Priorités Santé 1/5. Le défi des maladies délaissées

Par Mathilde Goanec

Certaines maladies infectieuses, qui semblent chez nous éradiquées, continuent ailleurs de tuer massivement. Les traitements, trop vieux ou trop chers, ne sont pas à la hauteur des enjeux. Le cas de la tuberculose montre les failles d'une recherche orientée vers la rentabilité et les limites de l'incitation publique.

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Elle avait disparu depuis 1974. La malaria fait son retour en Grèce, au centre et au sud du pays, comme le montrent les chiffres collectés depuis quatre ans. Cette maladie parasitaire, appelée aussi paludisme, est d'ordinaire surtout présente en Afrique, qui concentre 90 % des décès. Mais la désorganisation du système de santé a un impact sur le développement ou le retour de certaines maladies dans nos contrées. « À cause de son climat, de la proximité entre les moustiques et la population, la Grèce et d'autres pays méditerranéens sont vulnérables quant à une réimplantation de la malaria, met en garde Apostolos Veizis, chef de l'opération de soutien médical de Médecins sans frontières en Grèce. La défaillance du système de santé publique et de surveillance de la malaria est pour nous l'un des facteurs de sa réapparition. »

C'est d'autant plus préoccupant que les recherches sur les traitements antipaludiques sont toujours insuffisantes, malgré une accélération des investissements et des financements via les programmes gouvernementaux. « On estime à 5,1 milliards de dollars la somme nécessaire chaque année entre 2011 et 2020 pour atteindre l'accès universel aux traitements antipaludiques. En 2011, seuls 2,3 milliards de dollars étaient disponibles, moins de la moitié de ce qui est nécessaire, selon Apostolos Veizis. Les patients partout dans le monde ont besoin de médicaments peu coûteux, efficaces et bien adaptés. »

Grèce, mais aussi Portugal ou Espagne… Les systèmes de santé de l'Europe du Sud souffrent de coupes franches depuis le début de la crise économique de 2008. En France, les épidémies de rougeole constatées ces dernières années semblent être dues à une remise en cause, par certaines catégories de la population, du principe de protection vaccinale. Mais l'exclusion des soins et des campagnes de vaccination des plus vulnérables est aussi un puissant vecteur de transmission des maladies infectieuses.

  • « Les foyers de tuberculose sont aussi liés à la désorganisation des systèmes de santé », estime Bernard Meunier de l'Académie des sciences :

Bernard Meunier (26 s)

 

Avons-nous déjà oublié les « tubards », fragiles et pâles, crachant du bacille à tout-va ? Avec l’amélioration des conditions de vie et la systématisation du vaccin au milieu du siècle dernier, les malades de la tuberculose ont quasiment disparu de nos radars sanitaires. La prévalence dans l'Hexagone est aujourd'hui seulement de 8 malades pour 100 000. « C'est très faible bien sûr, commente Jeanine Rochefort, bénévole pour Médecins du monde (MDM) en région parisienne. Mais aucune maladie, à part la variole, n'est définitivement éradiquée. La tuberculose peut revenir du jour au lendemain. »

Jeanine Rochefort, de Médecins du Monde © Mathilde Goanec Jeanine Rochefort, de Médecins du Monde © Mathilde Goanec
À Saint-Denis, qui abrite un centre de soins MDM pour les plus vulnérables, migrants et Roms en particulier, les chiffres sont là pour le rappeler : la prévalence de cas de tuberculose est dans le département de 30 pour 100 000, ce qui est quatre fois supérieur au reste de la France. Jeanine Rochefort s'alarme de l'indifférence qui entoure ces malades : « Quand ça touche un voisin, tout le monde s'émeut. Mais les étrangers, c'est autre chose… Pourtant, je peux vous dire que les autorités connaissent le danger : on a vu des CRS porter des masques pour expulser un camp de Roms où plusieurs personnes étaient en cours de traitement. » De petites épidémies ont éclaté ces derniers années dans le secteur, autant d'alertes pour les autorités sanitaires, qui proposent d'ailleurs à nouveau la vaccination des nourrissons en Île-de-France : une vingtaine de cas dans un quartier de Clichy-sous-Bois en 2011, un début d'épidémie à Saint-Denis, dans un lycée puis un hôpital. Début juillet, 29 cas d'infection de tuberculose latente ont été dépistés dans un collège à Évry, au sud de Paris. « Le bacille est toujours là. Partout où il y a des poches de précarité forte, il y aura de la tuberculose », affirme Jeanine Rochefort.

