Le Sahel meurt de faim

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Dix millions d'habitants sont victimes d'«insécurité alimentaire» dans l'est du Sahel. Le Niger et le Tchad sont les plus touchés. La situation va s'aggraver jusqu'à septembre.

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Alors que la Coupe du monde de football braque les projecteurs sur l'Afrique australe, dix millions de Sahéliens souffrent d'«insécurité alimentaire», dans une relative discrétion. La situation, jugée «critique» par le Plan alimentaire mondial (PAM), menace surtout le Niger et le Tchad. Le nord du Cameroun, le nord du Burkina et le nord-est du Mali sont également touchés. Selon des observateurs sur place, joints par Mediapart, l'intensité de cette crise dépasse, pour le Sahel, celle de 2008, lorsque la flambée des prix agricoles avait provoqué des «émeutes de la faim» aux quatre coins de la planète.

La première alerte est venue en fin d'année dernière. «Au Tchad, la production céréalière a reculé de 34% en 2009 par rapport à l'année précédente. En novembre dernier, il ne restait que deux mois de réserves, pas plus», se souvient Jean-François Carémel, chef de mission d'Action contre la faim (ACF), en poste à Ndjamena. La donne s'est durcie en avril, aux premiers jours de la période de «soudure» – ces mois de transition, jusqu'à septembre-octobre, durant laquelle les greniers sont vides, et la nouvelle récolte pas encore prête. La situation risque donc de s'aggraver dans les semaines à venir, alors que s'intensifie la période des pluies, propice à la propagation des maladies.
A la mi-juin, quelque deux millions de Tchadiens étaient touchés à des degrés divers, soit un cinquième de la population. Dans le Niger voisin, la moitié de la population, 7,8 millions d'individus, était considérée comme «vulnérable». A Niamey, capitale du Niger, le géographe Harouna Mounakaïla décrit «une crise inhabituellement grave» et observe ces derniers jours «des mouvements beaucoup plus massifs que d'habitude, de ruraux qui viennent, par familles entières, dans la ville en quête de petits boulots, ou pour faire de la mendicité». La situation rappelle la crise de 2005, lorsque trois millions de Nigériens souffraient de famine (un cran supérieur, sur l'échelle de gravité alimentaire, à la simple «insécurité»). Le Niger, classé, en matière de développement, au dernier rang des 182 pays membres des Nations unies, est le troisième producteur mondial d'uranium.

Des promesses vite oubliées

Dès le printemps, l'Office national des produits vivriers du Niger (ONPVN), une structure étatique, a consenti à vendre ses stocks à prix cassés. Quelque 60.000 tonnes de «céréales à prix réduit» ont été ainsi écoulées depuis février. Les humanitaires affluent et devraient procéder, dans les semaines à venir, à des opérations directes de distribution de vivres. Seule bonne nouvelle côté Niger, la nouvelle donne politique: la junte, arrivée au pouvoir en février en renversant Mamdou Tandja, a d'emblée pris acte de l'ampleur du désastre, et facilité le travail des ONG. Tandja, pendant ses 11 années de pouvoir, avait lui toujours refusé de reconnaître la gravité des crises et freiné les interventions étrangères.

Au Burkina Faso, «les éleveurs du Nord sont arrivés à Ouagadougou dès mars, ce qui est anormalement tôt», raconte Florence Boyer, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD).

La faiblesse des précipitations – et leur répartition – est l'une des explications à la crise en cours. «Il n'a pas plu assez l'an dernier, et surtout pas de manière assez régulière. Les pousses ont vite été brûlées par le soleil», constate Jean-François Carémel, d'ACF, au Tchad. D'où de mauvaises récoltes, mais aussi trop peu de fourrage pour le bétail. Autre facteur pointé du doigt: le niveau toujours alarmant des produits agricoles. Si les cours du blé ou du riz sont retombés de leurs plus hauts niveaux d'il y a deux ans, ils restent très élevés. Dans leurs perspectives sur l'agriculture, publiées le 15 juin, l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) et l'OCDE préviennent que les cours moyens du blé et d'autres céréales seront supérieurs, de 15% à 40%, sur les dix prochaines années, à ceux de la période 1997-2006. Pour les huiles, l'augmentation dépassera les 40%.

Mais l'autre grande explication au désordre actuel est plus basique: les promesses n'ont pas été tenues. Après l'échec cinglant du sommet de Rome, en novembre 2009, totalement éclipsé par le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique, les investissements dans l'agriculture restent très insuffisants. Ils ont progressé l'an dernier de 6% à l'échelle de la planète, alors qu'il faudrait, pour nourrir neuf milliards d'habitants à l'horizon 2050, les doubler chaque année. Jacques Diouf, le patron de la FAO, s'en est donc pris, en début de semaine, aux Etats membres de l'institution, qui avaient promis, l'an dernier, de débloquer des milliards de dollars contre la faim dans le monde. Au Niger, par exemple, le géographe Harouna Mounkaïla estime qu'à peine 30% des 270.000 hectares irrigables du pays sont aujourd'hui utilisés, faute de moyens.