Afghanistan : comment l’Occident s’y est toujours cassé les dents

Du « Grand Jeu » à la « guerre globale contre le terrorisme » en passant par la guerre froide, l’Afghanistan s’est révélé le tombeau des Empires. Britanniques, Soviétiques et Américains ont buté sur cette réalité humiliante.

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La sidération est patente face à un tel chaos : défaite fatidique, retraite expéditive. Le fiasco américain de Kaboul rappelle à l’univers le précédent de Saigon, en 1975. Mais en France, où la mémoire de 1940 plane douloureusement, la débâcle afghane s’inscrit, en ces temps de vaccination, comme la piqûre de rappel d’un autre effondrement inconcevable. C’était si peu de temps après un 14-Juillet 1939 aussi galvanisant – la IIIe République célébrait alors le 150e anniversaire de la Révolution française – qu’imposant : 30 000 hommes, 3 500 chevaux, 600 véhicules, 120 pièces d’artillerie, 350 automitrailleuses et chars avaient descendu les Champs-Élysées, survolés par 350 avions français et britanniques.

© Capture d'écran du site des éditions Gallimard

Résultat : à la fin mai 1940, évacuation de la poche de Dunkerque, à jamais fichée dans la conscience nationale en raison de Week-end à Zuydcoote, roman de Robert Merle (prix Goncourt 1949) devenu film réalisé par Henri Verneuil en 1964, avec un Belmondo inoubliable. 

« Ce qu’on peut dire pour les Anglais, c’est qu’eux au moins, ils embarquent leurs hommes, tandis que du côté français !... En principe, ça se passe à Dunkerque et à Malo, mais jusqu’ici au compte-gouttes et seulement par unités constituées.
Il ajouta au bout d'un moment :
— Ce qui nous exclut, bien entendu. »

En dépit d’une telle concordance des temps qui nous travaille, ce qui advient à Kaboul s’avère parfaitement afghan. D’où la nécessité de se décentrer vers l’Asie centrale. Ces steppes infinies, ces déserts redoutables, ces montagnes infranchissables. Aux marches méridionales, à la fois cul-de-sac et voie de passage, sans accès à la mer, un pays indépendant depuis 1747, qui eût pu se poser en Suisse eurasienne mais qui devint le contraire. Voici une contrée isolée, source de tensions et de guerres incessantes depuis Alexandre le Grand, l’expansion du bouddhisme par la route de la soie, puis les conquêtes musulmanes : l’Afghanistan, donc, que le géographe français Xavier de Planhol (1926-2016) désignait comme « une anti-nation par excellence ».

C’est au début du XIXe siècle que commencèrent de se fixer les règles d’un bras de fer géopolitique entre Londres et Saint-Pétersbourg pour le contrôle de l’Inde et de ses confins : « Le Grand Jeu ». L’expression, formulée en 1840 par un officier britannique, doit sa popularité au roman de Rudyard Kipling : Kim (1901). Dans la langue de Pouchkine, la locution consacrée allait longtemps être : « Le tournoi des ombres »…

La Russie tsariste manifestait, depuis le XVIIe siècle, une vocation eurasiatique contrariée par les impératifs d’ordre européen, qui culminèrent en 1812 avec l’invasion manquée de Napoléon – auquel le tsar Paul Ier avait néanmoins proposé une alliance visant à bouter les Britanniques hors des Indes.

Conquêtes russes en Asie centrale au XIXe siècle (© copie d'écran du site herodote.net)

Une fois le Ier Empire disparu et la France normalisée au Congrès de Vienne en 1815, la poussée russe s’exerce en Asie centrale, où les principautés (khanats) turques et mongoles tombent dans son escarcelle. Une telle progression inquiète Albion, persuadée que la perle de son Empire en fera les frais.

Cette peur anglaise, mauvaise conseillère, pousse Londres et Calcutta (son gouvernement aux Indes) à une première invasion, préventive, d’un Afghanistan appelé à devenir glacis britannique. De 1839 à 1842, les soldats de sa Majesté, dans des opérations mal menées, ne cessent d’être malmenés. La population afghane, composée d’entités (« tribus ») nomades ou sédentaires rivales, se déploie vent debout contre l’occupation étrangère.

L’humiliation suprême du Royaume-Uni est infligée en janvier 1842, lors d’une retraite désastreuse de Kaboul, qui tente de rejoindre l’Inde par la passe de Khyber. C’est la bataille de Gandamak. La langue de Shakespeare utilise l’expression « massacre de Gandamak », dans la mesure où a été anéanti le contingent de l’armée de l’Indus mobilisé, jusqu’au dernier carré du 44e régiment d’Essex.

Des 16 500 militaires et civils de la colonne commandée par le général William Elphinstone, il n’y eut qu’un seul survivant occidental : le chirurgien William Brydon. Il réussit à s’enfuir sur un cheval blessé pour atteindre, déshydraté à l’extrême, Jalalabad sous contrôle britannique, où son récit horrifique fit sensation.

