La Tunisie rêvée du FMI et de la Banque mondiale

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Retour sur l'aveuglement des institutions internationales qui ont décrit un miracle économique.
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Tunisie, miracle économique en terres africaines. Tout au long des années 2000, les institutions internationales ont joué le même refrain enivrant, exhortant les voisins arabes à emboîter le pas de ce «modèle» du monde émergent. Partie, à la mi-décembre, de l'exaspération populaire face à la montée des prix des denrées alimentaires, la révolution en cours vient d'envoyer à la poubelle, d'un coup d'un seul, des dizaines de rapports d'experts patentés sur la soi-disant «bonne gouvernance» de ce petit pays de dix millions d'habitants. «Il y a un décalage complet entre le portrait dressé par les institutions internationales et les tendances lourdes de l'économie tunisienne», confirme Karim Bitar, chercheur associé à l'IRIS.
Qu'a-t-on lu pendant des années? Que «la bonne gestion de l'économie et les politiques sociales continuent de porter leurs fruits» (mission du FMI, 2008). Qu'«au cours des 20 dernières années, la Tunisie a mis en œuvre un vaste programme de réformes destinées à rendre l'économie plus compétitive» (FMI, 2010). Ou encore qu'«en termes d'amélioration de l'indice de développement humain», la Tunisie fait figure de «réussite» (Nations unies, 2010). Pour reprendre la formule de Dominique Strauss-Kahn, patron du FMI, à l'issue d'une rencontre en 2008 avec Ben Ali, dans une vidéo qui a depuis fait le tour d'internet, «le jugement que le FMI porte sur la politique tunisienne est très positif (...) et en Tunisie, les choses continueront de fonctionner correctement».
Surtout, pas un mot sur la structure clanique d'une économie corrompue, aux services des proches du président. Rien sur les inégalités croissantes entre la côte et l'intérieur. Après tout, Tunis caracole en tête des classements les plus prestigieux. La Banque mondiale a placé le pays en 55e position des places où il fait bon investir, l'un des tout premiers Etats africains de la liste, avec l'île Maurice, notamment grâce aux progrès accomplis en matière de fiscalité des entreprises... (Doing business, 2011).
La Tunisie fait encore mieux (32e) dans le dernier classement du Forum économique mondial, qui récompense les économies les plus compétitives. Elle a gagné huit places en un an, grâce, entre autres, à la supposée solidité de ses «institutions» (transparence des décisions, fiabilité de la police, efficacité des lois, etc.).
Le pays, enfin, figure juste derrière le Ghana, à la 8e place du très réputé indice Mo Ibrahim, censé encourager la bonne gouvernance en Afrique, et systématiquement repris par l'hebdo britannique The Economist. Il y devance ses voisins d'Afrique du Nord – l'Egypte est 11e, l'Algérie 14e, le Maroc 16e, la Libye 23e. La révolution tunisienne pose donc une question de fond aux institutions internationales: comment ont-elles pu, à ce point, ignorer les failles béantes de cette économie de rente, incapable de redistribuer suffisamment les fruits de sa croissance, jusqu'à l'implosion? Pourquoi ne trouve-t-on aucune description de ce paysage ravagé par le népotisme?
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