Les médias américains participent à la fabrication du phénomène Trump

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Donald Trump, candidat à l’investiture du parti républicain, n’en finit pas d’occuper l’espace médiatique. Dominant ses concurrents dans les sondages, brouillant le débat avec ses déclarations à l’emporte-pièce, il a imposé son rythme aux médias, qui gonflent le phénomène.

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De notre correspondante à New York (États-Unis).- Commençons par donner un chiffre. Entre janvier et novembre 2015, les trois réseaux hertziens historiques des États-Unis – ABC, CBS et NBC – ont dédié 234 minutes de leurs émissions d’information du soir à Donald Trump, c’est-à-dire plus de temps d’antenne pour le candidat à l’investiture du parti républicain que pour tous les candidats démocrates confondus.

C’est ce que nous apprend le Tyndall report, qui analyse régulièrement le contenu de ces trois programmes télévisés phare dans le paysage médiatique américain. On y lit encore que les trois réseaux ont déjà accordé à la campagne pour les élections présidentielles de novembre 2016 un total de 857 minutes d’antenne en onze mois, un record. Le camp républicain est celui qui bénéficie le plus de cette couverture extensive et, on l’aura compris, tout particulièrement le candidat Donald J. Trump. Certes, on compte quatorze candidats dans le camp républicain contre trois chez les démocrates. Ce temps d’antenne n’est donc pas illogique. Mais une telle mise en avant d’un seul candidat et de ses idées interroge sur la responsabilité des médias dans la fabrication du phénomène Trump.

Bien sûr, le personnage fait d’excellents titres avec ses déclarations à l’emporte-pièce, sa gouaille, son ego surdimensionné, bref son style. Ce n’est pas nouveau. Cela dure depuis les années 1980, quand l’homme d’affaires d’origine new-yorkaise commence à amasser une fortune avec ses opérations immobilières, la construction d’immeubles portant son nom et étiquetés « luxe » ou « super luxe », ses investissements dans des hôtels, des golfs et des casinos dont la décoration fait honneur à la décennie. C’est kitsch, de mauvais goût, diront les mauvaises langues.

Donald Trump ou l'art de la communication à l'américaine Donald Trump ou l'art de la communication à l'américaine

La presse people fait ses choux gras de ses mariages et divorces, de sa grandeur et sa décadence. Frôlant la faillite au tournant des années 1990, Donald Trump remonte la pente, infatigable. Le magnat de l’immobilier se diversifie, ouvre une agence de mannequinat, crée des produits dérivés (deux parfums à son actif : Success et Empire), investit dans l’industrie du divertissement… Son émission de téléréalité, lancée en 2004 – « The Apprentice » (L’Apprenti), où l’on suit les mésaventures de candidats à un poste d’assistant au sein de son groupe – en est à sa quinzième saison. Quant à sa fortune, elle est désormais estimée par Forbes à 4,5 milliards de dollars.

Donald Trump, 69 ans, est devenu une célébrité, ce qui lui permet de mettre son grain de sel un peu partout, notamment en politique. Admirateur de Ronald Reagan, il tourne autour du parti républicain, s’en éloigne parfois avant d’y revenir (lors des élections présidentielles de 2000, il tente d’obtenir l’investiture du petit parti indépendant de Ross Perot, sans succès).

En 2008, il fait partie de ceux qui digèrent mal l’élection de Barack Obama. Quatre ans plus tard, il est donc tenté par une candidature dans le camp républicain, avant de se ranger finalement derrière Mitt Romney. Il fait surtout parler de lui en reprenant à son compte la théorie du complot nativiste autour de la nationalité de Barack Obama et lui redonne une vigueur inattendue. Autrement dit, il est de ceux qui doutent de la nationalité du président et donc de son éligibilité. L’affaire prend une telle ampleur que la Maison Blanche en vient à publier le certificat de naissance de Barack Obama.

Donald Trump a réussi son coup, il séduit ainsi une partie de l’électorat républicain et peut préparer sa prochaine sortie. Cette fois-ci, en juin 2015, il se déclare officiellement candidat à l’investiture républicaine et dévoile un slogan qui tient lieu de programme, « Make America great again » (Redonner sa grandeur à l’Amérique). Il donne rapidement le ton : antisystème, il est en révolte contre l’ordre établi, contre l’élite de Washington à la solde des lobbies (auxquels il dit rester imperméable grâce à sa richesse personnelle), contre les politiques économiques du moment (ce qui est pour le moins osé étant donné sa fortune) et contre l’immigration.

« Tout fout le camp », semble-t-il crier à chaque fois qu’il s’exprime. Il promet donc de rétablir la situation en ciblant essentiellement les immigrés, les étrangers, les musulmans. Depuis juin, il a, en vrac, proposé de construire un mur le long de la frontière mexicaine, d’interdire aux musulmans d’immigrer aux États-Unis, de fermer l’Internet pour lutter contre l’islamisme radical, ou encore de ne pas hésiter à avoir recours à la torture contre des djihadistes présumés, puisque « ça marche ».

Le tout en se targuant de ne jamais faire dans le politiquement correct : sexisme, blague à l’encontre d’un journaliste handicapé, Mexicains comparés à des trafiquants et des violeurs, propos violents à l’encontre d’un militant afro-américain venu interrompre l’une de ses réunions de campagne, injure au héros de guerre John McCain quand ce dernier critique ses propositions en matière d’immigration… À chaque nouvel écart, un éditorialiste croit bon d’annoncer la fin de la campagne de Mr. Trump. Mais rien n’y fait. À en croire les enquêtes d’opinion, son style plaît. Depuis juillet, il arrive quasiment systématiquement en tête des sondages sur les intentions de vote des électeurs républicains.

Cela s’explique entre autres par le fait qu’il relaie au mieux la colère et les griefs d’une portion de l’électorat conservateur : celle, ultra conservatrice, qui a donné naissance au mouvement populiste du Tea Party et qui tire le parti républicain à droite voire à l’extrême droite. Mais cette analyse nous ferait presque oublier que les sondages plaçant Donald Trump en tête ne révèlent l’opinion que d’une portion réduite de l’électorat.

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