Dette américaine: le bras de fer politique pourrait provoquer une nouvelle crise mondiale

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Surveillés de près par les agences de notation, les États-Unis seront en cessation de paiement le 2 août si le plafond de la dette n'est pas relevé d'ici là. Malgré les multiples rencontres entre Obama et l'opposition républicaine, les négociations piétinent.
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«Éviter l'Armageddon», faire des «sacrifices partagés», ne pas craindre les «choix impopulaires»... Depuis une semaine, Barack Obama tente de mobiliser l'opinion publique américaine en évoquant sans détour l'urgence du relèvement du plafond de la dette. «Le temps presse», a-t-il affirmé vendredi 15 juillet, appelant les élus du Congrès à se hâter de trouver un compromis permettant d'assainir les finances des États-Unis qui, faute d'une décision rapide, seront en cessation de paiement le 2 août prochain.

Le président de la Banque centrale américaine, Ben Bernanke, a rappelé mercredi 13 juillet qu'un défaut de paiement créerait des «problèmes énormes» pour le pays et une «crise majeure» à l'échelle internationale. La perspective qu'aucun compromis ne soit trouvé d'ici deux semaines fait en effet craindre à tous, et en premier lieu aux marchés, une nouvelle crise financière et économique mondiale.

Après avoir tiré une première fois la sonnette d'alarme en avril dernier, l'agence de notation Standard & Poor's (S&P) a averti jeudi 14 juillet qu'il y avait un risque sur deux que la note souveraine des États-Unis soit abaissée «dans les quatre-vingt-dix jours qui viennent»si le président et l'opposition républicaine ne s'entendaient pas «sur un budget crédible à même de régler le problème récurrent de la dette». «S'il s'agit d'un accord au rabais, la note sera abaissée», a menacé le président de S&P, John Chambers.

La veille, Moody's, une autre agence de notation, avait déjà placé la note souveraine des États-Unis sous surveillance, indiquant que le pays risquait de perdre sa note de crédit maximale AAA dans les semaines à venir.

Les risques d'un défaut de paiement sur les obligations d'État américaines ont augmenté depuis que le pays a atteint, le 16 mai 2011, le plafond légal d'endettement de 14.294 milliards de dollars (10.087 milliards d'euros). Depuis lors, le département du Trésor américain assure tant bien que mal le fonctionnement de l'État sans augmenter l'endettement du pays, mais a prévenu que la situation ne perdurerait pas au-delà du 2 août, date à laquelle les pouvoirs publics se retrouveront à court d'argent, et donc en risque de défaut de paiement faute de pouvoir emprunter.

«On joue gros»

En s'immisçant dans les débats économiques qui divisent le Congrès et la Maison Blanche, les agences de notation ont précipité la campagne électorale de novembre 2012. Pour Barack Obama, la situation est claire : les républicains, majoritaires à la chambre des représentants, freinent la décision du relèvement du plafond de la dette pour mettre à mal son administration. «Augmenter le plafond de la dette est une procédure de routine», a souligné vendredi 15 le président américain, ce seuil ayant déjà été relevé dix fois au cours des dernières décennies.

Certains élus du Congrès sont «bloqués dans leur idéologie», a poursuivi Barack Obama, désignant directement les républicains et la mouvance ultra-conservatrice du Tea Party qui les soutient. Car si tout le monde s'accorde à dire qu'il faut reprendre en main les finances américaines et réduire en priorité le déficit budgétaire qui a gonflé à vue d'œil depuis la crise, les avis divergent sur les mesures à prendre pour ce faire.

Pour accepter le relèvement du plafond de la dette, la base ultra-conservatrice des républicains de la chambre des représentants a imposé ses conditions : l'État fédéral doit réduire ses dépenses. Un principe accepté par Barack Obama qui envisageait, début juillet, un plan de réduction du déficit de 4.000 milliards de dollars sur dix ans, incluant 1.000 milliards de recettes fiscales et 3.000 milliards de coupes budgétaires, y compris dans des programmes sociaux populaires, chers aux démocrates.

Malgré les propositions du président américain, pourtant jugées «très à droite» par Nate Silver du New York Times, l'opposition républicaine, élue sur une plateforme de moindre-gouvernement, refuse toujours de céder sur la question de la hausse d'impôts, fût-ce sur les plus riches. «Nous n'allons pas augmenter les impôts, (nous) n'avons pas les voix pour (les) augmenter ici», a affirmé lundi 11 juillet Eric Cantor, numéro deux du groupe républicain à la chambre des représentants.

