En Russie, le pouvoir engage une répression massive mais risquée de l’opposition

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La brutalité de la répression engagée par le pouvoir russe, en réponse à une lourde défaite électorale lors des élections locales du 8 septembre, relance la contestation. Manifestation à Saint-Pétersbourg, mobilisation des milieux culturels… et voilà même des prêtres orthodoxes qui s’indignent des condamnations prononcées. En toile de fond : l’usure du régime Poutine.

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Une situation inédite est en train de s'installer en Russie. Beaucoup d'observateurs russes comparent ce qui se passe aujourd'hui à 2011-2012, lorsque des manifestations massives contre la fraude électorale avaient pris de court Vladimir Poutine et son gouvernement, obligeant le pouvoir à réprimer durement toute contestation (lire ici et ici). Huit ans plus tard, le cycle manipulation électorale-protestation-répression est le même. Avec cette forte différence : un pouvoir usé, vieilli et qui semble avoir perdu une bonne part de sa base électorale constituée tout au long des années 2000 des classes moyennes.

Inédite, cette lettre ouverte rendue publique mardi 17 septembre par près de 70 prêtres orthodoxes russes (« La collecte de signatures se poursuit sur les médias sociaux », est-il par ailleurs précisé). Ces religieux, basés à Moscou, Tomsk, Volgograd, Saint-Pétersbourg, Rostov, Nijni-Novgorod, Tver, dans la région de l'Altaï, s'expriment pour la première fois pour dénoncer la manipulation de la justice et les lourdes peines de prison – jusqu'à cinq ans – qui viennent d'être prononcées contre six manifestants alors qu'une dizaine d'autres sont en attente de procès.

« Nous sommes déconcertés par les peines prononcées par le tribunal [de Moscou] par rapport à d’autres peines beaucoup plus clémentes prononcées par les tribunaux russes à l’encontre des personnes accusées de crimes plus graves. Nous pensons que la sanction doit être proportionnelle à la violation de la loi. Sinon, la justice elle-même devient une moquerie et un “désordre de masse” », écrivent-ils. « Nous sommes préoccupés par le fait que les peines infligées ressemblent davantage à de l’intimidation de citoyens russes qu’à un procès équitable des accusés. L’apôtre Paul attribue la peur à l’état d'esclave de l’homme : “Vous n'avez pas accepté l’esprit de l’esclavage pour vivre à nouveau dans la peur” (Rm 8, 15). »

Relais docile du pouvoir, le Patriarcat de Moscou a aussitôt dénoncé comme « insignifiante » cette lettre, répétant que « la mission de l’église n’a jamais été de combattre les autorités ». Mais le mal est fait et cette irruption de prêtres dans le débat public est du jamais vu.

Inédite également, cette mobilisation continue à Saint-Pétersbourg, où une manifestation d'un millier de personnes a, ce mardi, de nouveau dénoncé les fraudes électorales. Dix jours après la tenue du scrutin, les résultats de l'élection de l'assemblée locale n'ont toujours pas été rendus publics. Et les opposants, dont plusieurs avaient comme à Moscou été interdits de se présenter, redoutent une « fabrication » des résultats définitifs pour favoriser les candidats du pouvoir et « augmenter » un taux de participation qui serait inférieur à 25 %.

Inédite enfin cette mobilisation des milieux culturels, en particulier du cinéma, après la condamnation à 3 ans et demi de prison, lundi 16 septembre, de l'acteur Pavel Oustinov, interpellé le 3 août en marge d'une manifestation place Pouchkine à Moscou et condamné pour avoir agressé et démis l'épaule d'un policier. Une vidéo vue par des centaines de milliers de personnes montre tout le contraire : des policiers se précipitent sur l'homme qui fait tranquillement les cent pas devant l'immeuble des Izvestias et le tabassent violemment à terre. Pavel Oustinov a expliqué par la suite qu'il ne manifestait pas mais attendait un ami, la place Pouchkine étant un lieu de rendez-vous classique à Moscou. Voir la vidéo ci-dessous :

Задержание Павла Устинова - 3 августа 2019 © Oleg Kozlovsky

Dès lundi soir, plusieurs directeurs de théâtre ont conclu leur soirée par des discours de soutien à l'acteur emprisonné. Le cas Oustinov a massivement alimenté les réseaux sociaux et de nombreux acteurs et réalisateurs ont aussitôt posté des vidéos dénonçant l'arbitraire et affichant le hashtag « Je suis/Nous sommes Pavel Oustinov », une formule qui fait référence à la vaste campagne de soutien qui avait permis, il y a quelques mois, d'obtenir la libération du journaliste Ivan Golounov, accusé de trafic de drogue.

« C’est une affaire montée de toutes pièces et nous devons attirer l’attention du pouvoir sur cet arbitraire », écrit sur Facebook l’acteur Alexandre Pal, l'un des initiateurs du mouvement. Ci-dessous, des extraits des vidéos postées par des acteurs et actrices :

Russian Actors Launch Flashmob To Support Colleague Jailed Over Protests | The Moscow Times © The Moscow Times

À ce jour, cinq autres manifestants ont été condamnés à de la prison ferme : trois ans pour Kirill Joukov, 28 ans ; 3 ans et demi pour Evgueni Kovalenko, 48 ans ; 3 ans pour Ivan Podkopaev, 35 ans ; 2 ans pour Danil Beglets, 27 ans ; 4 ans pour Konstantin Kotov, 34 ans. Tous ont été condamnés pour avoir participé à plusieurs manifestations ou pour « violences » contre les policiers. Si une dizaine de personnes sont en attente de procès, bien d'autres pourraient être jugées si le pouvoir le décide. Tout au long de l'été, qui a vu les manifestations se multiplier, et pas seulement à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, environ deux mille personnes ont été interpellées, dont plus de mille pour la seule journée du 27 juillet.

Plus encore qu'en 2011 et 2012, ces condamnations et répressions provoquent des vagues d'indignation sur les réseaux sociaux et les quelques sites d'informations indépendants. La puissance des réseaux concurrence désormais très fortement les médias de masse, tous contrôlés par le pouvoir. Et les diverses oppositions et activistes savent s'en servir au mieux, suivant en cela le modèle très efficace construit par l'un des principaux opposants à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny.

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