En Israël, les noces dangereuses de l’armée et des sociétés d’espionnage

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Les unités de renseignement électronique de l’armée israélienne servent aussi de réseau de repérage, de sélection et de formation avancée pour les start-up locales de cyberespionnage comme NSO. Avec les risques que cette collaboration présente pour certains « geeks » piégés dans ce milieu trouble.

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Quelles relations existent entre une entreprise israélienne de « sécurité informatique », c’est-à-dire de cyberespionnage comme NSO Group, et l’État d’Israël ?

À constater les contrats de transferts de logiciels conclus entre les États arabes signataires des récents accords de « normalisation diplomatique » – Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc – et leur nouveau partenaire israélien, il est clair que la haute technologie israélienne de sécurité est désormais l’un des instruments privilégiés de la diplomatie « d’ouverture » de l’État hébreu.

En témoignent aussi les contrats du même genre conclus avec le Mexique, l’Indonésie, le Bangladesh, l’administration chinoise de Hong Kong ou le Vietnam.

Avec l’exportation d’armes et l’expertise militaire, la fourniture de systèmes de surveillance informatique, qui implique la formation d’un personnel spécialisé, est devenue une des ressources majeures d’Israël.

La liste des transactions rendues publiques et d’autres, plus discrètement conclues, indique que le caractère démocratique, autoritaire, voire dictatorial du régime partenaire importe peu. Seules comptent la solvabilité financière et la stabilité, au moins à moyen terme, de l’interlocuteur.

Mais les liens entre le complexe militaro-industriel et l’armée israélienne, c’est-à-dire l’État, ne se bornent pas à cette fourniture de produits ou de services d’exportation stratégiques. Ils existent déjà très en amont de cette contribution à la diplomatie économique de la « start-up nation », comme les dirigeants israéliens aiment aujourd’hui à définir leur pays. Et comme ils aimeraient qu’il soit considéré à l’étranger.

Ce que rappelle, au passage, l’engagement dans le dernier Tour de France d’une équipe de cyclisme professionnel dont les maillots aux couleurs du drapeau israélien, bleu et blanc, portent ce slogan.

Un soldat israélien utilise un drone pour surveiller des manifestants palestiniens à Hébron en Cisjordanie, en septembre 2015. © Photo Hazem Bader / AFP Un soldat israélien utilise un drone pour surveiller des manifestants palestiniens à Hébron en Cisjordanie, en septembre 2015. © Photo Hazem Bader / AFP

Derrière cette image pacifique, dynamique et flatteuse, de nombreuses unités de la direction du renseignement militaire entretiennent en fait depuis des années des relations étroites avec des entreprises privées du secteur de la haute technologie informatique ou de la cybersécurité.

Il en va ainsi de l’unité 8200, forte de plusieurs milliers de soldats et d’officiers, spécialisée dans le renseignement électronique et le décryptage de codes ; de l’unité 9900, chargée de l’analyse des images aériennes fournies par les satellites, les avions de reconnaissance ou les drones d’observation ; de l’unité 504, qui traite les informations en provenance des pays arabes voisins ; ou de l’unité 81, née avec l’État d’Israël pour fournir des armes de haute technologie, des systèmes de communication sécurisés et indétectables, ou des outils informatiques aux soldats des forces spéciales Sayeret Matkal, directement rattachées à l’état-major.

Au fil des ans, ces unités sont même devenues un véritable réseau de repérage, de sélection et de formation avancée d’experts en nouvelles technologies. C’est-à-dire un réservoir de cerveaux et de compétences dans lequel les start-up viennent faire leur marché.

Les soldats qui sont sélectionnés pour y accomplir leurs 30 mois de service militaire, complétés ou non par une formation d’officier, savent qu’à la sortie, ils ont de fortes chances d’être recrutés par des entreprises qui leur offriront, dès leurs premiers mois d’activité, des salaires quatre à dix fois supérieurs au salaire moyen israélien.

