Immigration: les dessous de l'opération militaire Mare Nostrum

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C'est à l'ordre du jour du conseil européen de juin. Pour éviter les naufrages de migrants en Méditerranée, l'Italie a réquisitionné sa marine militaire. L'opération Mare Nostrum sauve des milliers de vies. Mais l'humanitaire se double d'une étroite surveillance militarisée des frontières visant à stopper les migrants.

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Deux nouveaux drames viennent d’endeuiller coup sur coup la mer Méditerranée : au moins 36 migrants sont morts dans le naufrage de leur embarcation au large de la Libye le 6 mai. Tassés sur un bateau abîmé et surchargé, ils venaient de quitter le continent africain dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Une semaine plus tard, un navire a coulé à quelques kilomètres de l’île italienne de Lampedusa, le 12 mai. Le but était proche, mais tous ne l’ont pas atteint : seuls 200 des 400 passagers auraient survécu.

Quelques jours auparavant, plus à l’est, un bateau a chaviré au large de l’île de Samos en mer Égée dans la nuit du 4 au 5 mai faisant au moins 22 morts. D’autres, parmi lesquels des femmes et des enfants, sont décédés le 21 janvier aux abords de l’île grecque de Farmakonisi. L’ouest de la Méditerranée n’est pas épargné : des migrants ont péri noyés le 6 février en tentant de contourner – par la mer – la frontière séparant le Maroc de Ceuta, l’une des deux enclaves espagnoles au Maghreb. En vingt ans, les morts se comptent par milliers : ils seraient près de 25 000 à avoir perdu la vie dans ce cimetière marin. 

Ces conditions ne freinent pas les migrants confrontés au verrouillage progressif des voies légales d’accès à l’Union européenne. L’une des routes migratoires transméditerranéennes semble particulièrement fréquentée ces dernières semaines. Elle relie les côtes libyennes à la Sicile en Italie. Pourquoi celle-ci ? Parce que les départs s’y font plus facilement et que les arrivées y sont en principe plus sûres. Le chaos régnant en Libye où le pouvoir central n’exerce qu’une autorité de façade favorise le développement de réseaux mafieux, tandis que les contrôles officiels s’amenuisent. Avec la complicité d’une police locale corrompue, l’économie du passage (environ 1 500 euros la traversée sur une embarcation de fortune, selon l’Organisation internationale pour les migrations) explose car la demande s'intensifie.

L’éclatement et la persistance de conflits de la Syrie à la Corne de l’Afrique incitent les migrants à quitter durablement leur pays d’origine. Les difficultés dans les pays de transit (insécurité, racisme) les conduisent à tenter leur chance en Europe. Les jours de météo clémente donnent le signal du départ vers l’Italie, destination la plus proche géographiquement et rendue moins périlleuse depuis l’organisation de secours en mer. Entre janvier et avril 2014, selon Rome, quelque 22 000 personnes, principalement parties de Libye, y ont débarqué, soit dix fois plus qu’au cours de la même période un an plus tôt.

Les naufrages d’octobre 2013, qui ont fait plusieurs centaines de morts, ont changé la donne. Moins du côté de l’Union européenne que de la part de l’Italie, déterminée à montrer qu’elle a pris la mesure de la tragédie à ses portes. Dans le sillage de ces événements, un dispositif national de sauvetage a été mis en place sous l’autorité de la marine militaire.

De nombreuses vies ont pu être sauvées dans le cadre de cette opération baptisée Mare Nostrum. En mars, en trois jours, plus de 4 000 personnes ont été transportées saines et sauves dans des ports en Sicile. En avril, en quatre jours, 6 000 autres ont été secourues alors qu’elles se trouvaient à bord de plus de 40 bateaux. Selon la porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Melissa Fleming, la plupart de ces personnes, passées par la Libye, en provenance de Syrie, d’Érythrée, de Somalie, du Nigeria, de Gambie, du Mali et du Sénégal, ont fui les violences, les persécutions et les conflits.

Devant la chambre des députés, le 7 mai à Rome, la ministre de la défense Roberta Pinotti a déclaré que 27 790 personnes au total, dont 3 034 mineurs, ont été prises en charge depuis le lancement, le 18 octobre 2013, de Mare Nostrum. Et que 200 « passeurs » ont été arrêtés. Ce bilan, soutenu par une partie de la gauche ainsi que par l’électorat catholique à la suite de l’appel du pape François, ne satisfait pas Matteo Salvini, le chef du parti anti-immigration de la Ligue du Nord, qui demande l’arrêt de l’opération, au motif que celle-ci créerait un « appel d’air ». « Les citoyens italiens finissent par financer les passeurs de clandestins et une invasion de nos côtes », fustige-t-il.

Le chef de la marine militaire, l’amiral Giuseppe De Giorgi, a réfuté, lors d’une récente conférence de presse, cette affirmation propagée par l’ensemble des partis de droite à la faveur de la campagne pour les élections européennes. « Il n’y a pas davantage d’immigrés, il y a simplement moins de morts », a-t-il assuré.

L’apparent consensus laisse toutefois transparaître de nombreuses incertitudes. Mis à part la communication efficace sur les vies sauvées, peu d’informations filtrent sur la réalité de cette opération militaro-humanitaire, prévue à l’origine pour ne durer que quelques mois. Son organisation opaque et son coût exponentiel (estimé entre 12 et 14 millions d’euros par mois par un groupe de sénateurs italiens) font l’objet de spéculations. De même que ses motivations cachées. Des doutes planent sur son cadre légal.

Seuls les contours sont connus. Selon la ministre de la défense, 782 marins italiens sont impliqués. Ils patrouillent à bord de cinq navires qui naviguent par roulement avec le soutien de carabinieri (police militaire), de garde-côtes, de policiers et de personnels des forces aériennes. Leur zone d’intervention, le canal de Sicile, est comprise entre les côtes italiennes et les eaux internationales longeant le sud de la Tunisie jusqu’à la Libye. Les réponses aux questions qui fâchent restent lacunaires. L’armée est-elle à même de mener des interventions humanitaires ? Dans quelles conditions ont lieu les sauvetages et les « interceptions » en haute mer ? Les droits des exilés sont-ils respectés ? Que deviennent les rescapés une fois qu’ils sont ramenés à terre en Italie ?

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