Immigration: les dessous de l'opération militaire Mare Nostrum

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«Les réfugiés risquent de se voir refuser l'accès à un examen équitable de leur demande d'asile»

En haute mer, une fois que l’« interception » par la marine italienne a eu lieu, le processus d’identification des migrants sur les bateaux de Mare Nostrum soulève de nombreuses interrogations. Les risques de violation des droits sont sous-jacents. Des entretiens sommaires sont réalisés à bord, soit par des policiers, soit par des militaires. Les personnes déclinent leur nom, leur nationalité, leur âge. Dans certains cas, empreintes digitales et photos d’identité sont prises. Le consentement pourrait faire défaut. Les traducteurs manquent.

L’avocat Fulvio Vassalo Paleologo, qui a eu l’occasion de rencontrer des demandeurs d’asile à leur arrivée, regrette l’absence d’accès à l’information concernant la protection des réfugiés. Amnesty international, dans une note au Conseil de l’Europe, s’inquiète de la non-individualisation des procédures et s’interroge sur l’opportunité de la présence annoncée de personnel libyen. Ce moment est utilisé par les autorités italiennes pour détecter les « trafiquants », c’est-à-dire ceux qui d’une manière ou d’une autre touchent de l’argent dans le cadre de la traversée. Les défenseurs des droits des étrangers craignent que le « tri » ne se fasse au mépris des règles internationales.

Les conditions de vie à bord sont aussi celles de l’urgence. Certains rescapés y passent trois, quatre jours, car les bateaux ne reviennent à quai qu’une fois qu’ils ont fait le tour des embarcations en péril. Hommes, femmes et enfants finissent entassés à l’extérieur, sur le pont, sur des bâches, à la merci des intempéries. Ils reçoivent le minimum vital, à savoir de l’eau et un peu de nourriture. Des médecins militaires sont supposés leur venir en aide. Les familles ont peur d’être séparées. Le centre d’accueil de Lampedusa étant fermé (depuis la diffusion d’une vidéo-choc sur le traitement des personnes retenues), les ports siciliens d'Augusta, de Pozzallo, d'Empedocle et de Catane prennent le relais.

Une fois débarqués sous le contrôle des soldats, la réception des migrants est assurée par des représentants des autorités civiles, de l’OIM, du HCR et d’ONG comme Save the Children et la Croix-Rouge. Des avocats et des psychologues les attendent sur place. Les conditions pour demander l’asile sont là encore problématiques : les dossiers sont examinés par la police, plutôt que par des officiers indépendants. Des expulsions (par avion) sont organisées vers les pays de transit et d’origine. Mais il est difficile de savoir à quel rythme et selon quels critères.

Nigérians, Tunisiens et Égyptiens sont dans le collimateur, en vertu des accords de réadmission en vigueur. Amnesty international a récemment dénoncé « le risque que des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants interceptés en mer dans le cadre de Mare Nostrum se voient refuser l’accès à un examen équitable et satisfaisant de leur demande ».

Les personnes autorisées à demander l’asile sont réparties en Sicile, dans des centres ouverts. Pour faire face à leur afflux, des mas de campagne, des maisons familiales, des couvents, des maisons de repos et même des résidences pour malades psychiatriques ouvrent leurs portes et mettent à disposition des lits (en échange de rémunération), selon un article de La Repubblica, qui raconte que les migrants évitent de donner leurs empreintes (en recouvrant leurs doigts de vernis) pour ne pas être renvoyés.

Instrumentalisant l’enjeu migratoire, comme le faisait en son temps Mouammar Kadhafi, le ministre de l’intérieur libyen par intérim, Salah Mazek, vient de menacer l’UE de « faciliter » le départ de « flots de migrants » si elle ne prête pas davantage main forte à la Libye. « La Libye a payé le prix de la présence de centaines d’Africains subsahariens porteurs de maladie, de crime et de drogue (…). Maintenant, c’est au tour de l’Europe de payer », a-t-il lancé lors d’une conférence de presse à Tripoli le 10 mai.

La récupération politique n’a pas de frontière. Au début du mois d’avril, le ministre italien de l’intérieur Angelino Alfano a lui aussi lancé un appel à Bruxelles, estimant entre 300 000 et 600 000 le nombre de candidats à l’émigration susceptibles de quitter prochainement les rives nord-africaines. En l'absence d'aide, a-t-il assuré, les autorités de son pays ouvriront les frontières et laisseront passer les réfugiés dans les autres États membres.

Lors du conseil européen des 26 et 27 juin, les chefs d’État et de gouvernement devraient se positionner sur la nécessité d’accroître les moyens techniques et financiers accordés aux pays européens les plus directement concernés, comme l’Italie, la Grèce et l’Espagne. La « coopération » avec les pays du sud de la Méditerranée devrait également être au centre de leurs préoccupations. Par ce terme, certains dirigeants entendent davantage de rapatriements.

Pour les ONG, comme celles rassemblées dans Migreurop, la stratégie visant à bloquer et renvoyer les exilés, outre qu'elle contrevient fréquemment au droit international, est contre-productive dans la mesure où elle les pousse à choisir des routes alternatives, toujours plus longues et dangereuses. Dénonçant la « militarisation » des frontières et l'« externalisation » de leur gestion à des pays tiers, elles appellent l'UE à revoir, dans le sens d'une plus grande ouverture, sa politique d'asile et d'immigration, afin de faciliter les entrées légales.

 

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