À tel point qu’il existe désormais en Israël des réseaux de formation postscolaires qui préparent les futurs conscrits les plus fortunés à l’entrée dans ces unités de renseignement. Comme si elles constituaient désormais l’une des meilleures filières pour accéder à une carrière et à un statut social enviables.

Pour certains militaires et responsables du contre-espionnage, ces liens étroits entre les unités de cyber-renseignement et les entreprises privées du même secteur sont discutables. À leurs yeux, ils constituent même un risque, voire une faille sécuritaire redoutable.

Les unités qui jouent un rôle primordial dans la défense et la sécurité du pays pourraient à la longue, redoutent-ils, être constituées de soldats motivés davantage par l’appât du gain et la perspective d’un emploi très lucratif dans l’une des prometteuses start-up que par un attachement patriotique à la défense de leur pays.

Ce qui multiplie les possibilités de voir des détenteurs d’informations secrètes vitales pour la sécurité du pays devenir vulnérables à des propositions financières substantielles ou à des pressions personnelles insupportables.

« Actuellement, a confié au quotidien Haaretz un haut responsable de la Défense, le plus grand danger pour les organisations de sécurité qui sont en rapport avec la technologie vient de l’intérieur de ces organisations – un employé mécontent ou quelqu’un qui est animé par de mauvaises intentions. »

« Un autre problème grave est posé par le système de sélection pour ces unités de technologie, observe un second expert. Les qualifications requises pour ces unités correspondent souvent à des personnalités complexes, originales, fantasques, qui s’accordent mal avec le système de sécurité rigide dans lequel ces précieuses recrues doivent s’insérer. »

Enfin, selon un juriste familier de ces dossiers, « les frontières floues entre les unités technologiques de l’armée et l’industrie civile peuvent inciter les jeunes recrues à estimer – à tort – qu’elles peuvent utiliser pour des objectifs civils des moyens qui ont été conçus pour l’armée. »

Malgré ces risques, c’est désormais une trajectoire banale – et enviable – pour un « geek » israélien que de rejoindre l’une de ces unités pendant son service militaire avant d’offrir ses services ou d’être recruté par l’une des nombreuses start-up de cybertechnologie qui se multiplient dans le pays.

Les plus entreprenants ou créatifs exploitent même les connaissances, l’expérience et les relations acquises sous l’uniforme pour monter, à la fin de leur service militaire ou de leur engagement comme officiers, leur propre cyberentreprise, avant de la vendre lorsqu’elle a trouvé un créneau profitable ou un service innovant, avec un bénéfice substantiel, à un géant du secteur, le plus souvent américain.

Après quoi, certains se lancent, fortune faite, dans une autre activité ou en politique. À l’image, par exemple, de l’actuel premier ministre Naftali Bennett, ancien officier des forces spéciales enrichi par la vente de son entreprise de cybersécurité bancaire et devenu ministre, puis rival, et enfin successeur de Netanyahou.

La mort énigmatique du soldat T.

Quelles règles des relations complexes, en grande partie secrètes, entre le cyber-renseignement militaire et la cyberindustrie civile avait enfreintes le soldat T., découvert mort dans sa cellule de la nouvelle prison militaire de Neve Tsedek, dans la nuit du 16 au 17 mai dernier ?

Tant que le gouvernement israélien ne lèvera pas la censure absolue qui pèse sur cette affaire, il sera difficile, sinon impossible, de répondre à cette question. Rien, à commencer par son identité, son grade, son unité et les raisons de son interpellation et de son emprisonnement, n’a été révélé par les autorités militaires.

On sait seulement que « T. », présenté par ses amis et même par certains de ses chefs dans l’armée comme un « génie » de l’informatique, a été enrôlé en mars 2016 dans une unité des services de renseignement électroniques qui pourrait être l’unité 8200. On sait aussi qu’il avait participé un peu plus tôt, à l’âge de 16 ans, à un programme de formation pour les jeunes entrepreneurs de haute technologie et obtenu un diplôme de science informatique.

