Pologne: la droite ultra au pouvoir est déterminée à s’opposer à Bruxelles

A Varsovie, un pouvoir en pleine dérive (1/2). Le PiS (Droit et Justice) s’est fait élire en octobre 2015 sur un programme de refonte intégrale de l’État polonais. Il a surtout provoqué quantité de manifestations et reçu plusieurs avertissements de la Commission européenne. Plongée en deux volets au cœur d’un pouvoir enfermé dans un nationalisme nauséabond.

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Varsovie (Pologne), de notre envoyée spéciale.-  C’est devenu leur obsession. Il n’y a pas un réfugié en Pologne depuis la vague d’arrivées de 2015 et la mise en place, il y a deux ans, du mécanisme européen de relocalisation, mais les dirigeants polonais ne parlent que de cela. Anna Schmidt-Rodziewicz est députée PiS (Droit et Justice), le parti au pouvoir à Varsovie. Nous la rencontrons dans son bureau du Sejm, le Parlement polonais. À sept reprises au cours de notre entretien, quelles que soient nos questions, elle revient sur la thématique migratoire et répète les mêmes assertions.

Amalgame entre immigration et terrorisme, rejet de toute décision européenne en la matière, affirmation que la Pologne a pris sa part en accueillant depuis des années des Ukrainiens : le ton est colérique et le propos nourri de haine. « Le principal devoir des autorités polonaises est d’assurer la sécurité des citoyens. Dans les pays qui, comme la France, conduisent une politique ouverte envers les réfugiés, la sécurité a disparu. Nous ne voulons pas d’explosions de voitures piégées et d’actes terroristes qui se produisent dans les pays en accord avec cette politique migratoire promue par l’Union européenne – et surtout par deux d’entre eux, la France et l’Allemagne. Nous voulons être un pays sûr, c’est ça notre position. »

Anna Schmidt-Rodziewicz, députée PiS (Droit et Justice) © AP

Cette députée, qui a l’air d’ignorer que la France a fermé ses frontières et se trouve largement en retrait sur la question de l’accueil des réfugiés, assure qu’elle a « peur » désormais de se rendre à Paris. La charge pour la Pologne dans ce programme de relocalisation n’était pourtant pas bien lourde : 6 182 réfugiés pour un pays de plus de 38 millions d’habitants…

Peu importe pour cette élue qui clame haut et fort son intolérance : « Comparé au nombre de citoyens polonais, certes, ce n’est pas une grande quantité. Mais il faut voir comment ils se comportent dans les pays dans lesquels ils ont été accueillis. Il me semble qu’il faut apporter de l’aide aux gens qui en ont effectivement besoin et pas à ces migrants qui ne se comportent pas comme des invités. Ce n’est pas leur pays et ce ne sera jamais leur pays. Si tu es l’invité de quelqu’un, tu dois accepter les principes qui dominent chez l’hôte. Malheureusement, ces immigrés ne l’acceptent pas. »

Non content d’afficher son hostilité à l’arrivée d’étrangers, aussi faible soit-elle, sur son territoire, le pouvoir s’offusque quand on évoque le principe de solidarité européenne. Przemysław Żurawski, conseiller pour le ministère des affaires étrangères, mentionne l’« énorme sacrifice » de la Pologne qui a dû, selon lui, mettre fin au marché transfrontalier avec l’Ukraine pour intégrer l’espace Schengen, en 2007. Il mentionne également les milliards d’euros versés pour contribuer au sauvetage européen de la crise financière, « alors qu’on nous refuse un poste d’observateur permanent au sein de l’Eurogroupe ».