À l'étranger, aux portes mêmes de l'Europe, la tuberculose reste un fléau majeur : en 2011, 8,7 millions de personnes ont été touchées et 1,4 million en sont mortes, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui estime que c'est « l’une des maladies dues à un agent infectieux unique les plus meurtrières au monde ; elle se situe en seconde position juste après le VIH/sida ». L'Inde, la Chine, l'Afrique et l'ex-URSS sont particulièrement vulnérables.

La tuberculose est symptomatique de ces maladies qui cumulent les handicaps : 95 % des décès arrivent dans les pays en voie de développement et elle touche une population non-solvable et peu mobilisée ; le vaccin, mis au point au début du XXe siècle, est ancien, il protège surtout les enfants des formes sévères de la maladie ; enfin les traitements, selon Francis Varaine, spécialiste de la question pour Médecins sans frontières (MSF), sont « longs, toxiques et peu efficaces ». Eux aussi n'ont pas connu de réelle innovation depuis un quart de siècle et souffrent du désintérêt des laboratoires pharmaceutiques. « Globalement, la tuberculose a disparu de nos préoccupations, on n'a plus fait de recherche sur cette question, ajoute Francis Varaine. Il ne faut donc pas s'étonner que 60 ans après la découverte du dernier médicament anti-tuberculose, des résistances au traitement apparaissent. »

C'est le corollaire le plus inquiétant aux traitements vieillissants : la tuberculose s'est adaptée, contourne des médicaments souvent mal administrés ou mal consommés, a muté pour atteindre une forme résistante voire multirésistante aux différentes lignes de traitement. Pour le médecin, c'est une « épidémie en soi », catastrophique dans certains pays. En Biélorussie par exemple, un tiers des cas de tuberculose résistante surviennent chez des patients nouvellement infectés, n’ayant jamais reçu de traitement antituberculose auparavant. En Afrique du Sud, une forme ultrarésistante a touché 53 personnes en 2006. Un seul patient a survécu. En Russie et en Asie centrale aussi, ces tuberculoses ultrarésistantes gagnent du terrain.

Saint-Pétersbourg. Une infirmière hospitalière vérifie le poids d'un malade pendant qu'un autre patient l'encourage. © Misha Friedman/Cosmos Saint-Pétersbourg. Une infirmière hospitalière vérifie le poids d'un malade pendant qu'un autre patient l'encourage. © Misha Friedman/Cosmos

Malgré ces points chauds et les alertes répétées de l'OMS et des ONG, il a fallu attendre 2013 pour voir enfin apparaître deux nouvelles molécules destinées à la lutte contre la tuberculose, développées par des laboratoires privées. Une vraie révolution dans ce domaine jusqu'ici en panne d'innovation. Mais une molécule ne fait pas un médicament… « On ne sait pas encore comment combiner ces deux découvertes dans un traitement, explique Francis Varaine. Les labos ne vont pas faire ce travail, ce n'est pas leur rôle et ils peuvent craindre de discréditer leur molécule dans un mauvais traitement. Il nous manque encore le cadre d'un nouveau régime thérapeutique. » La question du coût est aussi essentielle : actuellement, un traitement pour soigner une tuberculose résistante est estimé autour de 5 000 euros par patient, sans compter les frais d'analyses en laboratoire sur plusieurs mois, une petite fortune. Or le traitement doit être gratuit pour le patient, car la contagion potentielle pose un problème de santé publique.

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Mathilde Goanec est journaliste indépendante et signe régulièrement dans Mediapart. Elle avait réalisé l'an passé une série de cinq articles : « L'enfance sans parents » à retrouver ici ; et en 2011, une série de quatre articles : « Le Spitzberg, l'île de toutes les semences du monde », à retrouver .