Vendredi 15 juillet, les dirigeants de l'opposition ont annoncé qu'ils allaient soumettre au Congrès une proposition liant un relèvement du plafond de la dette à une réduction du déficit de 2.400 milliards de dollars, sans augmentation des ressources, mais assortie d'un amendement constitutionnel imposant d'équilibrer le budget et de limiter fortement les dépenses. Une idée qui a peu de chance d'être adoptée au Sénat, où les démocrates sont majoritaires, et qui a, d'ores et déjà, été écartée par le président américain. Ce dernier a de nouveau assuré, lors de sa traditionnelle allocution radiodiffusée du 16 juillet (voir vidéo ci-dessous), qu'aucune solution ne serait trouvée «sans demander aux Américains les plus riches de payer une part équitable» et qu'un plan, sans hausse d'impôts, n'était «pas sérieux».

Plusieurs gouverneurs américains se sont prononcés pour un relèvement rapide du plafond de la dette, s'inquiétant du détournement politique de la crise économique que traverse le pays. «Je pense vraiment qu'il nous faut plus d'hommes d'Etat et moins de politiciens en ce moment à Washington parce que la situation doit être débloquée», a commenté le gouverneur républicain de l'Alabama, Robert Bentley. Un point de vue partagé par son homologue démocrate de Caroline du Nord, Bev Perdue : «On joue gros et le fait que cela devienne une bataille partisane n'est pas bon l'Amérique.»

Rester crédible pour 2012

Si les deux partis se veulent rassurants sur l'issue des négociations, force est de constater que ces dernières n'évoluent guère et ce, malgré les rencontres quotidiennes organisées entre les responsables du Congrès et la Maison Blanche depuis le 10 juillet.

Pourtant, Barack Obama le sait : il doit absolument initier un compromis et organiser une sortie de crise rapide s'il veut rester crédible pour l'élection présidentielle de 2012. Une réduction trop importante des dépenses de l'État fédéral nuirait à celui qui a été élu en 2008 sur un programme social. D'autant que les républicains continuent de pointer du doigt les failles de l'administration Obama en matière d'économie. Le taux de chômage, qui ne cesse d'augmenter depuis plusieurs mois, atteignait 9,10% en juin dernier, tandis que la croissance restait, selon les propres mots du président de la banque centrale des États-Unis, Ben Bernanke, «désespérément lente». Un bilan décevant auquel l'opposition pourrait imputer la crise actuelle.

Pour Paul Krugman, prix Nobel d'économie en 2008, les concessions accordées par Barack Obama aux républicains risquent de jouer en sa défaveur en 2012. Selon l'économiste américain, les citoyens voteront pour un président qui «croit en quelque chose et qui est prêt à prendre position», ce qui, à ses yeux, n'est pas le cas de M. Obama.

De l'autre côté, l'entêtement des républicains a également des chances de contrarier leurs ambitions présidentielles. Pour le chroniqueur conservateur David Brooks du New York Times, les démocrates, qui n'ont cessé de faire des compromis depuis le début des négociations, pourraient sortir gagnants de cette crise. Se demandant si le parti républicain est encore «normal» ou s'il ne s'agit aujourd'hui que d'un «étrange mouvement de protestation», M. Brooks écrit : «Si les républicains modérés ne prennent pas le contrôle, les électeurs vont rendre le fanatisme républicain responsable du défaut de paiement. Ils concluront que les républicains ne sont pas aptes à gouverner. Et ils auront raison.»

Jeff Greenfield va plus loin dans le Washington Post en imaginant un scénario apocalyptique : l'échec d'un compromis entre Barack Obama et l'opposition républicaine. Dans un texte d'anticipation où les États-Unis ont finalement été placés en cessation de paiement, le journaliste pose la question suivante : «Qu'adviendrait-il du système politique américain si le pays faisait faillite ?» Réponse : la fin de la domination des partis républicain et démocrate. Et la naissance d'un troisième mouvement.

Interrogé par la chaîne CNN, l'ancien secrétaire au Trésor, Larry Summers, a déclaré qu'un défaut de paiement entraînerait des réactions en cascade qui feraient passer «la faillite de Lehman Brothers (qui a engendré la crise des subprimes) pour un tout petit événement». «Ce serait un cataclysme totalement auto-infligé, a-t-il ajouté. L'idée selon laquelle nous ne pouvons pas payer parce que nous allons avoir un combat politique sur la façon de gérer les dépenses, relève d'une démocratie qui fonctionne de la pire façon possible.»

Le directeur du budget auprès de la Maison Blanche, Jack Lew, a fait état dimanche 17 juillet d'«activité et de progrès» dans les négociations. «Il reste encore du temps pour un grand accord», a-t-il déclaré sur la chaîne NBC. «Du temps», certes. Deux semaines exactement.

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