Birmanie 3/5. Une capitale pharaonique et fantomatique

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Un jour de 2005, le régime militaire a décidé du déménagement brutal de la capitale pour une ville nouvelle construite en secret au milieu de la jungle. Avec, pour résultat, une cité-fantôme pour une démocratie encore largement fantoche, des autoroutes urbaines où circulent quelques véhicules, bordée par des lampadaires qui n'éclairent personne.

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Imaginez que votre supérieur vous annonce que vous avez quelques jours pour faire vos bagages, quitter votre famille et vous installer dans une ville nouvelle construite en secret à des centaines de kilomètres de là, en milieu hostile…

C’est ce qui est arrivé aux centaines de milliers de fonctionnaires de Rangoon, lorsque la junte militaire a décidé, un jour de 2005, de déménager la capitale de la Birmanie à Naypyidaw, une cité construite de toutes pièces pour satisfaire sa folie des grandeurs et ses préoccupations sécuritaires, à environ 350 kilomètres au nord de Rangoon.

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« Si nous refusions de partir, nous perdions nos emplois, témoigne une fonctionnaire du ministère des forêts, qui tient à rester anonyme dans un pays où la peur ne s’est pas évanouie en dépit des réformes engagées depuis trois ans. J’ai dû partir en laissant mon mari à Rangoon. Je savais que je devais déménager dans un endroit qui s’appelait Naypyidaw, mais je ne savais pas où c’était. »

Huit ans après le transfert de la capitale et de quasiment toute l’administration du pays, à l’exception des ambassades étrangères qui ont refusé de bouger, Naypyidaw demeure un improbable territoire qui ne ressemble guère à une ville. Des autoroutes urbaines quasiment désertes relient les bâtiments officiels distants de plusieurs dizaines de kilomètres les uns des autres. Une armée de jardiniers – les seuls piétons présents – affinent au ciseau les parterres de gazon et les éléphantesques ronds-points.

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Au milieu des champs émergent, çà et là, des habitations en forme de maison Bouygues parfois mâtinées de toits évoquant les pagodes. Les militaires et les civils vivent dans des espaces cloisonnés et séparés les uns des autres. Le zonage des activités évoque un cauchemar tropical posthume de Le Corbusier : « vallée » des ministères, zone des hôtels, logements des fonctionnaires reconnaissables à leurs toits de couleur différente pour chaque administration, espaces dédiés aux loisirs…

« On dirait une ville de Lego », témoigne Win Thi (le nom a été changé à sa demande) qui travaille dans le tourisme. Mais il n’y a pas, pour autant, beaucoup d’enfants parce que la plupart des fonctionnaires, transférés ici en camions militaires ou en train, ont laissé leur famille à Rangoon. Et aussi parce que le nombre de 900 000 habitants officiellement revendiqués par la cité doit, en réalité, s’approcher davantage des 90 000…

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« La première fois que je suis arrivé ici, j’ai cru que je me trouvais dans un film de science-fiction », raconte Win Thein, ancien prisonnier politique et membre de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, élu député en avril 2012 et donc contraint de passer plusieurs mois par an dans cette ville qu’il n’aime pas, « parce qu’elle a été construite avec un énorme gâchis d’argent et de terres, pendant que je croupissais dans une prison insalubre ». On estime en effet à quatre milliards de dollars les sommes dépensées pour bâtir cette ville à la mesure de la démesure de la junte.

La route qui mène au Parlement est une route à vingt voies, « ridicule et stupide », en sourit Win Thein, qui semble davantage adaptée à des Boeing 787 qu'à de simples voitures. D’ailleurs, selon le policier de garde à la guérite qui interdit l'accès au parlement, il aurait dû s’agir d’une piste d’aviation, « mais les plans ont changé et c'est devenu une voie d'accès ». Une explication peu convaincante puisque la ville a été bâtie en cinq ans et qu’un immense aéroport international, lui aussi désert, a été construit au sud de la cité.

