Donald Trump s'attaque bruyamment à Cuba pour faire diversion

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Empêtré dans des scandales à répétition, le président américain a annoncé la remise en cause de la normalisation des relations avec Cuba. Ce qui fut une des initiatives les plus spectaculaires d'Obama est taillée en pièces. Mais Trump survend cette soudaine rupture, se gardant de toucher à toute une série d'accords avec le régime Castro.

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New York, de notre correspondant.-  Sur cette scène consacrant les héros de la contre-révolution, il exulte comme un chef de guerre. Depuis le théâtre Manuel Artime de la Little Havana, dédié au leader des commandos de la baie des Cochons, Donald Trump savoure les ovations, ce 16 juin, à son arrivée dans son grand meeting de Miami. Il prend son temps, digresse en commentaires incohérents sur la chaleur dans la salle, la crise des missiles de 1962, et sur la foule, évidemment « immense », venue boire ses paroles.

Un président harcelé par les enquêtes et la presse de Washington trouve enfin un bref réconfort dans l’adulation des Cubains de Floride, du moins leur frange la plus enragée. Ceux-là se piquent de lui avoir offert l'État de Floride sur un plateau et, de fait, la victoire de justesse en novembre 2016. Ils sont venus l’entendre démanteler l’une des initiatives les plus marquantes et symboliques de l’ère Obama. Mais une fois encore, Trump a survendu son nouveau coup de force, décrit comme l’annulation de l’ouverture américaine vers Cuba, décidée par son prédécesseur, à la surprise du monde entier, le 17 décembre 2014. Reste un nouvel effet d’annonce ébouriffant, et tout aussi dommageable à l’image des États-Unis.

Rencontre entre Barack Obama et Raul Castro, le 10 avril 2015. © Reuters Rencontre entre Barack Obama et Raul Castro, le 10 avril 2015. © Reuters
Donald Trump, au nom de la défaite de « l’oppression communiste », revisite la saga de la baie des Cochons, ravive avec délectation le souvenir de la répression des années 1960, pour annoncer essentiellement l’interdiction des voyages touristiques individuels par les citoyens américains, dûment autorisés par le gouvernement précédent. Les touristes ne pourront plus accéder au territoire cubain qu’au sein de voyages organisés par des agences accréditées par l’administration fédérale. En revanche, les séjours pour raisons familiales, effectués par les Cubains de Floride, les pèlerinages religieux ou les échanges culturels seront maintenus, au prix de contrôles accrus par les autorités américaines.  

Autre restriction : le décret prohibe tout contact et toute transaction commerciale avec les entreprises cubaines liées aux militaires. Or ce complexe militaro-touristique est quasiment incontournable sur l'île. Le fameux conglomérat Gaesa, dont les revenus financent directement les forces armées, contrôle 40 % des chambres d'hôtels de Cuba, administre la plus grande flotte d’autocars locaux, et puise dans les tiroirs-caisses de la plupart des boutiques et des restaurants d’État de la vieille ville de La Havane. Les stations-service sont aussi de son ressort, et l’achat de la moindre bouteille d’eau dans les relais Servicentro contribue aux soldes et à l’équipement de l’élite militaire. Cibler ce réseau tentaculaire revient à démêler un écheveau inextricable. Quel visiteur étranger pourra déterminer si le taxi qu’il prend n’est pas lié au Gaesa ?

Pour le reste, Trump maintient l'ambiguïté. Les relations diplomatiques se poursuivent, l’ambassade américaine à La Havane reste ouverte. Les vols directs vers neuf villes sont maintenus, comme le va-et-vient des flottes de croisière. Les investissements, autant que les transactions commerciales avec des entreprises cubaines pour peu qu’elles échappent au contrôle des militaires, peuvent continuer, et personne n’ira inquiéter les chaînes hôtelières américaines, tel le potentat Starwood, qui promeut un palace à 500 dollars la nuit au cœur de la vieille Havane.

« Ces restrictions sont illusoires et n’aboutiront qu’à pénaliser le citoyen cubain », déplore Andrew Otazo, directeur du Cuba Study Group, principal lobby économique en faveur de la normalisation des échanges avec La Havane. « De fait, le simple effet d’annonce aboutit à donner raison aux durs du régime castriste, qui affichaient leur manque de confiance envers Washington depuis 2014 et craignaient surtout les effets de cette ouverture sur le pouvoir du régime. »

À l’heure où, selon le Cuba Study Group, 81% de la population américaine est favorable à la normalisation, et plus de 7 Cubains américains sur 10 y voient un progrès et la clé d’une démocratisation de l'île, les nouvelles mesures américaines donnent un coup de frein aux bouleversements en marche à Cuba. Le site Airbnb y compte déjà 15 000 abonnés. Des rues entières de La Havane sont rénovées grâce aux hébergements individuels de touristes. Depuis 2015, le tourisme américain a connu un bond de 45 %. Sur 3 millions de visiteurs sur le territoire cubain, plus de 600 000, pour moitié des Américains d’origine cubaine, proviennent maintenant des États-Unis.