L’un de ses anciens collègues dans l’entreprise où il travaillait avant de rejoindre l’armée le décrit comme « l’une des personnes les plus intelligentes et les plus douées qu[’il ait] connues ». Un autre affirme qu’il « était capable d’accomplir en quelques heures des tâches qui prendraient à n’importe qui des semaines » et ajoute que « sa manière de penser était si rapide que les ordinateurs, à côté de lui, paraissaient lents ».

Le chef d’état-major de l’armée israélienne, Aviv Kochavi, qui fut entre 2010 et 2014 le chef des renseignements militaires, le décrit comme un « excellent élément ». Mais il constate que « T. » a commis des « crimes d’une extrême gravité. Il l’a fait délibérément, en toute connaissance de cause. Il a mis en péril un grand secret que nous avons pu préserver à la dernière minute ».

On sait aussi qu’il a été arrêté en septembre 2020 en raison « des dommages qu’il pouvait provoquer dans le domaine de la sécurité nationale » et qu’il a été placé en détention sous X mais qu’il « n’a pas été accusé d’espionnage ou de trahison, et n’a ni été en contact avec des agents étrangers ni n’a agi pour le compte d’agents étrangers ». Selon le général Kochavi, « T. » a agi « de manière indépendante, animé par des raisons personnelles, sans motifs idéologiques, nationalistes ou financiers ».

Dans un premier temps, il a été incarcéré sous son véritable nom de famille à la prison militaire n° 4, puis transféré à la nouvelle prison de Neveh Tsedek, où il partageait une cellule avec deux autres détenus. Selon l’armée, il aurait reçu la visite de sa famille à la condition de ne pas révéler à ses visiteurs les raisons de son arrestation.

Le 16 mai, d’après les autorités militaires qui pouvaient surveiller ses mouvements grâce à une caméra, il aurait demandé à ses parents de lui faire parvenir des vêtements et des objets personnels. Dans la soirée, il aurait dit à ses codétenus qu’il ne se sentait pas bien et aurait été pris de vomissements. Après quoi il aurait perdu conscience.

Prévenue par ses codétenus, l’administration l’a fait transférer dans la nuit à l’hôpital de Netanya, où sa mort a été constatée. Plusieurs heures plus tard, arrivant à l’hôpital, sa famille a été informée que son corps avait été transféré à l’institut médicolégal de Tel Aviv pour y être autopsié. Officiellement, le corps ne présentait aucune trace de violence ou de suicide par pendaison. Les résultats des analyses toxicologiques ne sont pas encore connus.

Ultimes mystères : les autorités militaires ont refusé d’indiquer quand et pour quelles raisons « T. » aurait demandé à quitter l’armée pendant sa détention, ce qui expliquerait pourquoi il a été inhumé dans un cimetière civil ; elles ont également refusé de communiquer à la famille ou à ses représentants le contenu des enregistrements vidéo pris par la caméra de surveillance avant l’annonce de la mort de « T. ». Enfin, la famille ignore toujours tout des relations entre l’unité dans laquelle servait « T. » et l’entreprise civile pour laquelle il travaillait également en même temps.

« Si c’est NSO – ce qui n’est pas certain –, ce n’est pas étonnant : cette entreprise, créée en 2010 par des anciens de l’unité 8200, est devenue un État dans l’État, explique un avocat. Ses intérêts et ceux de l’armée israélienne – donc de l’État d’Israël – peuvent dans nombre de cas converger. »

Ce que confirme la décision récente prise par le gouvernement israélien en faveur de l’ancien magistrat mexicain Tomas Zoron de Lucio : soupçonné dans son pays d’être impliqué dans l’enlèvement et l’assassinat de 43 étudiants en 2014, il a fui et trouvé refuge en Israël, où le gouvernement vient de lui annoncer qu’il ne sera pas extradé. Il y a une dizaine d’années, il avait fait acheter pour ses services, au prix de 32 millions de dollars, le logiciel de cyberespionnage Pegasus, produit par NSO.

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