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Cet urbanisme improbable est plutôt le résultat de la volonté des généraux de bâtir une cité incarnant leur puissance tout en assurant leurs arrières sécuritaires. Naypyidaw, qui abrite dans de splendides villas ultra-sécurisées tous les anciens dirigeants de la junte militaire ayant tenu le pays d’une main de fer depuis le coup d’État de septembre 1988, signifie en effet « résidence des rois ». Pour Win Thi, « les généraux qui ont régné sur ce pays ont voulu montrer qu’ils avaient même le pouvoir de déplacer une ville ». Et rien n’a été jugé trop beau pour cette mégalomanie.

« Cité interdite aux étrangers jusqu'en 2010 »

Une réplique de la grande pagode Shwedagon, emblématique de Rangoon, a ainsi été bâtie et inaugurée en grande pompe, avec toutefois 30 centimètres de moins que l’original, qui culmine à 98 mètres, mais avec un ascenseur intérieur en plus.

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Un zoo, qui se visite en voiturette de golf tant il est étendu, a aussi été construit pour accueillir les animaux déménagés depuis Rangoon. Les quatre pingouins qui ne sont pas morts, sur les huit présents à l’ouverture du zoo, absorbent du poisson frais venu quotidiennement de Rangoon, dans un pseudo-igloo réfrigéré en permanence, pendant qu’il fait 45 degrés au dehors. Et les six lions se nourrissent avec 250 kg de bœuf par jour dans un pays où un tiers de la population ne mange pas de viande plus d’une fois par semaine.

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Pas très loin du zoo a aussi été bâti un immense parc national de plusieurs centaines d’hectares en forme de Birmanie miniaturisée, où tous les sites naturels et les monuments importants du pays sont reproduits à échelle réduite pour permettre de « visiter la Birmanie en une heure ». D’après le guide, le général Than Shwe, l’homme fort de la dictature jusqu’au début des années 2010 et le principal artisan de la construction de Naypyidaw, s'y rend régulièrement en famille depuis qu'il a pris sa retraite ici.

Au milieu de ce parc, se trouve la seule manière de prendre la mesure d’une ville dont la superficie est estimée à 744 km2, si on se refuse à emprunter les lignes intérieures de Myanmar Airways, la compagnie qui dessert la capitale, réputée pour ses accidents à répétition. Une immense maquette de la ville, de la taille d'une piscine olympique, montre en effet le gigantisme qui a présidé à la création de cette nouvelle capitale. Mais il est « interdit de faire des photographies de la maquette, explique le guide. Seuls les membres du gouvernement y sont autorisés ».

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Avec les deux golfs et les deux stades de 30 000 places censés accueillir bientôt des manifestations sportives d’envergure, ces différentes attractions espèrent drainer les touristes qui pourront, peut-être, pallier le déficit d’habitants. Alors que la ville était une cité interdite aux étrangers jusqu’en 2010, « les autorités nous poussent désormais à l’inclure sur nos circuits touristiques », ironise d’ailleurs Win Thi.

Mais le vrai luxe de Naypyidaw, c’est la lumière. Des barrages hydroélectriques ont été spécialement construits pour s’assurer que l’énergie soit, ici, disponible 24 h/24, alors que la Birmanie en a longtemps manqué. « Notre pays a beaucoup souffert du manque d’électricité, raconte Win Thi. Moi, j’ai étudié à la bougie. Il y avait sans arrêt de longues coupures, même dans les hôpitaux. Aujourd’hui encore, dans les villes et villages autour de Naypyidaw, l’électricité est coupée pendant plusieurs heures par jour, notamment entre février et avril, durant la saison sèche, parce que les lacs de barrage n’ont alors pas assez d’eau. »

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Toutes les routes sont ainsi bordées de lampadaires, tandis que le soir, Rangoon ou Mandalay demeurent plongées dans une semi-obscurité. « Mais ils servent uniquement pour les moustiques, puisqu’il n’y a personne dans les rues », ironise U Minoo, ancien enseignant devenu député de l’opposition en 2012.