Le destin de William Brydon, survivant singulier de l'humiliation sanglante de janvier 1842, rappelée en détail (en anglais). © HistoryPod

En 1967, dans Les Cavaliers, Joseph Kessel relèvera que de Gengis Khan aux Britanniques, les Pachtounes n’ont jamais accepté et jamais n’admettraient aucune domination étrangère. Et que ceux qui seraient tentés de s’y risquer devraient se souvenir de la bataille de 1842. Gageons que Gandamak parle encore davantage que Saigon aux talibans de l’an 2021…

Fin de la mainmise britannique

Refroidi, le chat britannique ne craint pas l’eau chaude plus de trois décennies. Nouveau plongeon, décidé par le belliciste Benjamin Disraeli, premier ministre à partir de 1874. Le Raj (régime colonial du sous-continent indien) de Sa Majesté repart, de 1878 à 1880, à la conquête de l’Afghanistan, toujours pour contrer la menace russe. L’armée des Indes affronte le fils de l’émir victorieux de 1842.

Cette fois, l’Angleterre est victorieuse et impose le traité de… Gandamak (mai 1879). Celui-ci est jugé déshonorant par les vaincus. Il prive l’Afghanistan d’une partie de l’ethnie pachtoune qu’un déplacement de frontière fixe dans l’actuel Pakistan. Le traité interdit surtout au pays assujetti de mener la moindre politique internationale, soumise au bon vouloir de Londres.

Kaboul ne retrouvera sa souveraineté externe qu’en 1919, après la troisième guerre anglo-afghane, qui se déroule du 6 mai au 8 août de cette année-là. La victoire militaire du commandement britannique n’empêche pas un désengagement presto de ce « bourbier » intenable et le traité de Rawalpindi met fin à la mainmise britannique en Afghanistan – prémisses des vagues de décolonisation qui suivront le Second Conflit mondial.

Entre 1842 et 1919, le bilan afghan du colonialisme anglais se résume donc à une raclée, une victoire à l’arrachée et un succès des armes aussitôt suivi d’une renonciation politique. L’impérialisme de Londres avait perdu de sa superbe dans l’aventure et la résistance à l’invasion étrangère avait gagné ses lettres de noblesse sur place. Depuis, la mémoire fière, ardente et toujours mobilisatrice de tels épisodes lancine le peuple afghan, quelles que soient ses divisions.

Les leçons oubliés des trois guerres anglo-afghanes (en anglais avec sous-titres anglais). © TRT World

Au tout début des années 1980, nous avions entendu, dans un rassemblement politique à Londres, le dirigeant travailliste Tony Benn se montrer légèrement soviétophile – il pouvait se le permettre en l’absence d’un parti communiste digne de ce nom au Royaume-Uni. Alors que Moscou la gâteuse, Brejnev régnant, s’était emparée de l’Afghanistan à la Noël 1979, Tony Benn déclara tout de go : « Ce n’est pas à nous, qui avons envahi trois fois ce pays, de reprocher son action à l’URSS ! »

C’est qu’entre-temps Le Grand Jeu était devenu guerre froide : les États-Unis d’Amérique se substituant au Royaume-Uni et le Kremlin soviétique prenant le relais du Saint-Pétersbourg tsariste. Avec toujours cette façon de précipiter l’ennemi dans le piège afghan. En 1979, tout semble à front renversé : c’est l’URSS qui commet l’erreur de vouloir s’assurer un glacis, de crainte que Kaboul ne tombe du mauvais côté.

Ainsi que le relate Robert Gates dans From the Shadows, le président américain Jimmy Carter, au printemps 1979, décide d’apporter une aide aux éléments islamistes opposés au régime communiste arrivé au pouvoir à Kaboul par un coup d’État en avril 1978. Les islamistes sont également soutenus par l’Iran, désormais aux mains des ayatollahs. Une fois de plus, un Empire (l’Union des républiques socialistes soviétiques) est poussé à la faute et s’enlise, de 1979 à 1989, dans le traquenard afghan. Il est à noter que la décision d’intervenir avait été prise par le bureau politique du parti communiste de l’URSS, à l’encontre des conseils de retenue dispensés par les militaires.

Bush le Jeune dans le guêpier afghan

Une fois la déroute et le retrait de l’Armée rouge consommés, sous Gorbatchev, la résistance afghane solde ses comptes, à partir de 1992, entre moudjahidins de différentes obédiences, sans oublier les combattants étrangers (du Pakistan à l’Arabie saoudite). La mêlée tourne au profit des talibans en 1996 : charia et terrorisme international.

L’Émirat islamiste d’Afghanistan du mollah Omar laissera deux images tournant en boucle dans la conscience occidentale. D’abord la destruction, filmée par les vandales, des Bouddhas de Bâmiyân – ces trois gigantesques statues sculptées dans une falaise de roche rose voilà un millénaire et demi. C’était le 11 mars 2001. Ensuite, l’assassinat du commandant Massoud, figure charismatique de la lutte contre l’Armée rouge puis contre les talibans. C’était le 9 septembre 2001.