Pas de place pour une politique humaniste dans ce raisonnement utilitariste. Sur le sujet des réfugiés, on parle comptabilité financière, gains économiques, rapports de force. « La solidarité, dit notre interlocuteur, c’est une demande d’adaptation à la position de l’autre ; en l’occurrence, c’est la conséquence d’une décision adoptée par l’Allemagne, sans consultation et en violation du règlement de Dublin. Nos partenaires de l’Ouest demandent telle ou telle chose en fonction de leurs intérêts, sans réflexion sur les possibilités de mise en place dans un pays démocratique. Nous ne sommes pourtant pas l’Union soviétique ! » Et quand bien même la Commission appliquerait des sanctions financières aux pays qui n’ont pas accepté de réfugiés dans le cadre du programme de répartition, la position de Varsovie ne changera pas. « C’est une question fondamentale pour nous », dit-il.

La première ministre polonaise Beata Szydło, lors d'un sommet européen en mars 2017 © Reuters

Le ministre des affaires étrangères, Witold Waszczykoswki, lui, décide de jouer sur les mots. « Les bureaucrates de Bruxelles ont décidé de relocaliser. Mais comment mettre cela en œuvre ? feint-il de s’interroger. Doit-on prendre ces gens de force ? Que signifie relocalisation ? C’est un euphémisme. Il s’agit de réinstallation forcée. Au XXIe siècle, dans une Union européenne progressiste, on devrait installer les gens de force ? »

Notre entretien avec le chef de la diplomatie polonaise révèle surtout que l’exécutif polonais joue la montre depuis son arrivée au pouvoir. « À la fin du mois de septembre, la décision prise il y a deux ans sera expirée », souligne-t-il. Le programme européen de répartition de 160 000 réfugiés en provenance d’Italie et de Grèce devait en effet être réalisé dans les deux ans… Et seulement 25 392 personnes ont été réinstallées depuis septembre 2015.

Engoncé dans un égoïsme national parfaitement assumé, le ministre se défend de vouloir affronter la Commission, la France ou l’Allemagne : « Nous ne sommes pas en opposition. Nous défendons nos intérêts. Et parfois, ces intérêts entrent en conflit avec ceux d’un pays ou d’un autre : on a chacun des préoccupations différentes… Pour nous, le problème le plus important, c’est le comportement de la Russie. Ce ne sont pas les migrants. »

« Un plan pour nous isoler »

En juillet, Bruxelles a envoyé de nouveaux signaux à Varsovie. La Commission a émis une recommandation dans laquelle elle formule ses inquiétudes sur les réformes de la justice alors préparées par le pouvoir. Elle a également lancé une procédure d’infraction au sujet du projet de loi sur les tribunaux de droit commun. Ces textes s’ajoutent à la procédure déjà engagée en janvier 2016 pour non-respect de l’État de droit en Pologne : la majorité PiS avait alors réformé le tribunal constitutionnel pour le mettre au diapason de sa couleur politique.

Ces avertissements n’ont pas fait bouger un petit doigt à l’exécutif. Au contraire. Comme sur le dossier des réfugiés, le gouvernement semble prendre un malin plaisir à ignorer ces recommandations, attisant le nationalisme polonais et s’affichant auprès de son électorat comme le gouvernement qui tient tête à Bruxelles. Les propos de Jan Żaryn sont éclairants sur cette volonté de revanche de la part d’un pays longtemps dominé. « L’Union européenne est une Europe des nations souveraines, nous dit ce sénateur de Droit et Justice. Si la Commission nous impose un diktat, pour notre pays qui a été partagé par les grandes puissances pendant 123 ans et qui a connu l’oppression communiste, cela revient à une occupation de notre pays. »

Le sénateur (PiS) Jan Żaryn © AP

« Si la Commission continue d’exercer une pression sur la Pologne, ce sera vraiment un clair exemple du deux poids, deux mesures avec lequel Bruxelles traite les États membres, assure de son côté l’eurodéputé (PiS) Ryszard Czarnecki. Elle ne commente pas habituellement les affaires intérieures des autres pays ; ces déclarations sur la Pologne ont donc un caractère clairement politique. » Pour ce membre influent du parti, la réaction de la Commission est motivée par la jalousie des grands pays vis-à-vis de la croissance polonaise. « Notre taux de croissance du PIB au premier semestre est l’un des meilleurs de l’Union. Nous devenons compétitifs pour les grosses économies de la zone. » Elle s’explique aussi, selon lui, par le positionnement « idéologique » de Frans Timmermans, le numéro 2 de la Commission qui a lancé les procédures, « leader du parti de gauche néerlandais » (Timmermans est membre du parti travailliste).