Quant au prétexte des droits de l’homme soudain avancé par Trump, il ferait presque sourire les partisans de l’ouverture.  Le sénateur Sanford de Caroline du Nord, l’un des rares républicains à exprimer son mécontentement, rappelle que l’invocation vibrante des libertés exige aussi un minimum de cohérence: « Ces restrictions aux voyages imposées à des citoyens de notre pays sont en porte-à-faux avec les valeurs américaines. Le gouvernement n’interdit à personne de tenter de se rendre en Iran, en Russie, en Chine et même en Corée du Nord. En revanche Cuba est la seule destination interdite dès le départ, sous peine de sanctions, à nos ressortissants. »

Trump et l'immobilier à Cuba

Les touristes américains en partance pour des séjours culturels devront s’engager par écrit à ne pas jouer les touristes une fois sur place. Quel contingent de contrôleurs de loisirs officiels sera chargé d’éplucher les photos sur Facebook, de traquer les bronzages illicites sur les plages ?  

Sur la scène du théâtre Artime de la Little Havana, Trump n’évite aucun cliché du registre mélo de l’exil cubain. « Les robes blanches des nonnes souillées de sang pour le crime d’être allées à la messe », la plainte des opprimés dans la douce brise du soir. Ce président connu pour son mépris affiché des droits de l’homme, fustigé pour avoir reçu à la Maison Blanche le maréchal Sissi d’Égypte, pourtant persona non grata pendant la présidence d’Obama, a poussé le cynisme jusqu’à être le seul chef d’État occidental à féliciter Erdogan de sa répression en forme de quasi-coup d’État. Le parangon de la défense des libertés a encouragé le délirant président philippin Duterte pour « son bon travail » dans la lutte contre la drogue, menée au prix de l'exécution sommaire de 6 000 de ses ressortissants.  

Des milliers de personnes ont célébré la mort de Fidel Castro, à Little Havana, le quartier cubain de Miami, le 26 novembre. © Reuters Des milliers de personnes ont célébré la mort de Fidel Castro, à Little Havana, le quartier cubain de Miami, le 26 novembre. © Reuters

De même, Trump reste muet sur l’une des mesures les plus controversées de la normalisation des relations avec Cuba : l’abandon par son prédécesseur de mesures spéciales à l’égard des réfugiés cubains, comme leur admission automatique aux frontières terrestres des États-Unis. Sa soif de liberté ne saurait se solder par un regain d’immigration.

« J’ai quelques réserves sur la profondeur de ses convictions », ironise Andrew Otazo. Trump, bien avant la normalisation initiée par Barack Obama, avait, en toute illégalité, mené une prospection immobilière à Cuba, impliquant des tractations avec les membres les plus douteux du régime cubain. Quant à son annonce du 16 juin, elle s’explique essentiellement par des motivations politiciennes.

Trump a certes besoin de réveiller une part enthousiaste de son électorat de Floride, en particulier les électeurs cubains liés à la première génération d’exilés, les plus intransigeants sur la question de l’ouverture. Mais sa présence à Miami et son décret lui-même résultent d’un deal presque caricatural avec des élus de Floride.

Le sénateur Marco Rubio, rival insulté par Trump pendant toute la campagne des primaires de 2016, comme le représentant républicain du district de Miami Mario Diaz-Balart, jouent leur survie politique lors des élections de mi-mandat de novembre 2018, ce qui explique leurs appels vibrants à la frange la plus anticastriste de leur électorat local. Trump, qui ne semblait pas pressé de réaliser sa promesse de campagne, visant à annuler la normalisation engagée par Obama, a fait de ses mesures une monnaie d’échange politicienne. Pour obtenir un semblant de retour à l’embargo, Diaz-Balart s’est ainsi engagé à voter à la Chambre des représentants en faveur du projet d’assurance santé républicain, auquel il n’était pas favorable.

Rubio, pour sa part, a contenu son hostilité personnelle avec Trump, et trahi ses convictions en votant, à la demande de Trump, pour la nomination de Rex Tillerson au département d’État et du secrétaire à l’agriculture : deux candidatures qu’il abhorrait pourtant en privé. Enfin, selon Andrew Otazo, il ne fait aucun doute que l’attitude hostile de Rubio envers James Comey, lors de l’audition du chef déchu du FBI, et sa surprenante défense tacite d’un président qu’il déteste, participaient d’un échange de bons procédés avec la Maison Blanche.

« Rubio, comme Diaz-Balart, ont toujours joué, en façade, la carte de l’intransigeance sur le dossier cubain. Mais tous deux savent reconnaître la réalité, c’est-à-dire l’évolution d’une population cubaine américaine de plus en plus ouverte au rétablissement des échanges avec La Havane, observe Otazo. Après avoir affiché leur mépris pour les petits business de l'île, principaux bénéficiaires de l’ouverture, ils commençaient à mettre de l’eau dans leur vin. Leur attitude aujourd’hui, comme celle de Trump, tient de l’expédient politique. Un deal qui va à l’encontre de l’opinion majoritaire des Américains, et des intérêts des petites gens de Cuba. »

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