Deux jours plus tard, frappée de plein fouet par des attentats, l’Amérique de Bush le Jeune allait à son tour verser dans le guêpier afghan. Et ce, à l’heure de la mondialisation, où la lutte du bien contre le mal paraît mener aux mêmes stratégies impérialistes que la crainte de l’expansion et l’effroi de l’encerclement aux siècles précédents. Il s’agit, en l’occurrence, d’éradiquer Al-Qaïda, menace tentaculaire agissant à partir d’un épicentre pakistano-afghan.

Une de Time Magazine (15 octobre 2001 : © capture d'écran du site Amazon)

Dès octobre 2001, une « guerre globale contre le terrorisme » est enclenchée, au mépris des réalités locales mais en vertu de la démesure et de l’émotion yankees, histoire de venger les morts du 11-Septembre. Washington, Londres, Paris, Ottawa, avec l’aide de l’Otan et en s’appuyant sur les fidèles du commandant Massoud (l’Alliance du Nord), engagent des opérations militaires suivies d’une occupation. Les talibans sont chassés du pouvoir – mais pas du pays –, tandis qu’un homme de paille des Américains, Hamid Karzai, est instauré chef de l’État à Kaboul, de décembre 2001 à septembre 2014.

Washington a certes obtenu, au bout du compte, les scalps du mollah Omar et d’Oussama Ben Laden. Mais le remodelage colossal de l’Afghanistan, exigé tout en se tenant à l’écart pour éviter les pertes humaines américaines, a montré ses limites. Sur place, il fallut découvrir les surprises de la sous-traitance. Les alliés, ou prétendus tels, ne sont pas des drones qui obéissent au doigt et à l’œil. Le Pakistan s’est montré fourbe – c’est-à-dire réaliste : Islamabad préfère voir l’Afghanistan tenu par des islamistes, fussent-ils des talibans, plutôt que par des partenaires de l’ennemi indien, même (et surtout ?) adoubés par la Maison Blanche.

Prospérant sous l’aile ambiguë pakistanaise, les talibans ont reconstitué leur force jusqu’à devenir beaucoup plus puissants et structurés qu’en 2001, comme ils devaient le prouver vingt ans après sous nos yeux ahuris.

Quant à la pseudo relève afghane, elle s’appuyait sur des milices réarmées, aux mains de seigneurs de la guerre corrompus et corrupteurs. Pour le coup, les camarillas rivales ne trouvaient d’autre issue que de rejoindre la rébellion talibane, au lieu de participer à la mise en place d’un échiquier politique digne de ce nom. Entre les supplétifs aussi vénaux que défaillants de Washington et l’ennemi islamiste le plus radical, le vide ne fut guère comblé. Et en février 2020, à Doha, le président Trump faisait conclure un pré-accord de paix avec des talibans en position de force.

Rappel de la guerre qui ravage l'Afghanistan depuis 1996, en 2018, dans le magazine “Géopolitis” de la RTS (Radio Télévision Suisse) © Géopolitis

En 20 ans, 70 000 soldats afghans, 100 000 civils ainsi que 4 000 militaires de la force internationale – dont 90 Français – sont morts, dans un pays de 25 à 30 millions d’habitants (pas de recensement fiable), toujours aussi fragile et pauvre. La chimère, coloniale, de développer un « Afghanistan utile » s’est heurtée à la réalité géographique : un âpre pays de montagnes déshéritées, de cols laissés-pour-compte.

Des milliards ont été déversés sans compter sur cet État croupion de plus en plus fantomatique, comptant 34 provinces et 364 districts. De soi-disant hommes d’État du cru, tout en sapant la mainmise américaine qu’ils faisaient mine de mettre à exécution, réceptionnaient une manne colossale aussitôt détournée vers des comptes bancaires ouverts dans quelque monarchie du Golfe…

Afghanisation de la paix

On peut tout faire avec des dollars, sauf inoculer une conscience nationale et démocratique en une terre d’islam occupée d’Asie centrale. De chaque marionnette placée au somment de la présidence de la République islamique d’Afghanistan, Hamid Karzai, donc, puis Ashraf Ghani (2014-2021), on pourrait écrire, citant Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre au sujet d’Albert Lebrun – ce qui nous ramène à 1940 : « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un État. »

Toutefois, par-delà les tenanciers de factions aux activités prédatrices, mafieuses et criminelles, il existe en Afghanistan une forme de solidarité populaire, horizontale, liée au bien commun. Une telle mutualité s'incarne souvent dans les débats et les actions des assemblées traditionnelles : ces Djirgah (en pachtou) ou Shura (en dari), possibles prodromes d’un État de droit ; mais ignorés par des stratèges militaires ou politiques uniquement aptes à frapper fort et de loin.

L'erreur de Washington aura été de se croire capable de réussir là où avaient échoué Londres et Moscou durant deux siècles. Et une fois pris dans les rets de l’attrape-nigaud géopolitique, les occupants de la Maison Blanche auront commis la faute d’imposer une sanglante pacification de l’Afghanistan, au lieu de miser sur une plausible afghanisation de la paix…

Antoine Perraud

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