Le dernier dossier en date qui donne à voir la vision européenne aujourd’hui en vigueur à Varsovie est la directive sur les travailleurs détachés. Fin août, le pouvoir polonais a vivement réagi à la visite d’Emmanuel Macron en Europe centrale, lequel a soigneusement évité la Pologne dans cette tournée destinée à faire avancer la révision de la directive. Depuis Sofia, le président français a fait la leçon à Varsovie, assurant que la Pologne se mettait « en marge de l’Union européenne sur de nombreux sujets ». « Cette suggestion que la Pologne est isolée en Europe ne nous plaît pas, commente le vice-président du Sénat, Michał Seweryński. Elle donne à penser qu’il y a un plan pour nous isoler. »

Sur le fond, tous nos interlocuteurs parlent d’une même voix : réviser la directive des travailleurs détachés remettrait en cause l’un des principes fondamentaux de l’Union européenne. L’initiative de Macron « viole le marché unique », estime le ministre polonais des affaires étrangères. « Cela ne nous convient pas car la beauté de l’Union européenne tient à ce que nous sommes censés protéger les quatre libertés fondamentales : libre mouvement des personnes, des biens, des capitaux et des services. Mettre en place des restrictions sur ces libertés va à l’encontre des valeurs de l’UE. Et c’est maintenant nous, les pays d’Europe centrale et orientale, qui nous efforçons de protéger les valeurs européennes. »

Outre sa prétention à incarner les valeurs de l’Union, le pouvoir polonais fait aujourd’hui le pari des multiples crises européennes pour faire avancer sa carte souverainiste. Avec le basculement de la Hongrie, le repli nationaliste de nombreux États membres puis le référendum britannique, nul doute que son discours est aujourd’hui plus porteur qu’en 2005-2007, lorsque le PiS, pour la première fois au pouvoir, s’était fait remarquer à Bruxelles par sa position inflexible sur le traité de Lisbonne.

« Jusqu’en 2008, assure le ministre Witold Waszczykowski, il était interdit à Bruxelles de parler d’objectifs nationaux. On était bercés par l’illusion qu’au sein de l’Union européenne on atteignait des objectifs communs. Et soudain, la crise financière s’est déclenchée… et les intérêts nationaux sont apparus ! Donc, oui, nous aussi nous défendons notre intérêt national. »

Le chef de la diplomatie est toutefois bien en peine de nous dire qui sont les interlocuteurs privilégiés de la Pologne aujourd’hui sur le continent européen. Pour défendre ses intérêts, ne doit-elle pas chercher des alliances et négocier ? À part Budapest, où Witold Waszczykowski se rend d’ailleurs à l’issue de notre entretien, le ministre reste vague : « Cela dépend des dossiers. » Si avec le Brexit Varsovie perd un de ses alliés traditionnels, cela n’a pas l’air de le préoccuper : le Royaume-Uni restera un partenaire privilégié pour Varsovie. « Il quitte les institutions mais il ne quitte pas l’Europe ! Il y a une vie après l’Union européenne… »

Tout est dit. Ce n’est pas tant l’Union européenne que l’espace commercial qu’elle garantit qui intéresse l’exécutif polonais. Même si, officiellement, il n’est pas question de prôner une sortie de l’UE. Il s’agit plutôt de redonner du poids aux États. « Pour nous, l’institution forte de l’Union doit être le Conseil, pas la Commission », conclut le chef de la diplomatie polonaise.

(Suite à lire dans le 2e volet de notre reportage)

Amélie Poinssot

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