« Une construction menée comme une opération militaire »

Nombre d’hypothèses ont été évoquées pour expliquer cette décision de construire une nouvelle capitale, y compris des considérations astrologiques ou la crainte d’une invasion américaine, après la guerre déclenchée en Irak en 2003. Mais les raisons sont aussi historiques et culturelles, puisque les militaires reproduisaient ainsi, en transférant leur capitale, un geste royal opéré plusieurs fois dans l’histoire du pays, la dernière fois par le roi Mindon qui avait, à partir de 1857, déménagé sa cour d’Amapura vers Mandalay.

Le palais royal de Mandalay en modèle réduit © JC Le palais royal de Mandalay en modèle réduit © JC

En quittant Rangoon, et en se réinstallant au cœur du pays, les généraux manifestaient donc à la fois leur volonté de rompre avec le passé colonial du pays, tout en éloignant les fonctionnaires et les militaires de la population d’une ville capable de se révolter à tout moment, comme à l’été 1988, avec les révoltes étudiants, ou en 2007, pendant la « révolution safran » emmenée par les moines.

Si Naypyidaw incarne la Birmanie fantasmée par les généraux, à la fois moderne, propre et ordonnée, son urbanisme improbable obéit en effet surtout à des considérations stratégiques et sécuritaires. Les immenses avenues permettent aux chars de manœuvrer facilement et aux hélicoptères de se poser sans problème. « Je pense que le vieux général Than Shwe craignait plus que tout les protestations et les manifestations », s’amuse Win Thein, le député de la LND. « La blague qu’on raconte est que les militaires ont creusé des tunnels qui mènent jusqu’en Chine et qu’ils les utiliseront le jour où les manifestants viendront jusqu’ici », poursuit-il.

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La plaisanterie a des fondements, puisque tout un réseau de bunkers, de tunnels, et même de protections aériennes, a été construit en même temps que la ville, sans qu’on puisse en mesurer l’étendue. Pour les officiers de la junte militaire, il s’agissait de protéger leurs arrières au moment où une nouvelle constitution était rédigée et où avait été décidé de transmettre, à terme, le pouvoir à un gouvernement « civil », ou, en tout cas, moins kaki.

« La construction de Naypyidaw a été menée comme une opération militaire de grande envergure », écrit le chercheur Guy Lubeigt dans le livre qu’il a consacré à la nouvelle capitale de la Birmanie. « Mêmes les députés comme moi ne savent pas où se situent les souterrains, explique Win Thein. Des ingénieurs qui en ont parlé ont fini en prison. » L’édification de toute la ville s’est en effet déroulée dans le plus grand secret, et les ingénieurs et architectes mobilisés ont dû signer des contrats de confidentialité drastiques.

Vue du musée de l'armée © JC Vue du musée de l'armée © JC

La junte, qui a aussi décidé de la création d’un musée de l’armée pharaonique, de la taille d’un aéroport, a donc bâti à Naypyidaw, avant de céder quelques parcelles de pouvoir, la preuve matérielle de son omnipotence, une maison de retraite dorée pour ses officiers, et un bastion imprenable en cas de troubles.

Mais aujourd’hui, Naypyidaw, capitale de la junte posée en pleine jungle, n’est qu’une cité administrative sans âme la semaine et sans vie le week-end, lorsque les fonctionnaires retournent à Rangoon. Les Birmans n’y viennent que pour régler leurs problèmes de papiers. « La première fois, on y a été avec curiosité, parce qu’il y avait eu tellement de rumeurs, raconte Win Thi. Mais aujourd’hui, on se répartit les tâches pour éviter d’y aller trop souvent, parce que tout coûte cher là-bas : les transports, les hôtels, les restaurants… C’est un autre monde. Tout ce qui a été construit là, au lieu de réparer les trottoirs de Rangoon, quelle perte d’argent ! On ne peut pas aimer cette ville. »

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Cette série de reportages en Birmanie a été effectuée la première semaine de juillet, en association avec l'émission de France Culture, Les Pieds sur Terre, diffusée tous les jours à 13 h 30, qui consacre toute sa semaine du 15 au 19 juillet à la « démocratie disciplinée » birmane.