Tétanisée, la Fed choisit de ne pas bouger

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Contrairement à ce qu’elle avait annoncé au printemps, la Fed a décidé de ne pas resserrer sa politique monétaire et de maintenir ses taux entre 0 % et 0,25 % en vigueur de 2008. Les financiers qui profitent tant de cet argent facile s’en réjouissent. Mais c’est un bien mauvais signe pour l’économie mondiale : la crise n’est toujours pas terminée.

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La Réserve fédérale n’a pas osé bouger. Contrairement à ce qui avait été annoncé au printemps, les membres de la banque centrale américaine ont décidé jeudi 17 septembre de maintenir les taux entre 0 % et 0,25 %. Pour déterminer toute évolution future, « les membres mesureront les progrès – réalisés et attendus – par rapport aux objectifs de plein emploi et de 2 % d’inflation. Cela prendra en compte un large nombre d’informations, comprenant les mesures sur le marché du travail, les indicateurs d’inflation et son évolution attendue, au regard des développements financiers et internationaux », a indiqué la Banque centrale américaine.

Cette décision était guettée par l’ensemble du monde financier et politique. L’affaire n’était pourtant pas, en apparence, d’une portée financière stratosphérique : il s’agissait de savoir si la Fed allait ou non augmenter ses taux de… 0,25 ! Mais c’était un signal. Si la Réserve fédérale décidait d’augmenter ses taux, cela signifiait que la crise était finie, que la politique monétaire non conventionnelle d’argent facile, adoptée depuis 2008, n’était plus de mise, qu’elle pouvait revenir à une politique monétaire normale. Depuis neuf ans, la Réserve fédérale n’a jamais augmenté les taux directeurs. Depuis 2008, les taux américains sont entre 0 % et 0,25 %. 

La présidente de la Fed, Janet Yellen qui entend surtout ne pas prendre les marchés par surprise les préparait depuis des mois à ce resserrement monétaire. En juin, elle le laissait entrevoir pour la rentrée. Mais entre-temps, il y a eu l’éclatement de la bulle boursière chinoise, traduisant les difficultés avérées de la Chine, la baisse du pétrole et des matières premières, le ralentissement et les problèmes monétaires dans les pays émergents, les tensions persistantes dans la zone euro. Même si le taux de chômage aux États-Unis est retombé en août à 5,1 %, l’inflation y est désormais en dessous de 1 %.

Depuis des semaines, les spéculations allaient bon train sur les marchés financiers quant à la ligne qu’allait adopter la Réserve fédérale. Qu’allait-elle prendre en considération ? Le taux de chômage ou l’inflation ? La Chine ou l’activité américaine ? La nervosité était d’autant plus grande que les différents membres de la Fed envoyaient des signaux contradictoires. Certains comme Stanley Fischer, ancien gouverneur de la Banque d’Israël, défendaient le retour à une plus stricte orthodoxie monétaire. Il en allait de la crédibilité de la Banque centrale américaine, expliquait-il. D’autres prônaient au contraire le maintien d’une politique accommodante afin de pas créer de tensions supplémentaires dans un système financier toujours pas remis de la crise de 2008. Absente à la grande réunion des banquiers centraux à Jackson Hole, fin août, Janet Yellen, elle, se taisait.

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Les discussions ont largement dépassé les membres de la Réserve fédérale. Tout le monde a donné son avis. « À Ankara, une bonne moitié des participants pressaient les Américains d’en finir avec cette incertitude qui a alimenté la volatilité sur les marchés et d’augmenter leurs taux », raconte un haut fonctionnaire, témoin des discussions du G20, début septembre.

Ces derniers jours, la tension est devenue maximale dans le monde financier. D’un côté, des investisseurs, des gérants de fonds de pension et autres, qui ont les plus grandes difficultés à honorer leurs engagements dans un environnement à taux zéro, pressaient la Fed d’augmenter ses taux. De l’autre, les banquiers défendaient le statu quo, assurant que le moindre mouvement pourrait déclencher un tsunami financier dans le reste du monde. Le président de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, s’est senti lui-même obligé d’intervenir. « Si la décision est prise d’augmenter les taux, ce n’est pas en raison d’évidences prouvant que l’économie est en train de se renforcer, que le marché du travail tourne à plein, que l’inflation accélère. Moi je ne le ferai », a-t-il déclaré à la veille de la réunion. Pour de nombreux observateurs, la messe était dite : Goldman Sachs avait parlé.

Cette attention exorbitante portée à une décision de la Réserve fédérale illustre, s’il en était besoin, le dérèglement complet du système économique et financier international. Depuis la crise de 2008, tout repose sur les banques centrales, et en premier lieu, la Fed. « Les marchés financiers sont devenus malheureusement extrêmement dépendants de chaque mot, de chaque action des banques centrales », regrettait Claudio Borio, chef économiste de la Banque des règlements internationaux, lors d’une réunion, le 14 septembre.

Si le monde financier est devenu si attentif aux moindres faits et gestes des banques centrales, au point d’exiger communication de toutes les discussions internes, d’être prévenus à l’avance de tout changement, c’est qu’il les considèrent comme leurs créatures. L’argent à taux zéro est devenu le seul et unique moteur des financiers. Les 4 000 milliards de dollars qui ont été déversés par la Fed depuis le début de la crise afin de stabiliser le système et relancer l’économie ont d’abord et presque uniquement profité aux financiers, aux 1 % les plus riches.

Jamais il n’y a eu autant de milliardaires dans le monde. Jamais les astucieux, sachant capter ces flots d’argent facile, n’ont réussi à bâtir des fortunes aussi rapidement. Les records enregistrés sur les marchés boursiers, alors que l’économie mondiale ne s’est toujours pas remise de l’effondrement de 2008, trouvent leur origine dans ces distributions monétaires sans fin accordées par les banques centrales. Les bulles, qui ne cessent de se former sur les marchés immobiliers de certains pays, sur certains marchés financiers, se nourrissent de cet argent.

Tous les banquiers centraux, et Janet Yellen en premier, connaissent désormais parfaitement les dangers de ces politiques monétaires trop laxistes menées depuis 1987, qui n’ont cessé d’alimenter une succession de bulles et de crises chaque fois plus importantes, chaque fois plus destructrices. En annonçant un resserrement, Janet Yellen semblait vouloir reprendre la main. « Elle aurait dû le faire il y a deux ans, quand l’économie américaine repartait. Maintenant, il est trop tard. L’économie mondiale ralentit. Elle est prise au piège, elle ne peut plus bouger », dit un analyste de Citi (Citigroup Inc.).

Semblant tétanisée face à un environnement mondial de plus en plus dangereux, la Fed a annoncé qu’elle ne reparlerait pas de hausse de taux tant que le marché américain de l’emploi ne s’améliorerait pas, tant que les perspectives d’inflation à moyen terme ne reviendraient autour de 2 %. Autant dire dans très longtemps, tant les pressions déflationnistes alimentées par le ralentissement chinois et des pays émergents, la chute du pétrole et des matières premières sont fortes.

Déjà certains financiers prédisent que loin de resserrer sa politique monétaire, la Fed sera obligée de lancer un quatrième quantitative easing – politique non conventionnelle reposant notamment sur des rachats de bons du Trésor américain – dans les mois à venir pour faire face au ralentissement mondial.

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Je reviendrai sur le sujet dans les volets trois et quatre de la série « Un été économique meurtrier ».