafrique. Et puis, écrivent les experts de l’ONU, elle a élargi ses zones d’influence pour « augmenter les possibilités de taxation » et « diversifier les sources de revenus ».

L’UPC taxe aujourd’hui tous les secteurs économiques, y compris les acteurs du secteur aurifère, du plus petit, le mineur artisanal, au plus gros, les sociétés Midas (réputée proche de la Russie selon Africa Intelligence) et IMC (Industrie minière de Centrafrique, à capitaux chinois). Une véritable administration parallèle, alors que les fonctionnaires de l’État ne sortent pas de leurs bureaux pour cause d’insécurité et de manque de moyens.

Une économie de prédation

Chérubin*, un habitant de Bambari, chef-lieu de la préfecture de Ouaka, au centre du pays, témoigne de l’emprise de l’UPC avant même l’offensive des groupes armés en décembre : « Ils ont investi les chantiers des mines d’or et de diamant. Ils ont aussi érigé des barrières à 10 km de Bambari. Tout est taxé : si tu circules à bicyclette, tu paies 500 CFA [0,77 euro], en moto, 2 500 CFA [3,8 euros]. Il faut aussi payer pour tout ce que tu transportes, le manioc, les poulets, les légumes. Si tu ne veux pas payer, tu es emmené à leur gendarmerie et tu risques une très lourde amende. »

Ghislain, de la ville de Bangassou, à 350 km au sud-est de Bambari, confirme : « Dans la ville, avant l’offensive de décembre, nous avions une administration de l’État, avec une gendarmerie, des écoles, les FACA. Mais à l’extérieur de Bangassou, c’était l’UPC avec la police UPC, la douane UPC, la gendarmerie UPC, et tout ça continue aujourd’hui. »

Le même schéma se reproduit, avec plus ou moins de complexité, dans toutes les régions. Mais en fait d’administration, il s’agit plutôt, assure Thierry Vircoulon, chercheur et coordinateur de l’Afrique centrale et australe à l’Institut français des relations internationales (Ifri), d’organisations de bandits territorialisées : « Ces groupes n’ont pas les compétences pour organiser une administration. Ils se contentent de voler la population en installant des check-points sur les routes et font commerce de tout ce qu’on peut commercer en Centrafrique. C’est une économie de prédation très basique. »

Ces rentes n’ont pas suffi à maintenir le statu quo de l’Accord de Khartoum, qui a définitivement sombré avec la création de la CPC en décembre. Une alliance assez baroque, car elle regroupe des organisations qui se sont longtemps fait la guerre : quatre issues de la Seleka, coalition du nord et de l’est qui a pris le pouvoir en 2013, et deux anti-balaka, milices créées pour les combattre.

« Du côté du gouvernement et de la présidence, on voulait reprendre le contrôle de l’ensemble du pays et on était bien décidé à renégocier l’accord de paix après les élections de fin décembre, car le président Touadéra était persuadé d’être réélu, explique Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences-Po (Ceri). Les groupes armés ont très bien compris ça. » Et ils ont décidé de faire capoter les élections présidentielles et législatives, vivement encouragés par l’ancien président François Bozizé, renversé en 2013 par la… Seleka et dont la candidature a été invalidée par la Cour constitutionnelle le 3 novembre.

Tout était en place pour un imbroglio dont la population centrafricaine, une fois de plus, fait les frais. Car après les élections, qui n’ont vraiment eu lieu que dans la capitale, personne n’a rangé les armes.

« Nous, les civils, nous avons peur »

Les groupes rebelles veulent pousser la présidence à une transition – mais vers quoi, sinon de nouvelles élections ? – et le cercle présidentiel rêve à une victoire militaire. Les FACA ont une fâcheuse tendance à s’enfuir, mais elles sont appuyées par des forces autrement plus efficaces : 10 000 Casques bleus, dont des forces spéciales portugaises, 3 000 soldats rwandais et des centaines d’« instructeurs » russes, en fait des mercenaires de la société paramilitaire Wagner.

Pour autant, malgré les communiqués de victoire du conseiller à la sécurité russe du président Touadéra d’un côté, et de la Minusca de l’autre, une victoire militaire totale semble illusoire. Les groupes armés, équipés au mieux de lance-grenades et de motos, jouent les anguilles. Ils se retirent devant les forces gouvernementales, mais jamais très loin.

« Les rebelles tiennent encore trois des cinq arrondissements de la ville, raconte Chérubin depuis Bambari le 10 février. Ils taxent les commerçants. Les forces loyalistes sont revenues mais elles sont dans leurs bases et ne bougent pas. Tout le monde se regarde en chiens de faïence et nous, les civils, nous avons peur, car parfois les armes crépitent. »

Cyrus, qui habite Bouar, à l’ouest, vit peu ou prou la même situation, même si les groupes armés sont différents : « Ils ont déserté la ville quand ils ont entendu que les soldats loyalistes arrivaient, relate-t-il, le 8 février. Et puis ils sont revenus quelques heures plus tard. On les voit patrouiller sur leurs motos. Ils ont tué toute l’économie. La seule banque a fermé, il n’y a plus de liquidités en ville et les commerçants n’osent pas ouvrir. »

Même si un convoi humanitaire de camions du Programme alimentaire mondial a réussi à faire la route entre la frontière camerounaise et Bangui le 8 février, cet axe vital pour l’approvisionnement de la capitale demeure difficilement praticable. « On ne peut pas dire que la CPC en ait pris le contrôle, mais elle empêche le gouvernement, ses alliés partenaires bilatéraux et les Nations unies de le contrôler. Le gouvernement s’est donné pour priorité de rouvrir ce corridor, afin d’éviter une situation économique et sociale catastrophique à Bangui dans les prochaines semaines », affirme Hans De Marie Heungoup, chercheur d’International Crisis Group.

L’avenir « prospère » n’est pour l’instant pas en vue. D’autant qu’une nouvelle crainte se fait jour : une dérive autoritaire du pouvoir. Depuis plusieurs semaines, on signale des arrestations et des disparitions forcées parmi l’opposition civile et les partisans présumés de l’ancien président Bozizé, soutien de la CPC, à Bangui et dans certaines villes de l’ouest reprises à la coalition rebelle. « Nous vivons tous dans la psychose », disent les témoins que nous avons interrogés ces derniers jours.

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* Tous les prénoms des habitants interrogés ont été changés à leur demande pour des questions de sécurité.